Chroniques de Normand Baillargeon
Dans “AO! Espace de la parole” Autres chroniques Murray Dobbin, Ten Tax Myths
1) Trois séries
* Novembre-décembre 1999: Autour de Seattle
♦ I - 8 novembre
♦ II - 22 novembre
♦ III - 6 décembre
* Avril-mai 2000: Le QL, Masse et l'anarchisme
♦ I - 16 avril
♦ II - 30 avril
♦ III - 14 mai
* Mars-juin 2002: Le petit cours d'auto-défense intellectuelle
♦ 1ière partie
♦ 2ième partie
♦ 3ième partie
♦ 4ième partie
♦ 5ième partie

2) Chroniques 1999
11 octobre: L'impôt: le monstre
25 octobre: Timor Oriental
20 décembre: L'anarcho-syndicalisme

2) Chroniques 2000
24 janvier: La presse alternative au Québec
7 février: Éducation et démocratie
22 février: Économie participative
6 mars: Pinochet
20 mars: Jacques Prévert
Avril: Trahir
Mai: Kosovo, un an plus tard
Septembre: Impôts, le retour
Octobre: Marche des femmes
Novembre: Les orphelins de Duplessis
Décembre: Le tord boyau

2) Chroniques 2001
Janvier: Internet et les NTIC
Mars: La boîte à crétiniser
Février: Longue vie au CMAQ
Septembre: Terrorisme
Octobre: Charlatanisme académique
Novembre: Thanatocratie

2) Chroniques 2002
Janvier: L'action, soeur du rêve
Juillet: Science citoyenne
Septembre: Un an après


UNE SCIENCE CITOYENNE ?
SCIENCE, VÉRITÉ, DÉMOCRATIE: CONTRE LE CHARLATANISME ACADÉMIQUE
Le monde universitaire est le théâtre, depuis quelques années, d'une assez vive querelle portant sur la science et baptisée, du moins aux Etats-Unis, "la guerre des sciences " (Science war). Quelques échos de ce débat académique ont été entendus dans l'arène publique, en particulier à travers la désormais célèbre "affaire Sokal". C'est à quelques aspects politiques de cette guerre des sciences que je vais consacrer le présent texte, le mot politique étant entendu en un sens très large du terme.

Note: La revue Possibles m’a demandé un article pour son numéro portant sur le thème: Une Science citoyenne ? Ce qui suit est le texte que je leur ai remis; il est paru quelque peu modifié dans le volume 26, numéro 3, été 2002.

The displacement of the idea that facts and evidence matter by the idea that everything boils down to subjective interests and perspectives is — second only to American political campaigns — the most prominent and pernicious manifestation of anti-intellectualism in our time.
Larry Laudan, Science and Relativism (1990)

Walk a few steps away from the faculties of science, engineering and medecine. Walk towards the faculty of arts. Here, you will meet another world, one where falsities and lies are manufactured in industrial quantities. Here, some professors are hired, promoted, or given power for teaching that reason is worthless, empirical evidence unnecessary, objective truth nonexistent, basic science a tool of either capitalists or male domination, and the like. Here, we find people who reject all the knowledge painstakingly acquired over the past 5 million years. […] This fraud has got to be stopped, in the name of intellectual honesty. Let them do whatever they please, but not in schools, because schools are supposed to be places of learning.
Mario Bunge.
(Extrait d’une conférence prononcée au Colloque “The Flight from Science and Reason” organisé par la New York Academy of Sciences, 31 mai-2 juin 1995.)

Le sommeil de la raison engendre des monstres.
Francisco de Goya
(Extrait de la légende d'une gravure de Caprices)

Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leur opinion d’une raison étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées. Le genre humain resterait partagé en deux classes, celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves.
Condorcet

Le monde universitaire est le théâtre, depuis quelques années, d’une assez vive querelle portant sur la science et baptisée, du moins aux Etats-Unis, “la guerre des sciences” (Science war). Quelques échos de ce débat académique ont été entendus dans l’arène publique, en particulier à travers la désormais célèbre “affaire Sokal” qui doit son nom à Alan Sokal, ce physicien qui a commis un célèbre canular, en 1996[1]. C’est à quelques aspects politiques de cette guerre des sciences que je vais consacrer le présent texte, le mot politique étant entendu en un sens très large du terme: je n’aurai donc ici rien de bien nouveau ou de substantiel à dire sur les autres aspects de cette guerre et en particulier rien sur la fort intéressante question de savoir comment et pourquoi on en est arrivé là — je veux dire aussi bas — dans certains secteurs de la vie intellectuelle.

Je dois le dire d’emblée: je compte au nombre de ceux qui souscrivent au jugement de Mario Bunge placé en exergue de ce texte et qui sont persuadés, avec lui, qu’il y a quelque chose de profondément déplorable au royaume de ce que j’appellerai, pour faire court, les sciences sociales et les humanités au sein des universités. Il s’agit là, je le sais, d’affirmations graves et à ce point inattendues qu’on est en droit d’exiger que des preuves hors de l’ordinaire soient mises de l’avant pour les étayer. Les fournir ici exigerait un livre tout entier. Mais justement: de très nombreux ouvrages de ce genre ont été publiés depuis quelques années. Ils montrent, en s’intéressant à ce qui est dit de la science dans certains travaux effectués en philosophie, en études littéraires, en sociologie et ainsi de suite, que des chercheurs et des intellectuels pourtant renommés dans ces disciplines sont des cuistres qui ignorent ce dont ils parlent. Pour le dire en un mot, leurs travaux, quand c’est de la science qu’il s’agit, constituent des fraudes intellectuelles, du vent et de la sottise[2]. Je pense pour ma part que bien souvent le reste de ces travaux, je veux dire la portion qui ne concerne pas directement la science, est à l’avenant…

À qui est choqué par cet irrévérencieux préambule, je ne peux que demander d’en juger sur pièces et donc de lire et de s’informer. Au mieux, et bien que cela ne soit pas concluant, je peux aussi rappeler que tout au long du XX e siècle ont été écrits bien des ouvrages crédibles et à mes yeux convaincants qui reposaient sur le même postulat et qui se sont donc efforcés d’exposer et de dénoncer ce qu’on peut légitimement appeler le charlatanisme intellectuel de certains travaux menés dans les sciences sociales et les humanités. Dans bien des cas, il s’agissait de montrer que l’auto-proclamation de rigueur ou de scientificité dont se réclamaient les travaux analysés était usurpée. Cette tâche, il me semble, était souvent d’une désarmante simplicité. S’agissant de tel ou tel auteur ou de tel ou tel champ de recherche préférablement à la mode du moment — appelons cela X — il suffisait, en gros, de refuser de se soumettre aux effets de mode, aux effets d’autorité et de prestige et de traduire en phrases courtes utilisant des mots simples ce qu’on avançait dans X; puis de se demander si cela était simplement plausible. Bien souvent, force était alors de conclure que derrière le vocabulaire abscons, le formalisme artificiel et les grandes proclamations jargonneuses il n’y avait, sinon rien du tout, du moins pas grand-chose.

Pour donner quelques exemples de travaux de ce genre, rappelons que c’est ce que firent magistralement des auteurs comme P. Sorokin pour la sociologie (Tendances et déboires de la sociologie américaine, 1959); Jean-François Revel pour la philosophie (Pourquoi des philosophes? et La cabale des dévots, 1962); Raymond Picard pour la nouvelle critique littéraire (Nouvelle critique ou nouvelle imposture?, 1965); S. Andreski pour les sciences sociales (Les sciences sociales, sorcellerie des temps modernes, 1975; René Pommier pour la sémiologie (Assez décodé, 1978). C’est aussi ce que firent et que font encore, sans prendre le temps d’en faire un livre, bien d’autres intellectuels et chercheurs à propos du matérialisme dialectique posé naguère par certains comme constituant une science rigoureuse (sic!) ou une épistémologie (re-sic!) ou encore pour la psychanalyse, la “science” économique, les sciences de l’éducation, les “théories” de la littérature et ainsi de suite.

Soutenir que les départements de sciences sociales et d’humanités voient se développer des modes intellectuelles et des travaux académiques insignifiants, irrationnels ou frauduleux n’est donc ni nouveau, ni original. Et le redire est probablement une perte de temps. Mais si, à quelques reprises au cours des dernières années, j’ai cherché à alerter sinon mes collègues du moins le grand public à propos de certains développements récents du charlatanisme académique, c’est que je pense que par ces développements nous venons peut-être de franchir une nouvelle frontière. Cette fois, il s’agit moins pour les charlatans de réclamer frauduleusement, pour leurs travaux, les valeurs de scientificité et de rigueur que d’assurer que c’est la science et la rationalité elles-mêmes qui sont sans valeur.

Ces idées non plus, j’en conviens, ne sont pas entièrement nouvelles: elles trouvent en particulier leur source dans l’opposition d’un certain romantisme à la science; dans le développement de philosophies irrationalistes au XXe siècle (bergsonisme, existentialisme, phénoménologie, par exemple); dans la critique (au demeurant souvent juste et importante) de la technologie et de la science en tant qu’ institutions et de leurs effets sur nous et sur l’environnement, dans la critique de leur autoritarisme, de leur dogmatisme et de leur servilité à l’endroit des institutions dominantes; dans la sociologie de la science; dans certaines idées de Marx; et ainsi de suite.

Cependant, de manière plus immédiate, le nouveau et obscurantiste charlatanisme trouve sa source dans certaines interprétations des thèses de T.Kuhn[3]; dans les écrits de P. Feyerabend et de certains travaux d’épistémologie; dans la production récente d’une certaine philosophie française (J.F. Lyotard, J . Derrida, Michel Foucault, notamment); dans le programme dit “fort” de la sociologie des sciences tel que formulé par l’École d’Édimbourg[4]. Ce qui est ici nouveau, et ceci est crucial, c’est d’une part l’importance de l’audience que ces idées ont très rapidement conquise au sein de l’université, où elles se trouvent désormais au cœur de la guerre des sciences; d’autre part que ces anti-rationalistes se présentent comme des gens de gauche.

Ce que j’ai en tête circule actuellement sous une assez grande variété de dénominations: postmodernisme, nouvelle sociologie des sciences, constructivisme, socioconstructivisme, Cultural Studies et j’en passe — et j’y référerai souvent dans ce qui suit, comme étant les thèses des “relativistes et autres post-modernistes” ou plus simplement des “post-modernistes”.

Ce qu’on pose dans tous ces travaux, mutantis mutandis, me paraît être ceci:

  • La science — et crucialement le contenu des théories scientifiques — sont au mieux comprises si on en rend compte comme étant en quelque sorte surdéterminés par les conditions (sociales, culturelles, historiques et politiques) de leur production: c’est ici ce qu’on pourrait appeler une position externaliste. On a appliqué cette idée aux sciences naturelles, bien sûr, mais aussi aux sciences formelles. David Bloor, par exemple, assure puisque les mathématiques concernent bien les nombres et leurs relations et que ceux-ci sont des créations sociales et des conventions, alors les mathématiques concernent bien quelque chose de social. En un sens indirect, dit Bloor, elles sont à propos de la société, de la même manière que la religion, selon Durkheim, est, au fond, sociale de part en part. L’absurdité de cette thèse n’a d’égal que la pauvreté de la définition des mathématiques sur laquelle elle se fonde.
  • Ce que les lois et les théories scientifiques mettent en évidence doit être compris comme une construction sociale et analysé comme telle et non comme un processus qui décrirait avec une objectivité croissante un monde extérieur existant indépendamment de la communauté des chercheurs: cette thèse, anti-réaliste, est celle du constructivisme ontologique, qu’on distinguera soigneusement du constructivisme épistémologique, qui est un truisme selon lequel aucune connaissance n’est une simple copie du réel dans laquelle aucune activité mentale ou intellectuelle n’entrerait en jeu. “Les entités de la science, écrit typiquement P. Feyerabend (et en fait, toutes les entités) sont des projections et de ce fait sont liées à la théorie, à l’idéologie et à la culture qui les postule et les projette”. Et Feyerabend d’expliquer que “les molécules, ces entités postulées par la chimie et la biologie moléculaire n’existent tout simplement pas”, et que la thèse réaliste selon laquelle certains aspects de la réalité sont indépendants de l’esprit “relève de mécanismes de projection particuliers qui objectivent l’ontologie”. (Idem) Le lecteur malicieux se demandera sur quoi donc, en ce cas, la projection a lieu…
  • Ce constructivisme ontologique implique notamment que l’examen de la production et de l’adoption des propositions scientifiques relèverait moins de l’épistémologie et des habituels critères de la preuve et de la scientificité que d’une sorte d’ethnologie de la communauté des chercheurs qui se contentent de négocier entre eux des consensus. Partant, la notion de vérité comme correspondance doit donc être abandonnée au profit d’une version sociologique ou pragmatiste de la vérité. Certains des auteurs que je dénonce ici ont été tellement loin en ce sens que je me demande encore comment on a pu les prendre au sérieux. Bruno Latour, par exemple, une des vedettes de la Nouvelle Sociologie des Sciences, défend, dans certains textes, une version exacerbée du constructivisme et il écrit, sans se démonter, que “la réalité est une conséquence et non la cause de cette construction”. Vraiment? Ou prenons encore ce texte, de H. Collins, qui appartient à la même école et qui jouit d’une renommée aussi grande: selon lui, “le monde naturel ne joue qu’un rôle minuscule voire pas de rôle du tout dans la construction de la connaissance scientifique”. Vraiment? Or, il s’est trouvé, il se trouve encore, des intellectuels pour prendre cela au sérieux. Pour lire jusqu’au bout des textes contenant pareilles affirmations en pensant se trouver devant des percées intellectuelles importantes.
  • La science ne peut prétendre à aucun privilège épistémique. Elle n’est qu’un savoir (construit) parmi d’autres ou plus précisément un récit parmi d’autres. Cette thèse, relativiste, peut être appelée selon une suggestion de Mario Bunge, l’ordinarisme, parce qu’elle demande de considérer la connaissance scientifique comme une connaissance ordinaire au même titre que toutes les autres. Elle est souvent accompagnée de l’idée que la science et ses institutions fonctionnement pour l’essentiel au service des institutions dominantes dont elles reflètent et favorisent les intérêts.
  • La science et ceux et celles qui la pratiquent, tout cela jouit dans notre civilisation d’un prestige et d’un pouvoir immérités et dangereux et il est hautement souhaitable de la faire descendre de son piédestal. Pour cela, la démocratisation de la science et plus particulièrement la diffusion de la culture scientifique doivent se faire moins dans le sens de la propagation des résultats et des manières de penser de la science que dans celui du développement d’un scepticisme invitant à évaluer les propositions scientifiques sur le terrain socio-politique qui est le leur — en se rappelant notamment que la prétendue objectivité dont la science se réclame est largement un leurre .

Se sont cristallisés, autour des thèses que je viens d’énumérer, un grand nombre de débats de lourde portée concernant, par exemple, la nature de la science, la valeur et la spécificité de la connaissance scientifique, la place qu’il convient de lui faire au sein de notre culture. Les questions soulevées sont vastes et intéressent notamment l’épistémologie, l’ontologie, la sociologie et l’histoire des sciences et bien d’autres domaines de recherche et de réflexion. Il m’est impossible de procéder ici au minutieux examen critique des idées des post-modernistes et des nombreux enjeux qu’ils soulèvent — encore une fois, je ne peux que recommander d’aller lire, de s’informer puis de juger. Mais, pour aller à l’essentiel, je soutiens que nous nous trouvons ici devant des idées qui sont délirantes et absurdes quand elles sont nouvelles et qui sont des truismes quand elles sont vraies; devant des idées auxquelles, s’il arrive de contenir un soupçon de vérité — mais alors celui-ci est banal et bien connu de tout temps — on en donne une formulation à ce point excessive qu’elles en deviennent intenables. À mes yeux, à peu de choses près, rien, dans la vaste production intellectuelle du post-modernisme, du constructivisme radical, des cultural studies et ainsi de suite n’a apporté la moindre lumière sur quelque problème réel et important que ce soit. Et on cherchera en vain, dans toute cette prestigieuse et fort célébrée production intellectuelle, le moindre argument qui inciterait à revoir les postulats fondamentaux de la science et de la rationalité qui sont, sur chacun des points où ces travaux se voulaient radicaux et novateurs, leur exacte négation.

Par exemple, le constructivisme ontologique est au mieux une erreur, au pire une supercherie et je reste, comme l’immense majorité de mes semblables, des philosophes et des scientifiques, un réaliste critique; le pragmatisme est au mieux une erreur, au pire une supercherie et je reste, comme l’immense majorité de mes semblables, des philosophes et des scientifiques un adepte de l’idée de vérité comme correspondance; le relativisme, quant à lui, est aussi au mieux une erreur, au pire une supercherie: mais il est en outre, comme on le sait depuis Platon, auto-contradictoire; l’idée d’une contamination de la science et de ses acteurs et de ses institutions par des déterminants sociaux, culturels, politiques, historiques est un truisme admis par tout le monde et les travaux menés dans la perspective que je décrie ici n’ont pas apporté le moindre élément qui permettrait d’en prendre la mesure au-delà de ce truisme et de le mieux comprendre — ce qui serait, il faut le dire, hautement souhaitable.

Je voudrais insister brièvement sur cette idée de relativisme épistémologique, centrale dans les idées que j’examine ici. Et d’abord que peut bien signifier l’idée que la vérité soit relative. Relative à quoi? Protagoras, un sophiste dont Platon fera une critique exemplaire, les donne pour relatives à l’homme, mesure de toutes choses — mais semble-t-il en hésitant à dire s’il s’agit de l’individu (tel ou tel être humain), de l’espèce (l’humanité) voire de tel ou tel groupe d’êtres humains réunis en société (les Athéniens, les Spartiates) et en utilisant tour à tour l’autre l’une et l’autre de ces acceptions. Mais quelle que soit la version du relativisme qu’on adopte, elle conduit à des conséquences intenables et doit donc être rejetée.

Dans le premier cas – la vérité est relative aux individus – ce subjectivisme conduit à d’étranges conclusions. Si le fait de croire une proposition vraie la rendait telle, nous serions infaillibles du moment que nous admettons quelque chose comme vrai; des désaccords entre individus seraient impossibles parce que sans objet; tout le monde aurait raison.

De même, dans le deuxième cas – la vérité est posée comme étant relative aux société – ce relativisme social conduit lui aussi à de bien étranges conclusions. Ici encore, la société serait infaillible; des propositions comme “La terre est plate” devraient être admises comme vraies dès lors qu’elle sont crues telles par un groupe social.

Mais le principal argument contre le relativisme est sans doute “le pétard relativiste”, comme le nomme Siegel[5]. La défense du relativisme est en effet ou impossible ou contradictoire puisque ou bien on le défend à l’aide d’arguments non relativistes et en ce cas on admet ce que le défendant on veut nier; ou bien on le défend à l’aide d’arguments relativistes et en ce cas on ne le défend pas et notre interlocuteur peut toujours affirmer penser le contraire. Comme l’écrit Siegel, : “Le relativisme est de manière auto-référentielle incohérent ou auto-réfutant puisque pour défendre cette doctrine, il faut l’abandonner”.

On pourrait penser que de semblables querelles académiques à propos de la science n’ont qu’un intérêt limité et ne concernant que certains intellectuels et l’université qui les embauche. On pourrait même être tenté de rappeler que ce n’est ni la première ni la dernière fois que se développent à l’université des modes intellectuelles insignifiantes et se contenter d’en rire puisqu’il y a bien quelque chose d’hilarant à observer de prétendus chercheurs et intellectuels faire parfois preuve de moins de rationalité que certains enfants de dix ans pas trop anormalement sous doués. Je conviens de la deuxième proposition; mais absolument pas de la première.

Mes observations, comme je l’ai annoncé, seront centrées autour des tenants et aboutissants politiques des analyses de la science proposées par les relativistes et autres post-modernistes.

À une époque où la sociologie des sciences n’était pas encore sombrée dans l’actuel délire, R.K. Merton avait développé l’idée d’une “ethos” de la science. Selon Merton, la science se caractérise en effet, sur le plan, si on peut le dire ainsi, des valeurs intellectuelles et morales, par quatre impératifs institutionnels: l’universalisme (par opposition au nationalisme et au racisme); le communisme épistémique (par opposition à la propriété privée du savoir); le désintérêt (par opposition à l’utilitarisme technologique); et enfin le scepticisme (par opposition au dogmatisme).

D’un autre côté, l’idéal d’une démocratie participative n’a de sens que si des sujets informés sont habiletés de discuter des questions qui les concernent — puis, évidemment, d’influencer les décisions qui seront prises. Admettre ce principe implique en retour qu’on aspire à ce que certaines vertus intellectuelles et morales soient répandues . Je pense qu’on trouve dès lors, sur le terrain politique où je me place, une contrepartie de cet ethos de la science dont parle Merton: il s’agit de ces minimales exigences intellectuelles liés à des vertus comme l’honnêteté, la clarté, la rigueur, le fait de ne pas prétendre savoir ce qu’on ne sait pas, de ne pas prétendre avoir résolu des problèmes qu’on n’a pas résolus, de ne pas mentir, le fait qu’il est souhaitable que toutes les connaissances aidant à se faire une opinion sur une question soient répandues et accessibles comme il est aussi souhaitable de partout où on le peut tirer des inférences valides de faits connus ou admis[6]. Il y a, on le voit, un évident parallèle entre l’ethos de la science et celui du citoyen et la science, du moins si on entend par cela les modes de penser qu’elle met en jeu, est susceptible de contribuer à sa manière à la diffusion de certaines de ces vertus dont l’éducation et les médias sont des vecteurs cruciaux. On notera qu’en écrivant cela, je ne nie aucunement que la science, en tant qu’institution, puisse être un lieu où tout le contraire des vertus de (citoyennes ou de l’ethos de la science) soit promulgué: cela, je ne le sais que trop… Ou que l’éducation et les médias puissent s’avérer être, dans les faits, des institutions qui promeuvent l’ignorance, l’inculture et ainsi de suite: cela aussi, je ne le sais que trop.

Les travaux des post-modernistes sont intellectuellement et moralement la négation de cet ethos citoyen. L’obscurantisme et l’obscurité y règnent, les mots creux ou vides y sont légion et, comme on l’a vu, il n’est pas rare de rencontrer des chercheurs qui ne possèdent aucunement les savoirs qu’ils devraient maîtriser pour se prononcer sur les questions sur lesquelles ils se prononcent. La nécessaire modestie dont devrait faire preuve quiconque s’avance sur le continent du savoir a bientôt disparu et on se trouve alors devant d’arrogants pronunciamientos lancés sur un ton d’une arrogance et d’une assurance que rien ne justifie puisqu’ils ne sont même pas instruits.

Qu'ici encore mon lecteur ne me croie surtout pas sur parole et qu’il ou elle aille voir par lui-même. Je peux cependant lui suggérer de commencer son enquête en étudiant comment Bruno Latour a traité de la théorie de la relativité. Son propos — publié dans Social Studies of Science, 18, 1988, pp 3-44 — vise à montrer que cette théorie est sociale de part en part. Il s’agit là d’une thèse extraordinaire pour laquelle on attendrait des arguments du même ordre. On sera déçu. Latour va fonder son argumentation sur un texte de vulgarisation populaire de la relativité rédigé par Einstein (sic); il va faire la preuve que même ce texte de vulgarisation, il ne le maîtrise pas; il n’offrira absolument rien comme argumentaire pour soutenir sa révolutionnaire thèse; il va proférer sur la relativité des sottises d’une ignorance abyssale; et il va conclure en espérant, modestement, avoir appris quelque chose à Einstein. Il faut le faire! Il est piquant de constater que cette théorie de la relativité sur laquelle Latour pontifie sans la comprendre est couramment enseignée à des jeunes de 17 ou 18 ans qui apprennent en même temps qu’en science rien n’est certain, pas même cette remarquable théorie. Si le cœur lui en dit, ma lectrice pourra ensuite s’Attarder à la supposée anarchiste théorie de la connaissance de Feyerabend — et quel dommage de voir un aussi jolimot sali de la sorte. Il remarquera alors que dans son traité Contre la méthode qui fait l’éloge méthodologique et épistémologique du n’importe quoi, Feyerabend nous offre en tout et pour tout deux formules mathématiques: à chaque fois il commet des erreurs en les écrivant.

Nous sommes, bien entendu, très loin d’une situation où l’“antiethos” post-moderniste serait à ce point largement diffusé qu’il irriguerait toute notre culture jusqu’à servir de fondement et de repère à l’action et à la pensée du citoyen. Mais qui niera que cela se répand et qui niera qu’à chaque fois, c’est la nuit qui progresse?

Ce recul des Lumières, on pourra aussi le constater à l’université, là où cet antiethos est bien implanté. On trouvera là également, comme on va le voir, bien des raisons de s’indigner.

Dans certains secteurs intellectuels et académiques où elles ont été influentes, les idées relativistes et post-modernistes ont à l’heure qu’il est fait des ravages. S’y produisent alors des conséquences fort troublantes dont la moindre n’est pas que la formation dispensée tend à se couper de la transmission de l’héritage culturel et disciplinaire — qui est une chose bien ennuyeuse et banale à côté des hautes cimes où les courants à la mode nous invitent à nous envoler. Accepter cette invitation permet de dire des choses percutantes, qui ont l’attrait de la nouveauté et du radicalisme et aident à faire carrière. Sont ainsi formés, en ce moment, des étudiants qui ne sauront même plus qu’il ne savent pas en quoi a consisté cet héritage. Pour prendre un exemple dans le domaine que je connais le mieux, chaque étudiant en sciences (sic) de l’éducation sait désormais ce qu’est le constructivisme radical; mais rien ne lui est transmis qui permette de juger de la valeur de cette thèse en épistémologie et tout l’héritage de la pédagogie lui reste inconnu.

Mais restons-en ici sur le plan des rapports à la science que dessinent les institutions d’éducation et d’enseignement qui ont sauté sur le train des analyses relativistes et post-modernistes. Au total, de haut en bas, le système d’éducation renonce, à proportion qu’il adhère à ces thèses, à la possibilité de distinguer entre science et non-science, savoir et non savoir, savoir probable et savoir improbable.. Cela est grave non seulement pour ces institutions et les savoirs qu’elles sont supposées enseigner — cette dérive est l’exacte négation de l’éducation et de la vie de l’esprit — mais aussi pour la société qui sera plus tard habitée de citoyens formés à cette enseigne.

Pour donner un exemple récent — et j’en conviens extrême — du genre de dérive vers quoi tout cela peut conduire, considérez les faits suivants.

Au printemps dernier, à la Sorbonne, la renommée astrologue française Élizabeth Tessier a soutenu, avec la mention “très honorable”, une thèse de doctorat en sociologie intitulée: “Situation épistémologique de l'astrologie à travers l'ambivalence fascination/rejet dans les sociétés postmodernes”.

La thèse était dirigée par Michel Maffesoli, un réputé sociologue appartenant justement à cette tendance “post-moderniste”. On retrouvait sur le jury: Gilbert Durand (absent à la soutenance), le sociologue Serge Moscovici, la philosophe Françoise Bonardel ainsi que Patrick Tacussel. On notera que personne n’a jugé bon d’inclure une astronome, une sceptique ou un statisticien sur ce jury .

Il est bien entendu tout à fait possible et légitime d’étudier l’astrologie d’un point de vue sociologique. Mais la question n’est pas là puisque la thèse de Mme Tessier n’a rien à voir avec la sociologie, ni du reste avec l’épistémologie. À l’instar de son directeur de thèse, grand défenseur du relativisme des croyances de toutes les “tribus” (le mot est de lui), l’auteure fait de la critique post-moderniste des sciences et aboutit aux mêmes impasses inscrites d’emblée dans toute épistémologie relativiste: par exemple, elle réclame pour le discours qu’elle veut promouvoir — l’astrologie — une scientificité qu’elle récuse en même temps pour les sciences authentiques, sans remarquer qu’alors ou bien ce qu’elle obtient est sans valeur ou bien elle ne l’obtient pas. On notera la même chose revenant à une fréquence consternante dans les travaux post-modernistes sur la science. C’est ainsi que, très typiquement, Latour peut passer quelque temps à faire de l’“ethnologie” d’une communauté de chercheurs observés dans un laboratoire et assurer qu’il sait à leur propos des choses nouvelles et percutantes, ignorées de tout le monde et notamment que le réel ne joue qu’un rôle mineur dans l’édification de leur savoir: mais cela, comment le sait-il si ce n’est par des méthodes qui, en principe, sont les mêmes que ceux que les chercheurs emploient (par exemple l’observation) , lesquelles sont d’ailleurs, chez les derniers et en vertu de leur imprégnation par les théories scientifiques concernées, supérieures aux siennes? Voit-on assez l’inanité de tout cela?

La liste des griefs qu’on peut soulever contre le travail de Tessier est immense et certains d’entre eux sont gravissimes. Il faut, pour prendre la mesure du désastre, lire le dossier préparé sur elle par des collègues astronomes, physiciens, sociologues et philosophes. (On lira tout cela et bien plus sur le site de l’Association Française pour l’Information Scientifique: http://site.afis.free.fr/phpteissier/frames.php3)

Si on prend le temps de faire ces lectures, la conclusion s’impose: le pavé de Mme Tessier, malgré son imposante bibliographie (des centaines de titres), est un tissu de sottises. L’auteure se contente, en juxtaposant des pseudo références savantes mal digérées et des anecdotes personnelles, de faire l’apologie de l’astrologie — discipline dont elle souhaite réintroduire l’enseignement à l’université — en même temps qu’elle se livre à une condamnation vide, pompeuse et sans aucun argumentaire digne de ce nom de la science et de la rationalité. Je ne résiste pas à la tentation de citer un exemple de la prose de Mme Tessier. Qui y remarque des similitudes de ton, de forme et de vocabulaire avec certaines publications des sciences humaines actuelles ne se trompe hélas pas. Voici donc, tiré du résumé de la thèse:

Le pivot et le cœur de l’astrologie, miroir d’une unicité profonde de l’univers, rappellent l’unus mundis des Anciens où le cosmos est considéré comme un grand Tout indivisible. Avec le rationalisme et ses Lumières, la scission se fit entre cœur, âme et esprit, entre raison et sensibilité. Un schisme socioculturel qui allait de pair avec une dualité dans laquelle s’inscrit encore notre culture occidentale, malgré le changement de paradigme apparu ces dernières années. […]
Cependant un nouveau paradigme est générateur d’un intérêt croissant pour les astres, et ce nonobstant un rejet rémanent qui perdure, lié essentiellement à la confusion et à l’amalgame fait autour des pratiques telles que voyance, tarots et autres. Par rapport notre vécu, élément fondamental au regard d’une sociologie compréhensive, wéberienne ou simmélienne, nous avons voulu privilégier le phénomène des médias, reflet du donné social, vu notre expérience en ce domaine depuis plus de vingt ans, dans et hors de l’hexagone. […] nous avons tenté d’analyser cette ambivalence de fait entre attraction et rejet; mais aussi de définir, à l’aide d’un constat sociétal, quelle peut être la situation épistémologique de l’astrologie aujourd’hui.
Un tel dialogue [entre scientifiques et astologues] ne pourra toutefois s’établir qu’autour d’une pensée complexe, celle qui régit le Nouvel Esprit Scientifique mais aussi le paradigme astrologique – songeons à A. Breton parlant du “jeu multidialectique que l’astrologie nécessite” . Cette ouverture, cet “assouplissement de l’esprit” , nous les avons pour notre part largement pratiqués sur un plan empirique jusqu’à en devenir monomaniaque – ou plutôt métanoïaque (Pareto).

Métanoïaque au sens de Pareto, dites-vous? Paradigme? Simmellienne et wéberienne? Nouvel esprit scientifique? Constat sociétal d’une situation épistémologique? Ah bon…

Cette manière d’écrire est aujourd’hui répandue. Elle tient lieu de culture, de pensée et de savoir à ceux qui n’en ont pas: malheureusement, c’est à l’université qu’on les retrouve. Ici, la clarté est une tare; la connaissance de ce dont on parle, superflue[7]… Il suffit de lancer des mots savants ou supposés tels pour faire une thèse et éventuellement une carrière. De toute façon, on s’adresse à des gens qui, il y a de bonnes chances, ne connaissent rien non plus de dont on parle. De la poutine et du vent, sans doute, mais de la poutine et de vent académiques, c’est-à-dire qui situe avantageusement celui ou celle qui l’emploie dans le réseau des petits amis et qui ainsi ouvre la voie à tous ces misérables privilèges qui font la carrière universitaire. Des gens sont devenus professeurs avec de tels écrits. Il enseignent désormais à des étudiants qui engrangent ces foutaises. Et deviennent professeurs. Et les répètent. Des aberrations intellectuelles sont désormais monnaie courante: des épistémologues que fait reculer une équation quadratique; des spécialistes des tenants et aboutissants socioculturels de la physique qui en ignorent l'a b c, et ainsi de suite.

Il n’est pas indifférent que ce soit à propos de la science que se soit développées les sottises post-modernistes. Car voilà un domaine, l’épistémologie, où il est plutôt facile de faire illusion. D’un côté, les scientifiques ne s’intéressent en général guère à ce que les littéraires disent de la science; de l’autre, les littéraires sont en général incapables de juger du bien-fondé de telle ou telle idée en épistémologie. En attendant, les véritables pseudo sciences fleurissent, y compris à l’université, et rien dans l’arsenal des idées post-modernistes n’aidera à lutter contre ce fléau puisque rien ne permet de distinguer entre science et pseudo science, entre savoir et pseudo savoir, entre savoir probable et savoir improbable. Il me paraît inutile d’insister sur l’importance citoyenne de cette capacité à distinguer le vrai du faux et le probable de l’improbable.

Faut-il, sur un plan politique, s’inquiéter de ces dérives — pédagogiques et institutionnelles? Je pense que oui, même si la situation n’est pas catastrophique: car le relativisme épistémologique[8] rend impossible tout jugement sur des questions crucialement importantes. Qu’adviendra-t-il du droit, de l’éducation, de l’université et ainsi de suite si ceux et celles qui y oeuvrent tiennent la vérité, la clarté, la rigueur comme des ornements absolument pas indispensables? Et n’est-il pas frappant de remarquer que tout ce travail supposément critique mené par nos relativistes est complètement passé à côté des véritables pseudo sciences qui fleurissent à l’université ou dans la société, laissant intacts — parce que ne disposant pas outils pour les attaquer — les pseudo sciences médicales, les charlatanismes du paranormal, l’économie monétariste et l’École de Chicago?

On notera aussi l’étrange conception du rôle du savoir, de l’éducation et de l’intellectuel qui prévaut ici et par laquelle loin de s’efforcer de parler à leurs semblables, en langage compréhensible, de choses qui les concernent et qui pourraient ou devraient les intéresser, ces savants se parlent entre eux de choses stupides, aberrantes et sans intérêt et tout cela dans une langue que personne ne comprend — et pour cause.

On notera que ce dont je parle ici concerne, in fine, l’imputabilité du service public que sont l’éducation et l’université: cet enjeu, on me l’accordera, est lui aussi politique. Les universités et le monde de l’éducation doivent être régulées par les normes que leur sont propres et avoir des comptes à rendre en fonction de ces normes. Le public, qui paie, doit, au nom de ces normes, avoir droit de regard sur ce qui se fait et ce pour quoi il paie. La question n’est sans doute pas simple, j’en conviens. Mais convenons aussi qu’il serait suicidaire et au fond immoral de ne la pas poser.

Il est hors de tout doute raisonnable que la science et plus spécifiquement les technologies issues de la science appliquées de la manière dont nos institutions dominantes en conditionnent l’usage, vont, au cours du siècle qui commence, poser à l’humanité des questions et des problèmes immenses. Pour en rester à l’actualité la plus immédiate:

  • Que vaut l’homéopathie? Que vaut la chiropractie? Que valent en général les médecine alternatives? Les utiliserez-vous si vous êtes malade? L’université devrait-elle les enseigner?
  • Que penser du clonage, en particulier du clonage humain?
  • Que valent les expérimentations qui prétendent rendre plausible certaines affirmations relatives à l’existence de phénomènes paranormaux?
  • Quelle valeur de scientificité possède la théorie économique actuellement dominante? Dans quelle mesure permet-elle de comprendre le fonctionnement réel de l’économie réelle? Est-il intellectuellement légitime de chercher des modèles alternatifs?
  • Quels effets ont, sur l’environnement, nos institutions économiques? Est-il plausible d’affirmer, comme le fait Bjorn Lomborg dans un récent best seller, que l’état de la planète est globalement positif et va s’améliorant?
  • La démocratisation de l’éducation est-elle ou non globalement facteur de mobilité sociale? Dans quelle mesure?
  • Que penser de l’argumentaire créationniste en biologie?

Une question cardinale est de savoir comment il faudra y faire face à ces enjeux comme à tant d’autres. Je tiens pour certain que l’attitude scientifique et rationaliste sera indispensable. Elle commande de tirer des inférences valides de faits connus ou admis, et cette posture intellectuelle n’est, au fond, que celle du sens commun appliqué de manière systématique et obstinée. Je tiens aussi que les savoirs issus de la science doivent, partout où cela est pertinent, être connus, pris en compte, diffusés. Je pense enfin que dans des cas de désaccord entre les théories de la science et celles d’autres modes de connaissance, les premières devraient prévaloir. Je pense qu’il n’est pas déplacé d’appeler cette position rationaliste et de se réclamer des Lumières si on la défend. C’est aussi sur chacun de ces points que je me sépare de que je combats et ici encore, notre désaccord a une portée politique.

Pour moi et pour ceux qui partagent mes convictions rationalistes, les savoirs scientifiques sont bien limités, n’ont que des degrés de probabilité et ne portent que sur des secteurs ou des objets bien circonscrits et épurés du monde; ils ont un caractère provisoire et sont, au moins en droit, toujours révisables: en ce sens, le rationalisme promeut une attitude non dogmatique qui incite à la tolérance et au doute et invite à la défense de la liberté de recherche et d’expression; pour les mêmes raisons, le rationaliste sera enclin à faire montre d’esprit critique, à demander aux convictions et aux croyances — à celles des autres comme aux siennes — qu’elles soient fondées sur des faits et des arguments. Mais qui connaîtrait tous ces savoirs saurait finalement bien peu et surtout ne serait pas en mesure d’éclairer significativement un grand nombre de questions pratiques et urgentes qui se posent à nous. Il ne pourrait non plus y puiser les indispensables valeurs et normes qui doivent réguler l’action et le politique: la lumière science n’éclaire guère sur ces formidables problèmes. Avec ces problèmes s’ouvre l’espace public de la discussion, avec eux commence le politique. Et malgré tout, au total, cette modeste et petite bougie est ce que nous avons de plus précieux et je me refuse à céder aux injonctions de ceux qui me pressent de l’éteindre. Et je souhaite que chacun des participants aux discussions politiques en possède une, allumée, de telle sorte qu’il puisse, pour prendre un exemple simple, juger en s’aidant de sa lumière de la pertinence des arguments avancés par la propagande actuelle pour justifier la lutte contre le terrorisme. Pour le dire autrement: j’accorde à Laudan ce qu’il affirme dans l’exergue de ce texte; mais je pense aussi que les deux formes d’anti-intellectualisme qu’il dénonce se combattent avec les mêmes armes au nombre desquelles figure la rationalité. L’éducation, l’université et toute notre culture devraient chercher à les diffuser. En même temps que ce petit quelque chose de plus que Bertrand Russel a exemplairement formulé: l’école, l’université les médias, tout cela, disait Russell, “concerne tout à la fois la connaissance et l'émotion et devrait dénoter une certaine union intime de la connaissance et du souci de la destinée de l'humanité et du sens de la vie. Cela requiert une certaine profondeur de vision, laquelle est impossible sans une somme considérable de connaissances; mais cela demande en outre une profondeur de sentiment ainsi qu'une sorte d'universalité de la compassion. Je pense que l'éducation supérieure devrait faire tout ce dont elle est capable pour promouvoir non seulement la connaissance mais aussi cette sagesse”[9]

Les promoteurs des dérives intellectuelles que j’ai décrites se placent en général résolument à gauche et seraient horrifiés qu’on leur dise que leurs analyses conduisent à la dictature ou font le jeu de la propagande. Je pense que c’est pourtant le cas et que leurs travaux conduisent, de facto, à ne plus pouvoir s’opposer — autrement que par le cri primal …— à ce que le jeu démocratique soit régulé par le pouvoir, l’argent, les médias, les firmes de relation publiques et toute la panoplie de moyens de manipulation des perceptions subjectives en lesquelles elles nous enferment. Car la conception du savoir et du monde à laquelle nous convient tous ces relativistes, socio-constructivistes et autres postmodernistes est précisément celles des firmes de relations publiques: il n’y a plus ni réel ni vérité, il n’y a que des impressions subjectives … à manipuler.

Exacte négation de l’idéal des Lumières, leur position conduit à nous empêcher de juger: privés de tout repère, nous sombrons dans un relativisme qui peut être fort dangereux. Celui qui parle le mieux ou le plus fort, celui qui réussit à convaincre est alors celui qui l’emporte: ce qui fait au demeurant parfaitement l’affaire des institutions dominantes qu’on prétend combattre. Ce relativisme est un cadeau empoisonné à faire au Tiers-Monde, aux opprimés, aux exclus et à tous ceux que l’on prétend aider.

Vous me permettrez de ne pas manger de ce pain-là.


Je sais d’expérience que la défense des idées rationalistes est loin d’être facile au sein de l’université, particulièrement en ce moment et hors de facultés de science, d’ingénierie et de médecine. Dans certains secteurs de la vie des idées, il est désormais admis comme allant de soi que vérité ne peut s’écrire qu’entre guillemets et est au demeurant une notion suspecte. Rationaliste n’est pas loin d’être une insulte. L’obscurantisme est une vertu, la clarté une tare, la discussion impossible à moins d’adhérer à des doctrines intenables pour quiconque persiste à utiliser son cerveau. Il est largement admis que tout n’est affaire que de paradigmes, que la science n’est qu’un savoir parmi d’autres et sans plus de prétention à la vérité que n’importe quel autre. Que chacun construit sa réalité. Et ainsi de suite, ad nauseam, avec ce résultat que les Contre Lumières avancent et qu’avec elles la nuit progresse.

Mais je n’ai aucun doute que bien des collègues partagent mon point de vue et savent, eux et elles aussi, combien il peut parfois être lourd à porter. Je voudrais ici leur dire qu’il ne faut pas lâcher. Qu’il en va de la préservation de quelque chose d’essentiel et d’indispensable, aussi bien sur le plan académique que sur le plan politique.

Normand Baillargeon

UQAM