Chroniques de Normand Baillargeon
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Pensez-y deux fois avant d'applaudir
Au cours des derniers jours, il est souvent arrivé aux commentateurs favorables à la décision rendue sur CHOI FM par le CRTC de se gausser de la défense de la liberté d'expression mise de l'avant par les personnes défavorables à cette décision. Ils ont eu tort.

Au cours des derniers jours, il est souvent arrivé aux commentateurs favorables à la décision rendue sur CHOI FM par le CRTC de se gausser de la défense de la liberté d'expression mise de l'avant par les personnes défavorables à cette décision. Ils ont eu tort. Il est certes plausible que cette invocation de la liberté d'expression ait en certains cas été peu sincère et opportuniste, notamment quand ce sont les propriétaires de la station ou ses animateurs qui l'ont mise de l'avant: mais cela ne change absolument rien au fait que la décision du CRTC est réellement troublante et dangereuse parce qu'elle porte atteinte à la liberté d'expression.

À mon avis, on devrait réfléchir à ce genre de questions en invoquant d'une part des arguments que j'appelle intrinsèques, d'autre part des arguments conséquentialistes. C'est ce que je ferai ici.

La liberté d'expression est une valeur intrinsèque, je veux dire non-instrumentale des démocraties libérales et donc une valeur qu'on peut et doit défendre pour elle-même, pour sa valeur intrinsèque. Or on mesure justement cette valeur et on teste la conviction avec laquelle on la défend lorsque ce sont des opinions que l'on déteste qui sont exprimées. C'est on s'en doute le cas ici, en ce qui me concerne. Et pour que ce soit clair, je vais le souligner: Filion et consorts sont, à mes yeux, d'immondes, nuisibles et grossiers personnages. Mais cela, seul, ne saurait constituer une raison pour les censurer. On comprendra aisément pourquoi. Si le fait de heurter le bon goût d'une personne ou d'un groupe de personnes suffisait pour autoriser le retrait de la liberté d'expression, il n'y aurait bientôt plus guère d'idées qui s'exprimeraient. Le journal que vous lisez devrait certainement fermer; et je devrais sans l'ombre d'un doute cesser de parler ou d'écrire. Dans De la liberté, John Stuart Mill a donné une formulation classique des idées au fondement de la défense de la liberté d'expression. Il y rappelle que même si tout le monde sauf une personne était du même avis, il serait souhaitable que cette personne puisse s'exprimer librement, même si son opinion était perçue par tous comme horrible, stupide, dangereuse et ainsi de suite. C'est d'abord qu'on ne peut jamais être absolument certain de détenir toute la vérité; c'est aussi que la vérité se fortifie au contact de l'erreur. Une défense aussi radicale de la liberté d'expression implique-t-elle qu'elle est sans limite? Non. Pour aller à l'essentiel et bien que dans le détail ce soit l'objet d'interminables débats, nos lois, l'éthique et la philosophie politique s'accordent en gros pour dire que la liberté d'expression est limitée par le fait qu'on ne peut, en l'utilisant, faire dans l'immédiat ou dans l'avenir du tort ou des dommages à une personne. Mais avant de dire que c'est justement le cas avec CHOI FM, je suggère que vous lisiez le jugement du CRTC (http://www.crtc.gc.ca/archive/FRN/Decisions/2004/db2004-271.htm). Je l'ai fait. Et j'y trouve qu'on retire sa licence à CHOI FM d'une part parce qu'on n'aime pas ce qui s'y dit, d'autre part parce que ce qui s'y dit est tenu pour faire du tort ou être dommageable à certaines personnes. Le premier argument n'en est pas un et ne peut en aucun cas être reçu: mais je suis extrêmement surpris de voir avec quelle facilité et quelle quasi-unanimité il est admis dans l'opinion publique. Le deuxième est certes plus sérieux. Mais des notions comme dommage ou tort doivent être manipulées avec le plus grand soin et une preuve très forte doit être produite avant d'en venir à une mesure aussi radicale qu'un retrait de licence. En outre, il faut prouver que ce qui est reproché ne relève pas des tribunaux habituels, ou des poursuites peuvent toujours être intentées. Or l'argumentaire du CRTC sur ces deux plans est très faible et absolument pas convaincant.

Je soumets donc que si on se place sur le plan de la valeur intrinsèque de la liberté d'expression, la décision du CRTC est indéfendable et dangereuse. Mais le CRTC et ses défenseurs avancent aussi des arguments conséquentialistes, i.e. qui invoquent les conséquences du maintien ou du retrait de sa licence à CHOI FM . Mais de ce côté, leur argumentaire est plus faible encore. Ce qu'on invoque, typiquement, ce sont des conséquences désastreuses de cette radio sur "le tissu social, culturel et politique du Canada" (sic). Serait-ce vrai que ce serait insuffisant à prouver autre chose que la fragilité de ce tissu social. Mais imaginez un peu l'effet que produira sur ce même tissu social le fait que 400 000 personnes ait appris à la dure que l'État peut sanctionner de la sorte ce qu'elles écoutent; ou encore le fait que toute une communauté se réjouisse de s'en remettre à la censure de l'État pour combattre des idées qu'elle juge nauséabondes - plutôt que de les affronter en adultes. Voilà ce qu'il faudrait faire et pour cela il faut porter le regard vers ces maux dont notre société souffre et dont CHOI FM n'est qu'un symptôme. De grâce: ne regardez pas le doigt de la grossièreté avec l'envie de l'amputer quand il pointe vers l'état malade de la culture, de l'éducation, des médias.

Que tous ces gens, surtout des jeunes à ce qu'on dit, se complaisent à écouter cette merde, voilà qui devrait nous affoler et nous inviter à nous interroger sérieusement sur le degré de culture générale après des décennies d'éducation obligatoire.

Nous devrions aussi regarder de très près le tableau général de nos médias et nous interroger sur le travail de ce CRTC que nos censeurs semblent tellement apprécier. L'occasion est belle puisqu'au même moment où sa décision stupide était rendue, trois autres événements survenaient dans le monde des médias québécois.

Le premier: Allô Police a fermé ses portes. Motif ? Son créneau de faits divers traités sur le mode mongoloïde a été repris et exploité par les autres médias - y compris par les supposés médias sérieux (Radio Canada inclus, j'insiste) qui ne se sont pas gênés pour faire de la course à l'audimat.

Le deuxième: le magazine Recto Verso, pilier des médias alternatifs a fermé ses portes, privé de subventions dont bénéficient, beaucoup plus substantiellement, des revues commerciales de faits divers et de vedettes.

Le troisième: dans son infinie sagesse, le CRTC a autorisé la diffusion par satellite de la chaîne arabe Al-Jazira, mais en demandant à ses distributeurs de visionner par avance et de censurer le contenu des émissions! Absolument délirant, au point où cela ne peut se comprendre et s'accepter, je suppose, que par des gens qui pensent que la censure est légitime et qu'elle l'était justement dans le cas de CHOI FM.

Ajoutez à tout ce qui précède le fait que nos médias, de plus en plus concentrés et convergents, ne permettent plus que l'expression d'un nombre fort limité d'idées et vous conviendrez, je pense, que le CRTC, s'il était vraiment soucieux de la liberté d'expression, aurait bien d'autres chats à fouetter que nos nigauds de CHOI FM.

Mais il est vrai qu'on peut préférer s'en remettre à la propagande des corporations pour se remplir le cerveau et à la censure de l'État pour protéger nos chastes oreilles. Si c'est le cas, vous tombez bien: car on y est presque.

Bienvenu en Orwellie.

Normand Baillargeon


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