Chroniques de Normand Baillargeon
Dans “AO! Espace de la parole” Autres chroniques Murray Dobbin, Ten Tax Myths
1) Trois séries
* Novembre-décembre 1999: Autour de Seattle
♦ I - 8 novembre
♦ II - 22 novembre
♦ III - 6 décembre
* Avril-mai 2000: Le QL, Masse et l'anarchisme
♦ I - 16 avril
♦ II - 30 avril
♦ III - 14 mai
* Mars-juin 2002: Le petit cours d'auto-défense intellectuelle
♦ 1ière partie
♦ 2ième partie
♦ 3ième partie
♦ 4ième partie
♦ 5ième partie

2) Chroniques 1999
11 octobre: L'impôt: le monstre
25 octobre: Timor Oriental
20 décembre: L'anarcho-syndicalisme

2) Chroniques 2000
24 janvier: La presse alternative au Québec
7 février: Éducation et démocratie
22 février: Économie participative
6 mars: Pinochet
20 mars: Jacques Prévert
Avril: Trahir
Mai: Kosovo, un an plus tard
Septembre: Impôts, le retour
Octobre: Marche des femmes
Novembre: Les orphelins de Duplessis
Décembre: Le tord boyau

2) Chroniques 2001
Janvier: Internet et les NTIC
Mars: La boîte à crétiniser
Février: Longue vie au CMAQ
Septembre: Terrorisme
Octobre: Charlatanisme académique
Novembre: Thanatocratie

2) Chroniques 2002
Janvier: L'action, soeur du rêve
Juillet: Science citoyenne
Septembre: Un an après

1 février 2002
L'action, soeur du rêve
Militantisme et utopie.
Si vous le voulez bien, appelons utopie politique une réflexion qui fournit des idéaux et des modèles à la pensée et à l’action militantes. Ce que je souhaite d’abord faire, durant les minutes qui suivent, c’est, pour le dire le plus simplement possible, poser la question de savoir si oui ou non il est possible et souhaitable, aujourd’hui et ici, de consacrer du temps et des énergies à la construction d’utopies.

À Michael Albert

À l'automne 2001, le Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec (MÉPACQ) tenait un colloque sur le thème " Une société juste et équitable. De la réalité à l'utopie ".

J'ai eu le plaisir d'y prononcer la conférence d'ouverture. Voici l'essentiel de ce que j'ai dit à cette occasion.


Le poète à venir surmontera l'idée déprimante d'un divorce irréparable de l'action et du rêve. Il tendra le fruit magnifique de l'arbre aux racines enchevêtrées et saura persuader ceux qui le goûtent qu'il n'a rien d'amer.
André Breton

Je voudrais d’abord vous remercier de l’invitation que vous m’avez faite de vous adresser la parole à l’occasion de ce colloque dont le thème me semble à la fois important et difficile. Si je ne me trompe pas trop en employant ces qualificatifs, vous comprendrez que je ne pourrai guère, dans ce qui suit, qu’effleurer le sujet. J’ai voulu le faire d’une manière qui sera, je l’espère, stimulante pour la suite de vos travaux. Voici comment je vais procéder.

Si vous le voulez bien, appelons utopie politique une réflexion qui fournit des idéaux et des modèles à la pensée et à l’action militantes. Ce que je souhaite d’abord faire, durant les minutes qui suivent, c’est, pour le dire le plus simplement possible, poser la question de savoir si oui ou non il est possible et souhaitable, aujourd’hui et ici, de consacrer du temps et des énergies à la construction d’utopies. Vous comprendrez que je pose cette question dans une perspective militante et que je prends pour acquis qu’il s’agit de se prononcer sur la valeur et la pertinence de l’utopie pour ceux et celles qui luttent contre les injustices de ce monde-ci et des institutions qui le définissent. Je répondrai finalement oui à cette question ; mais, vous le verrez, c’est un oui nuancé et qui n’est avancé que sous certaines conditions que je préciserai. Cela posé, je discuterai ensuite du sens et de l’orientation que pourrait prendre cette démarche de construction d’utopies si elle devait prendre au sérieux les conditions énumérées. Je donnerai pour finir un exemple d’une démarche qui me semble satisfaire ces exigences.

Arguments contre l’utopie

Il est important de le dire d’entrée de jeu: il y a d’excellentes raisons qui peuvent être avancées pour répondre non à la question que je pose — des utopies sont-elles possibles et souhaitables? Il y a bien entendu des raisons risibles et ridicules — à mes yeux, mais je soupçonne aussi aux vôtres —de refuser de s’engager sur le terrain de la construction de tels modèles de la pensée et de l’action. Pour ne prendre qu’un exemple, le milieu des intellectuels s’est beaucoup excité, il y a quelques années, à propos d’un ouvrage qui proclamait rien de moins que la “Fin de l’Histoire”. Son auteur, Francis Fukuyama, assurait pour l’essentiel que l’histoire humaine avait vu le triomphe de la démocratie et de l’économie de marché[i] et que, dès lors, en matière d’organisation sociale, économique et politique, les dés étaient joués et que rien de mieux n’était possible ou souhaitable. Seules étaient désormais possibles et souhaitables des améliorations de détail, allant toujours dans le sens de l’approfondissement de ces deux archétypes insurpassables que sont le marché et la démocratie. Finie, donc, l’ère des utopies et du rêve, clos ce chapitre de l’histoire humaine.

Voyons cela d’un peu plus près et, pour ce faire, consultons un document récent et non controversé : le rapport 1999 du Programme des Nations Unies pour le développement humain (pnud)[1]. On y apprend que dans les pays en développement, un enfant sur sept en âge de fréquenter l’école primaire ne la fréquente pas, 840 millions de personnes sont sous-alimentées, 1,3 milliards survivent avec des revenus de moins d’un dollar par jour et n’ont pas d’accès à de l’eau propre. Ce rapport nous apprend ensuite que l’accentuation de ladite mondialisation économique produit des résultats inattendus – du moins pour qui prête crédit à la propagande en chantant sans cesse les vertus : c’est ainsi que pendant que les revenus per capita de plus de 80 pays sont inférieurs aujourd’hui à ce qu’ils étaient il y dix ans, l’écart entre les pays riches et les pays pauvres atteint désormais des “proportions grotesques”, selon l’expression utilisée par les rapporteurs, qui n’ont pas souvent eu de tels écarts de langage. Les pays réunissant le cinquième le plus fortuné de la population mondiale disposaient ainsi, en 1960, de revenus per capita 30 fois supérieurs à ceux du cinquième le plus pauvre. Cette proportion était portée à 60 en 1990 et à 74 en 1995. La fortune des 200 êtres humains les plus riches équivalait en 1998 aux revenus du 41 % le plus pauvre de la population mondiale.

Les pays les plus riches (dont le nôtre) n’ont pas échappé à cette montée des inégalités et de l’exclusion. Les revenus des salariés stagnent ou déclinent mais la richesse s’accroît pour se concentrer de plus en plus en un nombre restreint de mains ; le Canada, qui avait promis en 1989 d’éliminer la pauvreté chez les enfants avant l’an 2000, a désormais 463 000 enfants pauvres de plus que lorsque cette promesse fut faite. Un enfant sur cinq vit désormais dans la pauvreté. Les soupes populaires se sont monstrueusement multipliées depuis dix ans. À Montréal, tant d’enfants mangent en fin de mois leur seul repas quotidien à la cantine scolaire (il est gratuit) que, s’en avisant, on a cru nécessaire de revoir le calendrier scolaire de l’année 2001 pour assurer que la semaine de relâche d’hiver ne coïncidera pas avec une fin de mois !

Toute une Fin de l’Histoire, convenons-en! Et en dehors du cercle des Maîtres et des puissants, il n’y a pas grand monde pour prendre au sérieux une telle lecture.

Mais ce n’est évidemment pas à ce genre d’analyse que je fais référence en affirmant que des gens avancent d’excellentes raisons pour répondre “non”à la question de la possibilité et de la désirabilité des utopies. Ceux et celles que j’ai ici en tête sont bien conscients des injustices du monde dans lequel on vit, ils et elles les combattent et savent très bien comment les institutions de ce monde les engendrent et les perpétuent. Mais la démarche de construction de modèles — je sais que cette expression est encore vague, mais nous la préciserons un peu plus tard — que l’utopie met de l’avant ne leur paraît ni souhaitable ni pertinente. Voyons un peu pourquoi et pour cela, rappelons d’abord quelques enseignements qu’on peut tirer de l’examen de l’histoire de l’utopie.

C’est que l’utopie est un genre à la fois littéraire et politique et son histoire n’est pas sans intérêt pour les questions qui nous réunissent.

Tout donne à penser que c’est dans des périodes troublées de l’histoire que les gens se réfugient dans des utopies : le genre apparaît avec Platon, durant une période particulièrement sombre de l’histoire d’Athènes[ii] ; on le voit refleurir à la Renaissance (avec par exemple Campanella[iii] et Thomas More[iv] , qui crée d’ailleurs le nom utopie, qui est le titre d’un de ses livres) et là encore il s’agit d’une période trouble, durant laquelle un monde s’écroule pendant qu’un autre se met en place; l’utopie refait surface au XIX e siècle, durant les profondes — et pour beaucoup douloureuses — transformations sociales, politiques et économiques qui se produisent durant la révolution industrielle[v]. Tout se passe alors comme si l’utopie était le refuge que se construisait une conscience aliénée pour fuir un réel intolérable. Dans ce refuge, construit pour être le meilleur des mondes, nulle tension, nulle contradiction et rien de l’horreur du monde réel dont tous les drames sont instantanément résolus. Nulle vie, non plus, est-on tenté de conclure. Et on comprend pourquoi tant de gens insistent pour rappeler que l’utopie est le produit d’une conscience malheureuse qui se réfugie dans une chimère sans grand intérêt et face à laquelle il faut exercer la plus grande méfiance. C’était d’ailleurs, pour l’essentiel, la position de Karl Marx qui voyait dans l’utopisme de son temps “la maladie infantile du socialisme”. Finalement, et sans nier quelques maigres apports possibles de l’utopie, Marx soulignait aussi, finement il me semble, que l’utopie débouchait sur un déplorable et suicidaire refus du politique. Les utopistes, dit Marx “lancent sans cesse leur appel à l’ensemble de la société sans distinction et même de préférence à la classe dominante. Ne suffit-il pas de comprendre leur système, pour reconnaître qu’il offre le meilleur de tous les plans de la meilleure des sociétés possibles? C’est pourquoi ils rejettent toute action politique et surtout toute action révolutionnaire. […] Ces peintures imaginaires de la société future naissent à une époque où le prolétariat, encore dans l’enfance, ne fait qu’imaginer confusément sa propre position […]”[vi]. Marx lui-même, on s’en souviendra, n’a pas jugé bon ou utile de décrire avec attention le type d’organisation sociale, politique et économique dont il prédisait l’avènement. Il s’est contenté de généralités et s’en est tenu sur le plan des principes (en écrivant, par exemple: “de chacun selon ses capacités; à chacun selon des besoins”) : les sceptiques de la valeur l’utopie diront sans doute qu’ il a eu en cela bien raison.

On peut et on doit aller plus loin dans l’argumentaire contre l’utopie. Pour ma part, j’avoue être très sensible à l’idée avancée par certaines et certains qui rappellent que nous en savons bien trop peu pour nous risquer à pareille démarche. Qu’on y pense : quelle arrogance ne faut-il pas pour prétendre être en mesure de se prononcer avec ne serait-ce qu’un peu d’assurance sur le meilleur moyen, pour prendre cet exemple, d’organiser une économie? Disons-le puisque c’est vrai : notre ignorance de tout ce qu’il faudrait savoir pour se prononcer avec assurance sur pareils sujets est immense et appelle, au minimum, à la plus grande modestie. Seule la pratique pourra, au fond, nous éclairer sur ces questions.

Et puis comment oublier tout ce travail que l’état du monde et les injustices qui s’y vivent nous demandent d’accomplir, ici, maintenant, tout de suite? N’est-ce pas dérober un temps précieux et limité à ces tâches urgentes que de se mettre à imaginer des lendemains qui chantent?

Autre chose, sérieuse et qu’il faut absolument méditer : l’histoire récente n’a-t-elle pas assez enseigné vers quelles horreurs autoritaristes et totalitaires pouvaient dériver ceux et celles qui, portant le flambeau de ce qu’ils croient naïvement être la Vérité, ne se conçoivent pas d’autre tâche que celle de l’imposer à l’ignorante masse des gens qui ne la connaissent pas encore?

Un dernier argument me semble devoir être rappelé. Si l’utopie est vraiment la fille d’une conscience aliénée, il est tout à fait possible qu’elle soit aussi, contre la volonté même de ceux qui la promeuvent, nuisible aux causes qu’elle prétend servir et ceci d’une manière profonde et troublante. Un peu injustement peut-être, ce sont le nom et les travaux d’Ivan Illich qui me viennent ici à l’esprit et qui serviront à faire comprendre ce à quoi je pense. On se rappelle sans doute qu’en quelques années à peine, entre 1971 et 1977, Ivan Illich (1926) a produit une série d'ouvrages dans lesquels il développe une forte critique des sociétés industrielles avancées, critique centrée notamment autour des notions de progrès et de croissance qu'elles portent et sur la réduction du citoyen au statut de consommateur par des bureaucraties monopolistiques au service de ce productivisme. Les analyses d'Illich, souvent stimulantes, ont porté sur la médecine, les transports et l'énergie, le travail et le chômage et enfin sur l'éducation. Ces travaux débouchent sur la promulgation d’utopies et la promotion de pratiques comme la désinstitutionnalisation des malades mentaux ou l'éducation à domicile, qui ont trouvé là une de leurs principales sources. Mais on peut se demander si la radicalité de l’analyse et l’utopie sur laquelle elle débouche n’ont pas, au fond, servi les intérêts les plus conservateurs de la société, en fournissant, au moment le plus opportun, des arguments contre le maintien du service public; on peut dès lors se demander si les analyse d’Illich n’ont pas, in fine, privé un nombre considérables de gens des services et des soins dont ils avaient absolument besoin et auxquels ils avaient droit. Qui plus est, cet individualisme (au fond apolitique) que recommande Illich au total est évidemment problématique et très discutable.

Réponses à ces arguments

Il n’est pas possible de balayer pareils arguments sous le tapis et faire le choix de consacrer temps et énergie à l’élaboration de modèles et d’utopies est une décision qui ne peut se prendre qu’avec le plus grand sérieux, sérieux qui appelle qu’on ait des réponses crédibles à apporter aux arguments qui précèdent. Je pense pour ma part qu’il existe de telles réponses et, au sceptique, voici ce que je dirais, en reprenant un à un ses arguments.

Nous savons peu de choses, c’est vrai; mais nous savons des choses. Nous pouvons donc faire état de ce qui est et, en fonction des valeurs que nous privilégions, dire pourquoi ce qui est nous semble devoir être transformé. C’est déjà une première et fort utile étape, qui amène à préciser ce que nous voulons. Pour le reste, il va de soi que nous devons avancer ce que nous proposons avec modestie et en invitant au dialogue et au débat, sans dogmatisme ni autoritarisme. Ce que, justement, ont fait hier encore bien des militantes et militants sérieux, soucieux de montrer qu’un autre monde était possible.

L’accusation d’idéalisme, quant à elle, se laisse aisément démonter : c’est que le fait d’avoir des idéaux, même s’ils nous semblent hic et nunc irréalisables, peut constituer quelque chose d’appréciable pour l’action qui est bien en un sens la sœur du rêve, comme le disaient les surréalistes. C’était déjà l’opinion d’Emmanuel Kant. Kant rappelait que “La République de Platon est devenue proverbiale comme exemple prétendument frappant d’une perfection imaginaire qui ne peut avoir son siège que dans le cerveau d’un penseur oisif” bref, qu’elle constitue une utopie au pire sens du terme. Mais il ajoutait aussitôt que les idées mises de l’avant par Platon, à titre d’archétypes, de modèles idéaux, devaient garder notre attention, précisant qu’il était sage de se régler sur elles “pour rapprocher toujours davantage la constitution légale des hommes de la plus grande perfection possible”. “En effet, quelle peut être le plus haut degré de liberté auquel l’humanité doit s’arrêter et combien grande peut être par conséquent la distance qui subsiste nécessairement entre l’idée et sa réalisation, personne ne peut et ne doit le déterminer, précisément parce qu’il s’agit de la liberté qui peut dépasser toute limite assignée”[vii].

Si, du moins à certaines conditions, la construction d’utopies peut être une activité louable, que peut-on en espérer?

Je ramènerai à quatre mes arguments à ce propos. De la construction d’utopies menée avec sérieux, on est en droit d’attendre des retombée positives pour l’action sur quatre plans : guider; inspirer; instruire; mobiliser.

Ce qu’on peut espérer de l’élaboration de modèles

  • Guider l’action. Dans Alice, celle-ci demande au chat dans quelle direction lui et elle devraient à présent aller; et le chat, malicieux, répond que cela dépend en grande partie du lieu où elle désire se rendre. La remarque est juste et disposer d’un modèle permet justement de donner un objectif et une direction à l’action, un peu comme une carte de navigation et une destination sont indispensables pour savoir dans quelle direction on doit aller.
  • Inspirer. Avoir un modèle en tête et lutter pour s’en approcher permet non seulement de donner un et du sens à l’action, mais permet aussi la mesure des progrès accomplis. Sachant ce qu’on vise invite à penser l’action en fonction de cet idéal. Partant, cela contribue à vaincre ce “culte de l’impotence”[viii], cette pernicieuse idéologie aujourd’hui massivement rependue et selon laquelle le monde que l’on connaît est nécessaire et l’avenir qu’il annonce un destin contre lequel il serait illusoire de se battre, idéologie qui accable la gauche depuis des décennies. Enfin, la possession d’un modèle permet de mesurer les gains obtenus par des réformes sans se contenter de ne viser que des avancées réformistes.
  • Instruire. La démarche de construction de modèles, si elle est accomplie avec tout le sérieux qu’elle appelle, constitue une fantastique école. Car il y a d’immenses vertus pédagogiques au fait de devoir non seulement expliquer de manière convaincante pourquoi il faut refuser telle ou telle institution mais encore et surtout, à devoir expliquer, toujours de manière crédible, ce qu’il serait possible et souhaitable de mettre en lieu et place de ces institutions.
  • Mobiliser. Sur le plan de l’économie, mais pas seulement là, la plupart des maux qui sont dénoncés par ce que j’appellerai ici sans plus de qualification “la gauche” sont bien connus de la plupart des gens et en particulier, parce qu’ils en paient le prix, de ceux à qui nous devons nous adresser en priorité. Il y a lieu de penser que si l’audience de la gauche n’est pas plus large que ce qu’elle est actuellement, c’est au moins en partie parce que celle-ci n’a pas su articuler de manière crédible et convaincante une vision de ce qu’il faudrait mettre à la place de ces institutions déplorables. La gauche, sur ce plan, ne pense plus guère et n’a pas grand-chose d’inspirant et de crédible à proposer. Se contentant de répéter la litanie, pourtant bien connue de son auditoire privilégié, sur les misères du monde, elle a en partie perdu de sa crédibilité faute d’avoir su articuler une vison de ce qu’il serait possible et souhaitable de réaliser. Avoir un modèle, nécessairement imparfait et modestement avancé, cela permet d’avoir un programme positif à avancer — et pas seulement une liste de récriminations — du genre : on n’aime pas le profit, l’injustice — ou une liste de souhaits pieux mais vides — du genre : nous sommes en faveur d’une économie solidaire, juste et ainsi de suite. Allons plus loin : c’est à mon avis en partie faute de disposer d’un tel modèle que la gauche a aussi, dans le même temps, fini par se constituer en ce qui est trop souvent perçu (avec raison) comme un regroupement bien peu attirant de gens qui s’entredéchirent en des querelles scolastiques, qui sont coupés des problèmes réels et auxquels ils arrive parfois de s’opposer, en une sorte de posture intello-machiste, à un grand nombre des centres d’intérêts que cultivent nos contemporains (les sports, la télévision, et ainsi de suite), contemporains qu’elle finit même, parfois, par pointer d’un doigt accusateur en les exhortant à changer leurs comportements (consommer moins, devenez végétariens et ainsi de suite), renvoyant ainsi à la sphère privée ce qui ne se comprend, ne s’explique et ne se transforme que par l’action politique. On s’étonnera ensuite que la gauche soit isolée… Dans un tel contexte, présenter des visions, des modèles, qui permettent de répondre aux légitimes questions qu’on pose inévitablement à ceux et celles qui se battent contre l’ordre du monde ( et en particulier celle-ci : que désirez-vous au juste?), cela constitue vraisemblablement un outil de mobilisation dont on peut espérer beaucoup.

Pour donner une idée à la fois du genre de démarche que j’ai en tête et des retombées positives qu’elle engendre, je voudrais, pour finir, dire quelques mots de l’économie participative, ce travail à mon sens exemplaire de construction d’une utopie économique et politique.

Un remarquable travail: l’économie participative

Robin Hahnel, professeur d’économie à l’Université de Washington et Michael Albert, activiste américain bien connu, ont élaboré, au début des années 1990, un modèle économique qu’ils ont appelé Participatory Economics ou Parecon – ce que je propose ici de rendre par Écopar.

Ce très ambitieux travail est quelque peu connu aux États-Unis, du moins dans le milieu des économistes “progressistes” et dans celui des activistes de tendance libertaire. L’Écopar vise à concevoir et à rendre possible la mise en place d’institutions économiques permettant la réalisation de fonctions précises dans le respect de certaines valeurs, dont les auteurs soutiennent qu’elles sont justement celles que la gauche – plus précisément la gauche libertaire – a jugées et juge toujours fondamentales.

L’ambition de ce modèle est la suivante: “Nous cherchons à définir une économie qui distribue de manière équitable les obligations et les bénéfices du travail social; qui assure l’implication des membres dans les prises de décision à proportion des effets que ces décisions ont sur eux; qui développe le potentiel humain pour la créativité, la coopération et l’empathie; et qui utilise de manière efficiente les ressources humaines et naturelles dans ce monde que nous habitons – un monde écologique où se croisent de complexes réseaux d’effets privés et publics. En un mot: nous souhaitons une économie équitable et efficiente qui promeuve l’autogestion, la solidarité et la variété”[2].

Au total, l’Écopar propose un modèle économique dont sont bannis aussi bien le marché que la planification centrale (en tant qu’institutions régulant l’allocation, la production et la consommation), mais également la hiérarchie du travail et le profit. Dans une telle économie, des Conseils de consommateurs et de producteurs coordonnent leurs activités au sein d’institutions qui promeuvent l’incarnation et le respect des valeurs préconisées. Pour y parvenir, l’Écopar repose encore sur la propriété publique des moyens de production ainsi que sur une procédure de planification décentralisée, démocratique et participative par laquelle producteurs et consommateurs font des propositions d’activités et les révisent jusqu’à la détermination d’un plan dont on démontre qu’il sera à la fois équitable et efficient.

Je n’entrerai pas ici dans le détail de ce modèle qui me semble donner tout ce qu’on est en droit d’attendre d’une utopie. Mais je tiens à faire quelques remarques sur la manière, riche d’enseignements, dont la démarche a été accomplie . S’agissant d’économie, on a d’abord chercher à définir les fonctions que remplissent, dans une société, les institutions économiques : ce sont, on le sait, la consommation, l’allocation (de ressources) et la production. On a ensuite, étape cruciale, précisé attentivement les normes et valeurs jugées désirables qu’ une économie devrait respecter, celles qui devraient donc s’incarner dans les institution économiques, bref celles que les institutions économiques devraient promouvoir. Ce n’est qu’à partir de là et en fonction de ces normes et valeurs que les institutions économiques existantes (l’économie de marché , mais aussi l’économie planifiée, notamment) ont été évaluées pour être rejetées. On s’est ensuite attaqué à la construction du modèle, de l’utopie proprement dite, en s’attelant à la lourde tâche consistant à imaginer des institutions économiques pouvant remplir les fonctions que doivent remplir de telles institutions dans le respect des normes et valeurs privilégiées. Il va sans dire que ce travail s’est efforcé d’être crédible et que l’on s’est notamment assuré qu’aucun économiste ne puisse prendre en défaut le raisonnement et l’articulation des propositions mises de l’avant — même si la plupart rejetteront à la fois les valeurs défendues et la désirabilité des institutions préconisées.

Je pense que cette démarche, longue, sérieuse, savante, réalise au mieux ce qu’une utopie peut et doit accomplir et qu’elle est donc susceptible de guider l’action, d’instruire, d’inspirer et de mobiliser.

Conclusion : Du droit de rêver aux devoirs qu’il implique

Un travail similaire à celui que je viens de décrire reste à faire, sur bien des plans : sur celui de la culture, des institutions liés à la reproduction et à l’éducation des enfants, du politique et sur bien d’autres plans encore. À vous bien sûr, de les mener dans les jours qui viennent en profitant pleinement de ce droit et de cette occasion de rêver qui nous sont offertes.

Mais rappelons-nous que ce droit de rêver a son indispensable contrepartie et ce nécessaire complément est notre devoir de lucidité, de sérieux et de crédibilité. On desservira notre propre cause si on n’exerce pas ce droit en assumant, en même temps, ces devoirs.

Les remarques qui précèdent auraient accompli ce que je souhaitais faire en vous les livrant si elle vous donnent, ne serait-ce qu’un peu, le goût de cette forme d’action politique qu’est ce travail de construction d’utopies quand ce mot est entendu au meilleur sens du terme.

Je vous souhaite d’excellents et riches échanges.

Normand Baillargeon