Gregory Bateson - Vers une Écologie de l'esprit SOMM SUIV.


- Vers une théorie de la schizophrénie[*] -

La schizophrénie — sa nature, son étiologie et la thérapie spécifique qu'elle requiert — demeure une des maladies mentales les plus embarrassantes. La théorie de la schizophrénie que nous exposons ici est fondée sur l'analyse de la communication et, plus particulièrement, sur la Théorie des types logiques. Cette théorie, ainsi que l'observation du comportement des schizophrènes, nous a permis de décrire une situation tout à fait particulière, que nous avons appelée double contrainte (double bind), et d'étudier les conditions qui la rendent possible: quoi que fasse un individu pris dans cette situation, «il ne peut pas être gagnant». Nous avançons l'hypothèse qu'un individu prisonnier de la double contrainte peut développer des symptômes de schizophrénie. Nous étudions enfin pourquoi et comment la double contrainte peut apparaître dans une situation familiale, et présentons des exemples tirés de données expérimentales et cliniques.

Nous rapportons ici les résultats d'un projet de recherches qui expose et met en pratique une conception systématique de la nature, de l'étiologie et de la thérapie de la schizophrénie. Nos recherches dans cette direction sont parties de l'examen d'un vaste corpus de données et d'idées; nous y avons tous contribué, chacun selon sa compétence spécifique, en anthropologie, en analyse de la communication, en psychothérapie, en psychiatrie et en psychanalyse. Au terme de cet examen, nous sommes parvenus à nous mettre d'accord sur les grandes lignes d'une théorie communicationnelle de l'origine et de la nature de la schizophrénie. Le texte qui suit n'est qu'un aperçu préliminaire d'une recherche qui ne fait que commencer.

POINT DE DÉPART: LA THÉORIE DE LA COMMUNICATION

Notre approche est essentiellement fondée sur cette partie de la théorie de la communication que Russell a nommée Théorie des types logiques. La thèse centrale de cette théorie consiste à dire qu'il existe une discontinuité entre la classe et ses membres: la classe ne peut pas être membre d'elle-même, pas plus qu'un de ses membres ne peut être la classe, et ce parce que le terme utilisé pour la classe ne se situe pas au même niveau d'abstraction que celui qu'on utilise pour ses membres. Autrement dit, il appartient à un autre type logique.

Bien qu'en logique formelle on tente de maintenir cette discontinuité entre classe et membres, nous cherchons ici à démontrer que, en ce qui concerne la psychologie des communications effectives, cette discontinuité est constamment et nécessairement battue en brèche, et que nous devons, a priori, nous attendre au surgissement de manifestations pathologiques dans l'organisme humain lorsque certains modèles formels d'une telle rupture logique interviennent dans la communication entre mère et enfant. Nous montrerons plus loin que ces manifestations, dans leur forme extrême, s'accompagnent de symptômes dont les traits formels sont tels que nous pouvons, d'un point de vue pathologique, les qualifier de schizophréniques.

La manière dont les êtres humains agencent une communication impliquant une multiplicité de types logiques, sera illustrée par des exemples tirés des domaines suivants.

  1. L'utilisation, dans la communication humaine, de différentes modalités de communications: par exemple le jeu, le non-jeu, l'imagination, le sacrement, la métaphore, etc. Même chez les mammifères inférieurs, on remarque des échanges de signaux qui permettent de reconnaître certains comportements signifiants tels que «jeu», etc. Ces signaux sont évidemment d'un type logique supérieur à celui des messages qu'ils classent. Chez les humains, la formalisation et la classification des messages et des actions signifiantes atteint une grande complexité avec, en outre, cette particularité que le vocabulaire qui peut exprimer des distinctions si importantes est pourtant très peu étendu; si bien que, pour la communication de ces informations hautement abstraites et d'une importance vitale, il faut recourir à des moyens non verbaux: attitudes, gestes, expressions du visage, intonations, ainsi qu'au contexte.
  2. L'humour, en tant que méthode d'exploration des thèmes implicites de la pensée et des relations humaines, utilise des messages impliquant la condensation de plusieurs types logiques ou modalités de communication. I1 y a découverte, par exemple, lorsqu'il devient manifeste qu'un message n'était pas seulement métaphorique, mais avait aussi un sens plus littéral – ou vice versa. Autrement dit, le moment explosif de l'humour est celui où la classification d'une modalité de communication subit une dissolution et une re-synthèse. Le moment clé d'un mot d'esprit impose souvent l'entière réévaluation des signaux précédents, qui avaient assigné au message un mode de communication particulier (acceptation littérale ou métaphorique). Cela a parfois pour singulier effet d'attribuer un mode précisément à ces signaux mêmes qui avaient, auparavant, le statut du type logique supérieur qui classe les modes.
  3. La falsification des signaux d'identification des modes de communication. Dans ses relations avec autrui, l'individu peut falsifier les signaux identificateurs de modes: il affecte alors de rire, il simule l'amitié pour manipuler l'autre, il fait le coup de la confidence, il plaisante, etc. On a pu remarquer des falsifications semblables chez les autres mammifères. Chez l'homme, on est, en outre, confronté à un étrange phénomène: la falsification de tels signaux peut être inconsciente. Cela peut se produire tant dans les relations avec soi-même (le sujet se cache alors à lui-même son hostilité réelle, sous le couvert de jeux métaphoriques) que dans les relations avec autrui (falsification inconsciente de la compréhension des signaux identificateurs de modes d'autrui) I1 pourra prendre ainsi la timidité pour du mépris, etc. A vrai dire, la plupart des erreurs concernant la référence à soi-même tombent dans cette catégorie.
  4. L'apprentissage. À son niveau le plus élémentaire, le phénomène de l'apprentissage peut être illustré par la situation où le sujet reçoit un message et agit conformément à celui-ci: «J'ai entendu le réveil sonner et j'ai compris qu'il était l'heure de déjeuner: je me suis donc mis à table». Dans les expériences d'apprentissage, l'expérimentateur peut souvent relever de telles séquences d'événements, qu'il considère d'habitude comme un message unique d'un type supérieur. Lorsque le chien salive entre la sonnerie et la boulette de viande, l'expérimentateur voit dans cette séquence un message indiquant ceci: «Le chien a appris que sonnerie voulait dire boulette de viande». Mais la hiérarchie des types considérés ne s'arrête pas là. Le sujet d'expérience peut devenir encore plus habile dans sa façon d'apprendre: il peut apprendre à apprendre; et il n'est pas inconcevable que l'être humain puisse atteindre des niveaux d'apprentissage encore supérieurs.
  5. Les niveaux multiples d'apprentissage et la classification logique des signaux. Nous sommes ici en présence de deux groupes inséparables de phénomènes, car la capacité de manier des types multiples de signaux est elle-même l'effet d'un apprentissage et, par conséquent, l'une des fonctions des niveaux d'apprentissage multiples.

Selon notre hypothèse, le terme «fonction de l'ego» (au sens où il est employé lorsqu'on dit que le schizophrène souffre d'une «faible fonction de l'ego») définit précisément le processus de distinction des modes de communication, ou bien à l'intérieur du «soi», ou bien entre le «soi» et les autres. Le schizophrène manifeste une faiblesse de cette fonction à trois niveaux, et ressent:

a) des difficultés à attribuer le bon code de communication aux messages qu'il reçoit des autres;
b) des difficultés à attribuer le bon mode de communication aux messages, verbaux ou non verbaux, qu'il émet lui-même;
c) des difficultés à attribuer le bon mode de communication à ses propres pensées, sensations et perceptions.

Il convient de comparer ici le contenu du paragraphe précédent avec la façon dont von Domarus aborde la description systématique de l'expression chez le schizophrène; il émet, notamment, l'idée que les messages (et les pensées) du schizophrène ne sont pas conformes à la structure syllogistique: au lieu des formes qui dérivent normalement du syllogisme de type Barbara, le schizophrène utilise des formes qui jouent de l'identité des prédicats comme, par exemple:

Les hommes meurent
L'herbe meurt
Les hommes sont de l'herbe

A nos yeux, la formulation de von Domarus n'est qu'une façon plus précise – et donc plus valable – de dire que l'expression du schizophrène est riche en métaphores. Nous sommes d'accord avec sa remarque ainsi formulée; mais il faut dire que la métaphore est en même temps un outil indispensable de la pensée et de l'expression, spécifique de l'ensemble de la communication humaine, y compris des formes de communication qu'utilisent les scientifiques. Les modèles conceptuels de la cybernétique, ainsi que les théories énergétiques de la psychanalyse, ne sont, après tout, que des métaphores répertoriées. Ce qui singularise le schizophrène, ce n'est pas d'utiliser des métaphores, mais d'utiliser des métaphores non répertoriées. Il éprouve, en particulier, des difficultés à manier les signaux de cette classe dont les membres assignent des types logiques aux autres signaux.

Si notre aperçu théorique de la symptomatologie est correct et si, conformément à notre hypothèse, la schizophrénie est essentiellement le résultat d'une interaction familiale, nous devrions pouvoir arriver a priori à une description formelle des séquences d'expériences aboutissant à de tels symptômes. Or, ce que nous savons de la théorie de l'apprentissage concorde avec le fait évident que, pour distinguer les modes de communication, les humains s'appuient sur le contexte. Par conséquent, nous n'avons pas à rechercher quelque expérience traumatique spécifique dans l'étiologie infantile, mais bien plutôt des modèles séquentiels caractéristiques. La spécificité que nous recherchons devra se situer à un niveau abstrait ou formel. Et les séquences en question seront telles que le patient y acquerra les habitudes mentales qui se retrouvent dans la communication schizophrénique. Autrement dit, le schizophrène doit vivre dans un univers où les séquences d'événements sont telles que ses habitudes non conventionnelles de communication y sont, dans une certaine mesure, appropriées. Selon notre hypothèse, de telles séquences dans l'expérience externe du malade sont responsables de ses conflits internes de classification logique. Nous appelons double contrainte, précisément, ce type de séquences d'expérience insoluble.

LA DOUBLE CONTRAINTE

Les éléments indispensables pour constituer une situation de double contrainte, telle que nous la concevons, sont les suivants:

  1. Deux personnes ou plus. Pour les besoins de l'exposé, nous en désignerons une comme la «victime». Nous précisons également que, suivant notre hypothèse, la double contrainte n'est pas toujours imposée par la mère seule, mais aussi bien par la mère plus le père et/ou les frères et sœurs.
  2. Une expérience répétée. Nous affirmons que la double contrainte est un thème récurrent dans l'expérience de la «victime». Notre hypothèse prend en considération non pas une expérience traumatique unique, mais une expérience dont la répétitivité fait que la double contrainte revient avec régularité dans la vie de la «victime».
  3. Une injonction négative primaire. Celle-ci peut prendre deux formes:
    «Ne fais pas ceci ou je te punirai»;
    «Si tu ne fais pas ceci, je te punirai».
    Nous avons choisi ici un contexte d'apprentissage fondé plutôt sur l'évitement de la punition que sur la recherche de la récompense. I1 n'y a peut-être aucune raison théorique à ce choix. Nous supposons, néanmoins, que la punition peut signifier la perte de l'amour ou l'expression de la haine et de la colère, ou bien encore – et c'est là chose plus grave – cette sorte d'abandon qui survient lorsque les parents expriment leur profonde impuissance.
  4. Une injonction secondaire, qui contredit la première à un niveau plus abstrait tout en étant, comme elle, renforcée par la punition ou par certains signaux menaçant la survie. Cette injonction secondaire est plus difficile à décrire que la première pour deux raisons: d'abord, parce qu'elle est transmise à l'enfant par des moyens non verbaux. Attitudes, gestes, ton de la voix, actions significatives, implications cachées dans les commentaires verbaux, tous ces moyens peuvent être utilisés pour véhiculer le message plus abstrait. Ensuite, parce que l'injonction secondaire peut se heurter à l'un des éléments de l'interdiction primaire. La verbalisation de l'injonction secondaire pourra ainsi revêtir une grande variété de formes, par exemple: «Ne considère pas ça comme une punition»; «Ne me ressens pas comme l'agent de la punition»; «Ne te soumets pas à mes interdictions»; «Ne pense pas à ce que tu ne dois pas faire»; «Ne doute pas de mon amour, dont l'interdiction première est (ou n'est pas) une preuve», etc. Cette situation connaît des variantes quand la double contrainte est exercée non pas par une personne, mais par deux. Un des parents peut ainsi contredire, à un niveau plus abstrait, les injonctions de l'autre.
  5. Une injonction négative tertiaire, qui interdit à la victime d'échapper à la situation. En principe, il ne serait peut-être pas nécessaire d'isoler cette injonction, puisque le renforcement (par la menace de punition) aux deux niveaux précédents comporte déjà une menace pour la survie et que, si la double contrainte survient durant l'enfance, la fuir est de toute évidence impossible. I1 semble néanmoins que, dans certains cas, fuir la situation soit rendu impossible par des stratagèmes qui ne sont pas entièrement négatifs: promesses d'amour fantasques, etc.
  6. Pour finir, il convient de noter qu'il n'est plus nécessaire que ces éléments se trouvent réunis au complet lorsque la «victime», a appris à percevoir son univers sous la forme de la double contrainte. À ce stade, n'importe quel élément de la double contrainte, ou presque, suffit à provoquer panique et rage. Le modèle des injonctions contradictoires peut même être repris par des hallucinations auditives.

L'EFFET DE LA DOUBLE CONTRAINTE

Dans le bouddhisme zen, le but à atteindre est l'état d'illumination. Le maître zen tente d'y amener son disciple par plusieurs moyens. I1 peut, par exemple, tenir un bâton au-dessus de la tête de son élève, en lui disant, brutalement: «Si vous dites que ce bâton existe, je vous frappe avec. Si vous dites qu'il n'existe pas, je vous frappe avec. Si vous ne dites rien, je vous frappe avec.» Nous avons le sentiment que le schizophrène se trouve en permanence dans une situation similaire à celle de l'élève, à ceci près qu'il en sort plus souvent désorienté qu'illuminé. Le disciple zen peut, par exemple, se lever et arracher le bâton à son maître, lequel peut accepter sa réaction comme appropriée; alors que le schizophrène ne dispose nullement d'un tel choix, étant donné qu'il ne peut traiter avec désinvolture la relation mise en question et que, d'autre part, les intentions et l'esprit de sa mère ne sont nullement celles du maître zen.

Nous supposons que, devant une situation de double contrainte, tout individu verra s'effondrer sa capacité de distinguer les types logiques. Les caractéristiques d'une telle situation sont les suivantes:

  1. L'individu est impliqué dans une relation intense, dans laquelle il est, pour lui, d'une importance vitale de déterminer avec précision le type de message qui lui est communiqué, afin d'y répondre d'une façon appropriée.
  2. Il est pris dans une situation où l'autre émet deux genres de messages dont l'un contredit l'autre.
  3. Il est incapable de commenter les messages qui lui sont transmis, afin de reconnaître de quel type est celui auquel il doit répondre; autrement dit, il ne peut pas énoncer une proposition métacommunicative.

Nous avons suggéré que c'est là le genre même de situation qui s'installe entre le préschizophrène et sa mère, ce qui ne veut pas dire que cette situation ne puisse également survenir dans des relations dites normales. Quand un individu est pris dans une situation de double contrainte, il réagit comme le schizophrène, d'une manière défensive: quand il se trouve dans une situation qui, tout en lui imposant des messages contradictoires, exige qu'il y réponde, et qu'il est donc incapable de commenter les contradictions du message reçu, il réagit, lui aussi, en prenant les métaphores à la lettre.

Un jour, par exemple, un employé de bureau rentre chez lui pendant ses heures de travail. Un collègue lui téléphone et lui demande sur un ton anodin: «Comment se fait-il que tu sois là ?» L'employé répond: «Eh bien, je suis venu en voiture.» Il donne là une réponse littérale, parce qu'il a eu affaire à un message qui lui demandait ce qu'il faisait chez lui pendant ses heures de travail, mais en des termes qui masquaient la vraie question. L'interlocuteur a donc employé une métaphore parce qu'il sentait qu'après tout il se mêlait de ce qui ne le regardait pas. La relation en question était assez intense pour que la «victime» s'inquiète de la façon dont le renseignement donné serait utilisé; et, par conséquent, elle a répondu littéralement. C'est là une attitude caractéristique de tout individu qui se sent sur ses gardes, comme le montrent clairement les réponses prudentes et littérales des témoins d'un procès. Quant au schizophrène, qui se sent, lui, constamment en danger, il se maintient toujours sur la défensive, en insistant sur le niveau littéral, alors même que cette conduite est totalement inappropriée, par exemple en présence d'un mot d'esprit.

Lorsqu'il se sent pris dans une double contrainte, le schizophrène confond le littéral et le métaphorique dans leurs expressions mêmes. Par exemple, s'il veut reprocher à son thérapeute d'être en retard à un rendez-vous et n'est pas sûr du sens que peut revêtir ce retard – particulièrement si le thérapeute devance la réaction du patient en lui présentant ses excuses –, le malade ne peut pas dire brutalement: «Pourquoi êtes-vous en retard ? Est-ce parce que vous ne voulez pas me voir aujourd'hui ?» Ce serait là une accusation directe, qu'il ne peut pas assumer. Il opère alors un glissement et se réfugie dans un énoncé métaphorique de ce genre: «J'ai connu dans le temps quelqu'un qui a raté son bateau, il s'appelait Sam et le bateau a failli couler, etc.» Il construit ainsi une histoire métaphorique où le thérapeute peut découvrir ou non un commentaire sur son retard. L'avantage de la métaphore est qu'elle laisse au thérapeute (ou à la mère) la liberté d'y voir ou non une accusation. Si le thérapeute accepte l'accusation comprise dans la métaphore, le patient peut admettre que sa déclaration à propos du nommé Sam était métaphorique. Mais si le thérapeute, afin d'échapper à l'accusation, fait remarquer que l'histoire de Sam n'a pas l'air véridique, le patient pourra maintenir qu'il a réellement connu un homme du nom de Sam. Le glissement métaphorique, comme réponse à une situation de double contrainte, procure un sentiment de sécurité. Mais il empêche aussi le patient de proférer son accusation comme il veut le faire; et, au lieu d'en finir avec elle en avouant qu'il s'agit d'une métaphore, le schizophrène essayera de la faire passer en l'exagérant encore: que le thérapeute ne veuille pas voir une accusation dans l'histoire de Sam, et le schizophrène pourra lui raconter une histoire de voyage vers Mars, en vaisseau spatial, tout cela pour en rajouter à son accusation. On reconnaît ici la métaphore à son allure fantastique, et non aux signes qui l'accompagnent en général et qui avertissent l'auditeur qu'il s'agit, en effet, d'une métaphore.

Non seulement il est plus sûr pour la «victime», d'une double contrainte d'opérer un glissement vers un ordre ou un message métaphorique, mais elle peut encore préférer, quand elle se trouve dans une situation inextricable, se mettre dans la peau d'un autre ou soutenir qu'elle est ailleurs. La double contrainte ne peut, dès lors, agir sur la «victime», puisqu'elle n'est pas elle-même et qu'en plus elle n'est pas là. Autrement dit, les propos qui témoignent du trouble d'un patient peuvent être interprétés comme des moyens d'autodéfense contre la situation dans laquelle il se trouve. Le cas devient pathologique lorsque la «victime», elle-même ne sait pas que ses réponses sont métaphoriques, ou bien lorsqu'elle ne peut pas le reconnaître. Pour qu'elle l'admette, il faudrait que la «victime» se rende compte qu'elle était en train de se défendre et, par conséquent, qu'elle avait peur de l'autre. Une telle prise de conscience équivaudrait à une accusation de l'autre et provoquerait, à ses yeux, un désastre.

Si un individu a passé toute sa vie dans des relations de double contrainte telles que nous les décrivons ici, son mode de relations à autrui sera, après l'effondrement psychotique, figé dans un modèle systématique. Premièrement, il comprendra autrement que les sujets dits normaux les signaux qui accompagnent les messages pour en préciser le sens. Son système de métacommunication (communication sur la communication) sera anéanti; et il ne saura, devant un message, de quel genre de message il s'agit. Si quelqu'un lui disait: «Que veux-tu faire aujourd'hui ?», il serait absolument incapable de juger, d'après le contexte, le ton de la voix ou les gestes, s'il s'agit d'une condamnation de son emploi du temps de la veille ou, par exemple, d'une proposition d'ordre sexuel; il pourrait même ne rien y comprendre du tout. Étant donné cette incapacité à juger avec précision de ce que l'autre veut vraiment dire, ainsi que cette inquiétude excessive dans la recherche de ce qui est signifié réellement, le sujet pourra se défendre en choisissant une ou plusieurs solutions parmi toutes celles possibles. Il pourra, par exemple, supposer que chaque message qu'il reçoit cache un sens qui porte atteinte à son bien-être; il sera alors très préoccupé de ces sens cachés, et résolu à prouver qu'il ne peut pas être trompé comme il l'a été toute sa vie. S'il choisit cette solution, il cherchera continuellement un sens derrière toutes les paroles qui lui sont adressées et derrière tous les coups du hasard; il se montrera soupçonneux et méfiant d'une façon symptomatique.

Il pourra également choisir une autre solution, celle d'accepter au sens littéral tout ce que les autres lui disent; et si leur ton, leurs gestes ou le contexte contredisent leurs paroles, il adoptera un type de comportement qui consiste à ne pas prendre au sérieux ces signaux métacommunicatifs. Il abandonnera alors toute tentative de discerner la signification des messages et les traitera tous comme s'ils étaient anodins ou matière à plaisanterie.

I1 pourra encore essayer d'ignorer les messages métacommunicatifs. I1 estimera alors nécessaire d'écouter et de voir de moins en moins ce qui se passe autour de lui, et fera tout son possible pour éviter de provoquer une réaction venant de son environnement. Il essayera de se désintéresser du monde extérieur, de se concentrer sur ses propres processus internes et donnera ainsi l'impression d'être renfermé, voire même muet

C'est là une autre façon de dire que, si un individu ne sait pas identifier le genre des messages qu'il reçoit, il peut se défendre par des moyens décrits classiquement comme paranoïdes, hébéphréniques ou catatoniques. Ces trois possibilités ne sont pas les seules. En fait, le sujet ne peut pas choisir celle qui lui permettrait de découvrir ce que l'autre veut dire, il ne peut pas, sans une aide considérable, commenter les messages d'autrui. Dépourvu de ces capacités, l'être humain est semblable à un système autogouvernable qui aurait perdu son régulateur et tournoierait en spirale, en des distorsions sans fin, mais toujours systématiques.

UNE DESCRIPTION DE LA SITUATION FAMILIALE

La possibilité théorique des situations de double contrainte nous a poussés à rechercher de telles séquences de communication dans la vie du schizophrène et dans sa situation familiale. Dans ce but, nous avons étudié des enregistrements et des rapports écrits de psychothérapeutes qui ont traité intensivement de tels patients, ainsi que des enregistrements d'interviews de psychothérapie; nous avons nous-mêmes interviewé et enregistré des parents de schizophrènes, nous avons obtenu la participation de deux mères et d'un père à une psychothérapie intensive et, enfin, nous avons interrogé et enregistré des parents et des patients en les recevant ensemble. C'est à partir de tout ce matériel que nous avons conçu notre hypothèse sur le type de situations familiales qui peut engendrer la schizophrénie. Cette hypothèse n'a pas été vérifiée systématiquement; elle isole et met en évidence un ensemble relativement simple de phénomènes interactifs, sans pour autant prétendre décrire de façon exhaustive l'extraordinaire complexité d'une relation familiale.

Notre théorie est que la situation familiale du schizophrène présente les caractères généraux suivants:

  1. Un enfant, dont la mère est prise d'angoisse et s'éloigne chaque fois que l'enfant lui répond comme à une mère aimante. Cela veut dire que l'existence même de l'enfant revêt pour elle une signification particulière: son angoisse et son hostilité s'éveillent chaque fois que se présente le danger d'un contact intime avec son enfant.
  2. Une mère qui juge inadmissibles ses propres sentiments d'angoisse et d'hostilité envers son enfant. Elle les niera en manifestant un «comportement d'amour» ostentatoire, destiné à convaincre l'enfant de lui répondre comme à une mère aimante, et à faire en sorte qu'elle puisse s'éloigner de lui s'il n'agit pas ainsi. Un «comportement d'amour» n'implique pas nécessairement l'affection; il peut, par exemple, être encadré dans le devoir, les «bons principes», etc.
  3. L'absence dans la famille de quelqu'un – un père fort et intuitif–qui puisse intervenir dans les relations entre la mère et l'enfant, et soutenir ce dernier face aux contradictions invoquées plus haut.

Puisqu'il s'agit ici uniquement d'une description formelle, nous n'entrerons pas dans le détail des raisons pour lesquelles la mère éprouve précisément ces sentiments à l'égard de son enfant. Nous nous limiterons à en suggérer quelques-unes: peut-être le simple fait d'avoir un enfant éveille-t-il en elle une angoisse relative à elle-même et à ses relations avec sa propre famille; ou peut-être est-ce pour elle particulièrement important que son enfant soit garçon ou fille, ou né le jour de l'anniversaire d'un de ses propres frères et sœurs , ou qu'il occupe aujourd'hui, par rapport à ses frères et sœurs, la même position que celle que, jadis, elle-même occupait dans sa propre famille; ou bien peut-être cet enfant occupe-t-il une place spéciale à ses yeux, pour d'autres raisons lices à ses propres problèmes affectifs.

Dans une situation correspondant à ces trois points caractéristiques, notre hypothèse est que la mère du schizophrène émettra simultanément au moins deux ordres de messages (nous nous limitons à deux pour la clarté de l'exposé). Nous pouvons, en gros, les définir comme suit:

a) comportement d'hostilité ou de repli à chaque tentative de l'enfant pour s'approcher d'elle;
b) comportement simulé d'amour ou de rapprochement chaque fois que l'enfant répond à son comportement d'hostilité ou de repli (a), ce qui permet à la mère de dénier son agressivité et son manque d'intimité avec l'enfant.

Le problème de la mère est d'arriver à maîtriser sa propre anxiété en contrôlant, par le rapprochement ou le repli, la distance qui la sépare de son enfant. Autrement dit, dès qu'elle commence à éprouver de l'affection et à se rapprocher de son enfant, elle se sent en danger et, en quelque sorte, «obligée» de s'éloigner de lui; mais, d'autre part, elle ne peut pas assumer cet acte hostile et, pour le nier, elle «doit» simuler l'affection et le rapprochement. L'important ici, c'est que le comportement d'amour de la mère n'est qu'un commentaire sur son attitude hostile, puisqu'il en est la compensation et que, par conséquent, il appartient à un ordre communicatif différent de celui du comportement d'hostilité: autrement dit, c'est un message à propos d'une séquence de messages. Avec ce paradoxe que, de par sa propre nature, il nie l'existence même de ces messages dont il n'est que le commentaire, donc du repli hostile.

La mère utilise les réponses de l'enfant pour affirmer que son comportement à elle est un comportement d'amour; mais, comme celui-ci n'est que simulé, l'enfant est placé d'emblée dans une position où il ne doit pas interpréter de façon appropriée le message, s'il veut maintenir sa relation avec sa mère. Autrement dit, il ne doit pas distinguer de façon appropriée entre différents ordres de messages, en l'occurrence entre l'expression de sentiments simulés (soit un type logique) et celle de sentiments réels (soit un autre type logique). Par conséquent, l'enfant doit systématiquement déformer sa perception des signaux métacommunicatifs. Si, par exemple, la mère commence à éprouver de l'hostilité (ou de l'affection) pour son enfant et, en même temps, se sent obligée de s'éloigner de lui, elle lui dira quelque chose comme: «Va au lit, tu es très fatigué et je veux que tu te reposes». Cette proposition, à première vue affectueuse, a en fait pour fonction de nier un sentiment qui pourrait se formuler ainsi: «Disparais, j'en ai assez de te voir». Si l'enfant distinguait correctement les signaux métacommunicatifs, il aurait à affronter le fait que sa mère le rejette tout en essayant de le tromper par un comportement simulant l'affection. Il serait, de la sorte, «puni» pour avoir appris à distinguer correctement les types de messages: il aura donc tendance à accepter l'idée qu'il est fatigué, plutôt que d'admettre la tromperie de sa mère. Ce qui veut dire qu'il doit s'abuser lui-même sur son propre état intérieur, afin de soutenir sa mèr,e dans sa tromperie. Pour pouvoir survivre avec elle, il doit mal interpréter à la fois ses propres messages intérieurs et ceux des autres.Le problème est rendu encore plus complexe, pour l'enfant, du fait que c'est par «bienveillance» que sa mère se charge de définir à sa place son état intérieur à lui: elle exprime une inquiétude apparemment maternelle devant le fait qu'il est fatigué. Autrement dit, la mère contrôle les définitions que l'enfant donne de ses propres messages, tout comme la définition des réponses qu'il lui donne (en disant, par exemple, si l'enfant ose la critiquer: «Je sais que ce n'est pas vraiment ce que tu veux dire», et ce, en insistant sur le fait qu'elle ne se préoccupe pas d'elle, mais uniquement de lui. Moyennant quoi, la solution la plus facile pour l'enfant demeure toujours d'accepter comme réel le comportement faussement affectueux de sa mère; et son désir d'interpréter correctement ce qui se passe en est miné. Avec ce résultat que sa mère s'éloigne encore de lui, tout en définissant cet éloignement comme une relation d'affection idéale.

Au demeurant, accepter le comportement simulé d'affection de sa mère comme un comportement réel n'est pas non plus une solution pour l'enfant. Car, à partir de cette fausse discrimination des types logiques, il aura tendance à se rapprocher de sa mère, et ce mouvement provoquera chez elle un sentiment de peur ou d'impuissance, qui la poussera à s'éloigner encore plus. Et si, en réponse, il en vient à son tour à s'éloigner d'elle, la mère interprétera cela comme un message qui l'accuse d'un manque d'amour maternel: elle punira alors l'enfant pour sa réponse, à moins qu'elle n'essaye de se rapprocher de lui; mais que lui se rapproche d'elle, et elle répondra à nouveau par l'éloignement. Bref, l'enfant est puni parce qu'il interprète correctement ce que sa mère exprime; et il est également puni parce qu'il l'interprète mal. Il est pris dans une double contrainte.

L'enfant peut essayer d'échapper à une telle situation par différents moyens. I1 peut, par exemple, rechercher l'appui de son père ou d'un autre membre de la famille. Toutefois, nos observations préliminaires nous font croire qu'il est vraisemblable que les pères des schizophrènes ne sont pas assez solides pour fournir cet appui. I1 faut dire aussi qu'ils se trouvent en assez fâcheuse posture; s'ils s'accordent avec l'enfant sur la nature de la tromperie de la mère, ils seront, du même coup, obligés d'y voir plus clair dans la nature de leur propre relation avec celle-ci, ce qu'ils ne peuvent faire sans remettre en question le modus operandi sur lequel ils vivent.

En outre, le besoin qu'éprouve la mère d'être aimée et désirée empêche l'enfant de s'appuyer sur un autre membre de son entourage, un professeur par exemple. Une telle mère se sentirait menacée si son enfant manifestait le moindre attachement à quelqu'un d'autre qu'elle. Elle détruirait ce lien, tenterait de ramener son enfant à elle, puis sombrerait une fois de plus dans l'angoisse, lorsque celui-ci serait à nouveau sous sa dépendance.

Pour s'en sortir, l'enfant n'aurait qu'un moyen: commenter la situation contradictoire dans laquelle le met sa mère. Mais comme la mère verrait là un reproche visant son manque d'amour, elle punirait l'enfant et soutiendrait qu'il a de sa situation une perception fausse. En interdisant à l'enfant de parler de sa situation, elle lui interdit d'utiliser le niveau métacommunicatif, c'est-à-dire le niveau qui nous sert à corriger notre perception des comportements communicatifs. Or, la capacité de communiquer sur la communication, de commenter nos actions signifiantes et celles des autres, est primordiale pour l'établissement de relations sociales réussies. Dans toute relation normale, il se produit un échange incessant de messages métacommunicatifs, tels que: «Qu'est-ce que tu veux dire par là ?», «Pourquoi as-tu fait ça ?», ou «Est-ce que tu te fous de moi ?», etc. Pour interpréter correctement ce qu'expriment vraiment les autres, nous devons être capables de le commenter, directement ou indirectement. Et c'est précisément ce niveau métacommunicatif que le schizophrène semble incapable de manier correctement. Étant donné les traits caractéristiques de sa mère, ce déficit n'est pas étonnant. Puisqu'elle s'obstine à nier un ordre de messages, tout commentaire sur ses propos la met en danger et elle doit l'interdire. Son enfant grandit donc sans exercer la capacité de communiquer sur la communication, par conséquent sans apprendre à déterminer le véritable sens de ce que disent les autres, ni à exprimer ce qu'il désire vraiment communiquer; or, tout cela est essentiel pour la mise en place de relations normales.

En résumé, nous suggérons que le caractère de double contrainte que présente la situation familiale du schizophrène provient de ce que l'enfant est placé dans une position où, s'il répond positivement à l'amour simulé de sa mère, celle-ci éprouvera de l'angoisse et le punira pour se protéger contre toute intimité avec lui; ou bien encore elle soutiendra, toujours afin de se protéger, que ce sont ses élans à lui qui sont simulés, brouillant ainsi complètement la perception qu'il a de la nature de ses propres messages. L'enfant se trouve ainsi privé de la possibilité d'instaurer avec sa mère un lien intime et sécurisant. Mais, dans le même temps, s'il ne manifeste pas de l'affection à son égard, elle verra là la preuve qu'elle n'est pas une bonne mère, ce qui l'angoissera à nouveau; et elle le punira cette fois-ci pour sa froideur, ou tentera de se rapprocher de lui pour l'amener à faire la démonstration qu'il l'aime. Si effectivement il répond et lui montre de l'affection, non seulement elle se sentira à nouveau en danger, mais il se peut fort bien qu'en plus elle lui en veuille d'avoir été obligée de le forcer pour obtenir cette réponse. L'enfant est donc puni dans tous les cas: s'il lui manifeste de l'amour et s'il ne lui en manifeste pas. Or, cette relation à sa mère est la plus importante de sa vie, et elle deviendra, par la suite, le modèle de toutes les autres relations qu'il établira avec son milieu. Quant aux issues de secours, comme celle de rechercher de l'appui ailleurs, elles sont bloquées. Telle est la nature fondamentale de la situation de double contrainte entre mère et enfant.

Notre exposé ne dépeint évidemment pas la Gestalt encore plus emmêlée qu'est la «famille», dont la «mère» n'est qu'un des éléments importants.

EXEMPLES EMPRUNTÉS AU MATÉRIEL CLINIQUE

L'analyse d'un incident survenu entre un schizophrène et sa mère illustre bien la situation de double contrainte. Un jeune homme qui s'était assez bien remis d'un accès aigu de schizophrénie, reçut à l'hôpital la visite de sa mère. I1 était heureux de la voir et mit spontanément le bras autour de ses épaules; or, cela provoqua en elle un raidissement. I1 retira son bras; elle demanda: «Est-ce que tu ne m'aimes plus ?». I1 rougit, et elle continua: «Mon chéri, tu ne dois pas être aussi facilement embarrassé et effrayé par tes sentiments». Le patient ne fut capable de rester avec elle que quelques minutes de plus; lorsqu'elle partit, il attaqua un infirmier et dut être plongé dans une baignoire.

I1 est évident que cette issue aurait pu être évitée si le jeune homme avait été capable de dire: «Maman, il est clair que c'est toi qui te sens mal à l'aise lorsque je te prends dans mes bras, et que tu éprouves de la difficulté à accepter un geste d'affection de ma part». Mais, pour le patient schizophrène, cette possibilité n'existe pas: son extrême dépendance et son éducation l'empéchent de commenter le comportement «communicatif», de sa mère, alors que, pour sa part, elle n'hésite pas à commenter le sien, le forçant d'accepter cette situation et d'affronter une série de sous-entendus compliqués, qui peuvent être décomposés comme suit:

  1. La réaction de refus de la mère devant le geste affectueux du fils est parfaitement masquée par la condamnation qu'elle fait de son retrait à lui; en acceptant cette condamnation, le patient nie sa propre perception de la situation.
  2. Dans ce contexte, la question de la mère: «Est-ce que tu ne m'aimes plus ?», semble sous-entendre:
    a) «Je suis digne d'amour».
    b) «Tu devrais m'aimer et, si tu ne le fais pas, c'est que tu es méchant ou fautif».
    c) «Tu m'aimais avant, et maintenant tu ne m'aimes plus». L'accent est ici déplacé de l'expression de l'affection du fils à son incapacité d'être affectueux. Et, dans la mesure où le patient a effectivement ainsi détesté sa mère, elle a la partie belle: le patient répond comme on l'y incite, en se culpabilisant, ce qui permet à la mère d'attaquer.
    d) «Ce que tu viens d'exprimer n'était pas de l'affection». Pour accepter cette proposition, le patient doit nier tout ce que sa mère et son environnement culturel lui ont enseigné sur la façon d'exprimer son affection. I1 doit aussi remettre en question tous les moments où, avec elle ou avec d'autres, il avait cru éprouver de l'affection et où l'on semblait considérer celle-ci comme réelle. I1 fait ainsi l'expérience d'une situation dans laquelle il perd complètement pied, il est amené à douter de la fiabilité de l'ensemble de son expérience passée.
  3. La proposition: «Tu ne dois pas être aussi facilement embarrassé et effrayé par tes sentiments», semble sous-entendre ceci:
    a) «Tu n'es pas comme moi et tu es également différent de tous les êtres normaux et gentils parce que, nous autres, nous exprimons nos sentiments».
    b) «Les sentiments que tu exprimes sont bons, ce qui ne va pas c'est simplement que, toi, tu ne peux pas les assumer».

Bien que, par son raidissement, la mère ait signifié: «ces sentiments sont inacceptables», elle dit ensuite à son fils de ne pas être embarrassé par des sentiments inacceptables. Or, il a été longuement dressé pour reconnaître ce qui est acceptable ou non, pour elle et pour la société; il se retrouve donc, une fois encore, en contradiction avec les enseignements du passé. S'il n'avait pas peur de ses sentiments (ce que sa mère semble ,considérer comme positif), il n'aurait pas à avoir peur de son affection et pourrait ainsi faire remarquer à sa mère que c'est bel et bien elle qui en a peur. Mais cette compréhension lui est interdite, puisque toute l'approche de la mère consiste à masquer ses propres points faibles.

L'impossible dilemme peut alors se traduire ainsi: «Si je veux conserver des liens avec ma mère, je ne dois pas lui montrer que je l'aime; mais si je ne lui montre pas que je l'aime, je vais la perdre»

Ces méthodes particulières de contrôle ont pour la mère une importance capitale, comme en témoigne encore de façon frappante la situation interfamiliale d'une jeune schizophrène, qui inaugura sa thérapie par ces mots: «Ma mère a du se marier et maintenant je suis ici.» Pour le thérapeute, cette proposition voulait dire ceci:

  1. La patiente est le fruit d'une grossesse illégitime.
  2. Ce fait est lié (dans son esprit) à sa psychose actuelle.
  3. «Ici», est une référence à la fois au cabinet du psychiatre et à la présence sur terre de la patiente, présence pour laquelle elle devrait vouer à sa mère une éternelle reconnaissance, puisque celle-ci a péché et souffert pour la mettre au monde.
  4. «A dû se marier», est une référence au mariage en catastrophe de la mère, à la réponse qu'elle a dû donner aux pressions lui enjoignant de se marier; et, corollairement, au fait que la mère a souffert de cette situation imposée et en a voulu à sa fille.

Par la suite, les faits ont confirmé toutes ces suppositions, au cours d'une tentative avortée de psychothérapie que fit la mère. La quintessence des messages qu'elle avait depuis toujours adressés à sa fille semblait se résumer comme suit: «Je suis digne d'amour, je sais aimer et je suis contente de moi. Toi, tu es digne d'amour lorsque tu es comme moi et quand tu fais ce que je te dis», mais en même temps, par ses propos et son comportement, la mère signifiait à sa fille: «Tu es chétive, inintelligente et différente de moi (autrement dit, “pas normale”). A cause de tous ces handicaps, tu as besoin de moi et de moi seule; je prendrai soin de toi et je t’aimerai».De sorte que la vie de la patiente n'avait été jusque-là qu'une série de commencements, de tentatives d'expériences qui, de par sa complicité avec sa` mère, avaient toutes tourné court et s'étaient terminées par un retour dans le giron maternel.

Au cours de séances de thérapie collectives, on put remarquer que certains domaines très importants pour l'estime que la mère se portait à elle-même représentaient, pour la fille, des situations particulièrement conflictuelles. Par exemple, la mère avait besoin d'entretenir le mythe d'une intimité avec ses propres parents, ainsi que d'un amour profond entre elle et sa propre mère. Par analogie, la relation avec celle-ci lui servait de modèle pour ses relations à sa fille. Une fois, lorsque la patiente était âgée de sept ou huit ans, la grand-mère, prise de fureur, avait lancé un couteau qui avait raté de très peu la petite fille. La mère ne dit rien à la grand-mère, mais entraîna précipitamment sa fille hors de la pièce, en lui disant: «Mamie t'aime vraiment, tu sais». Quant à la grand-mère, il est significatif qu'elle n'ait rien trouvé de mieux à dire à l'enfant qu'elle regrettait qu'elle ne soit pas plus fermement tenue par sa mère, et de reprocher à sa fille une trop grande indulgence envers l'enfant. Quelques années plus tard, la grand-mère habitait la maison lors d'un des épisodes psychotiques de la patiente, et celle-ci se délecta à jeter toutes sortes d'objets à la tête de sa mère et de sa grand-mère, qui tremblaient de peur.

a mère était persuadée que, jeune fille, elle avait été très belle et disait que sa fille lui ressemblait assez, mais il était clair que ces louanges de la beauté de sa fille dissimulaient des critiques, et qu'en fait elle la trouvait beaucoup moins bien qu'elle. Durant une autre crise, un des premiers actes de la fille fut d'annoncer à sa mère qu'elle allait se raser le crâne, ce qu'elle fit aussitôt, pendant que la mère la suppliait d'arrêter. Quelques jours après, la mère exhibait une photo d'elle-même jeune fille, pour montrer à son entourage ce que serait la patiente «si seulement elle avait gardé ses beaux cheveux».

La mère, sans d'ailleurs très bien mesurer la portée de ce qu'elle faisait, attribuait la maladie de sa fille à une intelligence médiocre et à une dysfonction cérébrale organique. Elle passait son temps à lui opposer sa propre intelligence, dont pouvaient témoigner ses brillants résultats scolaires. Elle avait adopté avec sa fille une attitude totalement protectrice et conciliante, mais d'une absolue mauvaise foi. Devant le psychiatre, par exemple, elle lui promettait qu'elle ne permettrait plus qu'on lui fasse subir d'autres électrochocs et, dès que la fille avait le dos tourné, elle demandait au médecin s'il n'estimait pas nécessaire de l'hospitaliser et de lui en faire. Cette duplicité s'expliqua en partie pendant la thérapie de la mère. Bien que la fille eût été hospitalisée trois fois, la mère n'avait jamais dit aux thérapeutes qu'elle avait eu elle-même une crise psychotique lorsqu'elle avait appris qu'elle était enceinte. Sa famille l'avait cachée dans un hôpital d'une ville proche où, selon ses dires, elle avait été attachée sur un lit pendant six semaines. Sa famille ne lui avait pas rendu visite durant toute cette période, et seuls ses parents et sa sœur savaient qu'elle était hospitalisée.

Pendant la durée de cette thérapie, la mère ne manifesta d'émotions intenses que par deux fois: la première, lorsqu'elle rapporta sa propre expérience psychotique; la seconde, durant sa dernière visite, lorsqu'elle accusa le thérapeute de vouloir la rendre folle en la poussant à choisir entre sa fille et son mari. Puis, contre tout avis médical, elle fit arrêter la cure de sa fille.

Tout autant que la mère, le père était impliqué dans l'homéostasie intrafamiliale. I1 avait prétendu, par exemple, que, pour ramener sa fille dans une région où elle puisse être soignée par des psychiatres compétents, il avait dû quitter un important poste d'avocat. Par la suite, et grâce à des indications de la patiente (qui se référait souvent à un personnage nommé «Ned le Nerveux»), le thérapeute réussit à faire avouer au père qu'il avait toujours détesté son travail et avait essayé, pendant des années, de «foutre le camp». Non sans faire croire à sa fille que son changement de situation avait été fait pour elle.

Dans notre examen du matériel clinique, nous avons été frappés, entre autres, par les observations suivantes:

  1. Le patient, dans une situation de double contrainte, connaît un sentiment d'impuissance, de peur, d'exaspération et de rage; la mère peut, en toute sérénité, et dans l'incompréhension la plus totale de ce qui se passe, ignorer ces sentiments. Quant au père, ses réactions engendrent de nouvelles doubles contraintes, à moins qu'il n'étende et ne renforce celles que la mère a créées; il peut aussi se montrer passif ou indigné, mais impuissant, et se faire piéger tout comme le patient.
  2. La psychose apparaît, en partie, comme un moyen de s'arranger de situations de double contrainte, visant à annihiler leur effet inhibiteur et contraignant. Le psychotique révèle parfois, par des remarques vigoureuses, pleines d'astuce et le plus souvent métaphoriques, une intuition pénétrante des forces qui le paralysent. Et, par un jeu de retournement, il peut devenir lui-même assez expert dans la mise en place de situations de double contrainte.
  3. Selon notre théorie, le mode de communication décrit plus haut est essentiel pour la sécurité de la mère et, du même coup, pour l'homéostasie familiale. S'il en est ainsi, quand la psychothérapie permet au patient d'être moins vulnérable aux tentatives de contrôle de sa mère, celle-ci connaît alors des moments d'angoisse. De même, toute tentative du thérapeute pour interpréter à la mère la dynamique de la situation qu'elle instaure avec le patient suscitera, chez elle, de l'angoisse. Il nous semble également que, lorsqu'il y a des contacts prolongés entre le patient et sa famille (surtout dans le cas où le patient vit chez lui durant la thérapie), il se produit des perturbations (souvent graves) chez la mère, parfois même aussi chez le père et les autres enfants 1.

THÉORIES ACTUELLES ET PERSPECTIVES

De nombreux auteurs ont avancé l'idée que la schizophrénie serait une maladie radicalement différente de toutes les autres formes de pensée et de comportement humain. Tout en convenant qu'elle constitue un phénomène isolable, nous pensons que mettre ainsi l'accent sur les différences qui la séparent du comportement «normal», est une démarche stérile, du même ordre que l'effrayante ségrégation physique imposée aux psychotiques. Pour notre part, nous estimons que la schizophrénie suppose certains principes généraux, qui sont importants pour toute communication, et qu'il existe donc des ressemblances substantielles entre la communication schizophrénique et la communication dite «normale».

Nous nous sommes particulièrement intéressés aux types de communication qui impliquent à la fois une signification affective et la nécessité de distinguer entre différents ordres de messages: ainsi le jeu, l'humour, les rites, la poésie, la fiction. Nous avons surtout fait une étude approfondie du jeu et, plus particulièrement, du jeu chez les animaux. C'est là une situation exemplaire quant au surgissement des métamessages. En effet, si ceux-ci ne sont pas correctement interprétés, tout accord entre les joueurs est anéanti: une mauvaise interprétation peut, par exemple, faire facilement dégénérer le jeu en combat. L'humour–objet constant de nos recherches est assez proche du jeu: il suppose des glissements brusques dans les types logiques, ainsi qu'un repérage de ces glissements. Les rites sont un domaine où sont effectuées des attributions de type logique – réelles ou littérales – inhabituelles, que l'on défend avec la même énergie que le schizophrène défend la «réalité», de ses hallucinations. La poésie, pour sa part, est un exemple du pouvoir de communication de la métaphore–et même, de métaphores tout à fait inhabituelles– quand elle est répertoriée comme telle grâce à certains signes, et contraste avec l'obscurité des métaphores non répertoriées du schizophrène. Quant au champ entier de la communication littéraire, si nous définissons celle-ci comme narration et description d'une série d'événements se donnant comme plus ou moins réels, elle concerne au plus haut point la recherche sur la schizophrénie. Ce n'est pas tant l'interprétation du contenu d'une fiction littéraire qui nous importe – encore que l'analyse des thèmes d'oralité et de destruction soit très éclairante pour l'étude de la schizophrénie – que les problèmes formels liés à l'existence simultanée de niveaux multiples de messages dans la présentation fictionnelle de la «réalité». Le théâtre est particulièrement intéressant de ce point de vue, puisque les acteurs, tout comme les spectateurs, répondent à des messages touchant à la fois à la réalité théâtrale et à la réalité «réelle»!

L'étude de l'hypnose nous semble, en ce sens, également importante. En effet, un grand nombre de phénomènes qui sont considérés comme des symptômes de schizophrénie – hallucinations, fantasmagories, altérations de la personnalité, amnésies, etc. – peuvent être temporairement provoqués chez le sujet normal par l'hypnose. Point n'est besoin de les susciter directement, comme phénomènes spécifiques: ils peuvent être la conséquence «spontanée» d'une séquence de communication préparée à cette fin. Ainsi, Erickson peut faire naître une hallucination en provoquant d'abord chez le sujet une catalepsie de la main droite, et en lui disant ensuite: «I1 n'y a aucun moyen pensable pour que votre main bouge, et cependant, lorsque je donnerai le signal, il faudra qu'elle bouge». Autrement dit, il déclare au sujet que sa main restera immobile, mais que néanmoins elle bougera, et cela d'une manière que le sujet ne peut consciemment concevoir. Quand Erickson donne le signal, le sujet hallucine le mouvement de sa main, ou encore il s'hallucine lui-même ailleurs et, par conséquent, capable de bouger la main. Cette utilisation de l'hallucination pour résoudre le problème des ordres contradictoires qu'on ne peut discuter, nous semble illustrer la résolution, par glissement dans les types logiques, des situations de double contrainte. Les réponses hypnotiques à des affirmations ou à des suggestions directes opèrent, elles aussi, des glissements dans les types logiques; ainsi, lorsque les mots: «Voici un verre d'eau», ou «Vous êtes fatigué», sont pris pour une réalité externe ou interne; ou lorsque le sujet, tout à fait comme le schizophrène, donne des réponses littérales à des propos métaphoriques. Nous espérons qu'une étude plus poussée, conduite en situation expérimentale et contrôlable, de la suggestion hypnotique, des phénomènes qu'elle entraîne et de la volonté de réveil, nous permettra d'affiner notre compréhension des séquences de communication essentielles qui produisent des phénomènes comme ceux de la schizophrénie.

Une autre expérience faite par Erickson, cette fois-ci sans utilisation spécifique de l'hypnose, semble également isoler une séquence de communication comportant une double contrainte. Erickson organisa un séminaire, et s'arrangea pour avoir à ses côtés un jeune homme qui était un très grand fumeur et qui n'avait pas de cigarettes sur lui; il avait dit aux autres participants ce qu'ils avaient à faire. Tout était mis en place pour qu'Erickson se retourne tout le temps vers le fumeur en lui proposant une cigarette et soit constamment interrompu par une question. De la sorte, il se détournait, retirant «par inadvertance», le paquet de cigarettes hors de portée du jeune homme. Un autre participant, quelque temps après, demanda à ce dernier si le Dr Erickson lui avait donné une cigarette. «Quelle cigarette ?» répondit le sujet, montrant clairement qu'il avait oublié toute la séquence; et il refusa même la cigarette que lui proposait quelqu'un d'autre, prétendant qu'il était trop intéressé par la discussion pour fumer. Ce jeune homme nous semble dans une situation expérimentale comparable à celle du schizophrène pris dans une double contrainte avec sa mère: une relation importante, des messages contradictoires (ici, le don et le retrait du don), et l'impossibilité de tout commentaire – parce qu'un séminaire est en train de se dérouler et que, de toute façon, tout s'est passé «par inadvertance». Remarquons que l'issue elle-même est semblable: amnésie pour la séquence de double contrainte, et renversement de la proposition «Il ne m'en a pas donné» en «Je n'en veux pas».

Bien que nous ayons été amenés à explorer tous ces domaines connexes, le principal objet de notre étude a été la schizophrénie elle-même. Nous avons tous travaillé avec des patients schizophrènes, et la plus grande partie du matériel clinique a été enregistrée pour en permettre une étude ultérieure plus détaillée. De surcroît, nous enregistrons des entrevues avec des patients accompagnés de leur famille, et nous filmons des mères accompagnées de leurs enfants perturbés, probablement des préschizophrènes. Nous espérons que toutes ces recherches fourniront des preuves claires de la double contrainte continuellement réitérée à laquelle, selon notre hypothèse, sont soumis, depuis leur plus tendre enfance, ceux qui deviendront schizophrènes. Dans cet exposé, nous avons surtout insisté sur cette situation familiale de base, ainsi que sur les caractéristiques communicationnelles que présente manifestement la schizophrénie. Nous espérons cependant que nos concepts, ainsi qu'une partie du matériel, seront utiles pour des travaux ultérieurs portant sur d'autres problèmes posés par la schizophrénie, tels que la diversité des autres symptômes, la nature de 1'«état d'adaptation» qui précède le moment où la schizophrénie se manifeste et, enfin, la nature et les circonstances de l'effondrement psychotique.

IMPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES DE CETTE HYPOTHÈSE

La psychothérapie elle-même est un contexte de communications à plusieurs niveaux, qui implique l'exploration des frontières ambiguës séparant le littéral du métaphorique, ou la réalité du fantasme; de fait, diverses formes de jeu, de théâtre et d'hypnose ont été intensivement appliquées en thérapie. Nous nous sommes intéressés de près à la thérapie et, outre notre propre matériel, nous avons rassemblé et examiné des enregistrements, des comptes rendus intégraux de séance, et des notes personnelles appartenant à plusieurs de nos confrères. Nous avons toujours préféré les enregistrements en direct, car nous pensons que la façon dont un schizophrène parle dépend grandement, même si cela n'est pas toujours évident, de la façon dont on lui parle; or, il est très difficile d'apprécier ce qui s'est vraiment produit au cours d'une entrevue thérapeutique si l'on n'en a qu'une description, et surtout si cette description est déjà retranscrite en termes théoriques.

Cela étant, nous ne sommes pas encore prêts à traiter exhaustivement des relations entre la double contrainte et la psychothérapie. Nous nous limiterons ici à quelques remarques générales et à quelques spéculations. Dans l'état présent de nos recherches, nous ne pouvons dire que ceci:

  1. Des situations de double contrainte sont créées dans et par le cadre même de la psychothérapie et du milieu hospitalier. De ce point de vue, nous sommes amenés à nous interroger sur les effets de la «bienveillance» médicale sur le schizophrène. Dans la mesure où les hôpitaux existent dans l'intérêt du personnel, tout autant (sinon plus) que dans celui des patients, il y aura parfois des contradictions dans les séquences où des actions sont accomplies «par bienveillance» à l'égard des patients quand, en fait, elles visent à accroître le bien-être du personnel. Nous estimons que, chaque fois qu'on organisera le système dans l'intérêt de l'hôpital, tout en déclarant au patient qu'on agit dans son intérêt, on perpétuera une situation schizophrénogène. Ce genre de supercherie amènera le patient à y répondre comme à une situation de double contrainte, et sa réponse sera «schizophrénique», c'est-à-dire qu'elle sera indirecte, et que le patient sera incapable de commenter le fait qu'il se sent trompé. Une anecdote, heureusement amusante, illustre bien ce genre de réponse. Sur la porte du cabinet d'un médecin «bienveillant» et dévoué, responsable d'une salle d'hôpital, on pouvait lire: «Bureau du docteur. Frappez, s'il vous plaît». Le médecin fut d'abord amusé, et finalement dut capituler, devant la constance d'un patient obéissant qui frappait consciencieusement chaque fois qu'il passait devant la porte.
  2. La compréhension de la double contrainte et des problèmes de communication qu'elle comporte amènera peut-être des innovations dans la technique thérapeutique. Nous ne pouvons dire avec précision ce que seront ces innovations, mais nos recherches nous permettent déjà d'affirmer que des situations de double contrainte interviennent de façon prégnante au cours de la thérapie. Elles se produisent parfois par simple inadvertance, quand le thérapeute impose à son patient une double contrainte semblable à celle que celui-ci a déjà vécue, ou quand c'est le patient lui-même qui soumet le thérapeute à une telle situation. Dans d'autres cas, il peut arriver que, de façon délibérée ou intuitive, ce soit le thérapeute qui impose des doubles contraintes à son patient, ce qui oblige ce dernier à y répondre différemment que par le passé.

Un épisode tiré de l'expérience d'une psychothérapeute douée nous permettra d'illustrer ce qu'est la compréhension intuitive d'une séquence de communication contenant une double contrainte. Le Dr Frieda Fromm-Reichmann soignait une jeune femme qui, depuis l'âge de sept ans, s'était forgé une religion personnelle extrêmement complexe et abondamment fournie en divinités puissantes. Atteinte d'une schizophrénie grave, elle hésitait beaucoup à entreprendre une thérapie. Au début du traitement, elle déclara: «Le dieu R me dit que je ne dois pas parler avec vous». Le Dr Fromm-Reichmann lui répondit: «Écoutez, mettons les choses au point: pour moi, n'existent ni le dieu R ni tout votre monde. Pour vous, cependant, tout cela existe, et loin de moi l'idée de vous l'enlever de la tête: je ne sais absolument pas tout ce que cela peut signifier. C'est pourquoi je vais m'y référer, mais à condition que vous sachiez que, pour moi, ce monde n'existe pas. Alors, allez maintenant trouver le dieu R et dites-lui que nous devons parler et qu'il vous en donne la permission. Dites-lui aussi que je suis médecin et que ça fait maintenant neuf ans, puisque vous en avez seize, que vous vivez avec lui dans son royaume ,et qu'il ne vous a pas aidée. Alors, à présent, il doit me permettre d'essayer et de voir si vous et moi nous pouvons y arriver. Dites-lui que je suis médecin et que je veux essayer».

La thérapeute a mis ainsi sa patiente dans une situation de «double contrainte thérapeutique». Si la patiente commence à faiblir dans la croyance en son dieu, alors elle s'entend avec le médecin et, du même coup, elle admet son attachement à la thérapie. Et si elle persiste à croire que le dieu R existe, elle doit lui dire que le médecin est «plus puissant» que lui – ce qui est une autre façon d'admettre sa relation avec le thérapeute. ,

La différence entre la contrainte thérapeutique et la situation originelle de double contrainte tient en partie au fait que le thérapeute, lui, n'est pas engagé dans un combat vital. I1 peut, par conséquent, établir des contraintes assez bienveillantes, et aider graduellement le patient à s'en affranchir.

Beaucoup de trouvailles thérapeutiques qui se sont avérées efficaces semblent avoir été intuitives. En ce qui nous concerne, nous partageons l'ambition de la plupart des thérapeutes, qui attendent le jour où ces coups de génie seront assez bien compris pour devenir tout à fait courants et systématiques.


[*] Texte élaboré par G. Bateson, D. D. Jackson, J. Haley et J. H. Weakland. Publié dans Behavioral Science, vol. I, n° 4, 1956. Publication française dans Gregory BATESON. Vers une écologie de l’esprit. Ed du SEUIL, 1980


Vers une écologie de l'esprit, traduit de l'Anglais par Perial Drisso, Laurencine Lot et Eugène Simion
© Éditions du Seuil, Paris, 1977 pour la traduction française,
ISBN 2-02-025767-X (1° publ. ISBN 2-02-004700-4, 2° publ. ISBN 2-02-012301-0)
Titre original: Steps to an Ecology of Mind, Chandler Publishing Company, New York
édition originale: ISBN 345-23423-5-195, © Chandler Publishing Company, New York