Chroniques de Normand Baillargeon
Dans “AO! Espace de la parole” Autres chroniques Murray Dobbin, Ten Tax Myths
1) Trois séries
* Novembre-décembre 1999: Autour de Seattle
♦ I - 8 novembre
♦ II - 22 novembre
♦ III - 6 décembre
* Avril-mai 2000: Le QL, Masse et l'anarchisme
♦ I - 16 avril
♦ II - 30 avril
♦ III - 14 mai
* Mars-juin 2002: Le petit cours d'auto-défense intellectuelle
♦ 1ière partie
♦ 2ième partie
♦ 3ième partie
♦ 4ième partie
♦ 5ième partie

2) Chroniques 1999
11 octobre: L'impôt: le monstre
25 octobre: Timor Oriental
20 décembre: L'anarcho-syndicalisme

2) Chroniques 2000
24 janvier: La presse alternative au Québec
7 février: Éducation et démocratie
22 février: Économie participative
6 mars: Pinochet
20 mars: Jacques Prévert
Avril: Trahir
Mai: Kosovo, un an plus tard
Septembre: Impôts, le retour
Octobre: Marche des femmes
Novembre: Les orphelins de Duplessis
Décembre: Le tord boyau

2) Chroniques 2001
Janvier: Internet et les NTIC
Mars: La boîte à crétiniser
Février: Longue vie au CMAQ
Septembre: Terrorisme
Octobre: Charlatanisme académique
Novembre: Thanatocratie

2) Chroniques 2002
Janvier: L'action, soeur du rêve
Juillet: Science citoyenne
Septembre: Un an après

25 octobre 1999
«Le Timor Oriental et nous»
La couverture des événements au Timor Oriental approche du point zéro et nos grands médias ne se concentrent plus guère que sur la situation en Indonésie, d'ailleurs présentée d'une manière remarquablement vile et dont sont soigneusement occultées nos relations avec un régime meurtrier et les circonstances de sa mise en place: il faut pourtant rappeler qu'un million de personnes sont tuées avec la complicité de la CIA pour installer Suharto au pouvoir, en 1965.

Au moment où j'écris ces lignes, des nouvelles vraiment terrifiantes proviennent du Timor Oriental, audibles pour qui peut se renseigner ailleurs que dans les grands media et avoir accès à d'autres sources d'information - ce qui n'est hélas pas toujours facile. Il y a quelques semaines, le prix Nobel de la paix Belo parlait déjà de 10 000 morts depuis la fin août; il y a aujourd'hui lieu de craindre que la situation est bien pire puisque la mission de l'ONU annonce qu'elle ne peut pas localiser des centaines de milliers d'habitants de cette portion de la petite île qui en compte 850 000. Où sont ces personnes? On pense que plus de 200 000 Timorais Orientaux seraient dans des camps du Timor Occidental, sous contrôle Indonésien; d' autres seraient en fuite; d'autres encore cachés dans les montagnes; d' autres auraient été tuées et jetées à la mer. La terrible souffrance qu' endure ce peuple au courage extraordinaire n'a d'égal que la lâcheté et l' ignominie des pays occidentaux, à commencer par les États-Unis mais sans oublier le Canada. Voici quelques réponses que je faisais parvenir cette semaine à un journaliste qui m'interrogeait à ce sujet.

Q. Depuis combien de temps connaissez-vous la situation du Timor Oriental?

R. À mon grand regret, je suis comme bon nombre de militants et je ne suis au courant de cette situation que depuis la première moitié des années 80. D 'un autre côté, cela n'est pas tellement étonnant. En effet, l'invasion du Timor par l'Indonésie, en 1975, qui fera 200 000 morts, ne reçoit guère de couverture médiatique et celle-ci décline même à mesure que les massacres s' intensifient. Le Globe and Mail, par exemple, ne consacre qu'un seul article au Timor en 1978, c'est-à-dire à un moment où se commettent certaines des pires atrocités.

D'autres personnes, un grand nombre en fait, sont au courant depuis le 12 novembre 1991. On se souviendra que, ce jour-là, l'armée indonésienne est venue dans un cimetière à Santa Cruz, où les Timorais pleuraient un des leurs. Les militaires ont chargé la foule et tiré dans le tas. Il y a eu 250 morts. Or, il se trouve que deux journalistes américains étaient présents et qu'ils ont pu témoigner (il s'agit de Amy Goodman et Allan Nairn) . Il y a même eu des images de ces carnages inouïs: elles ont fait le tour du monde. Les blessés sont conduits à l'Hôpital militaire par l'armée et sont achevés à coups de pierre quand on ne leur passe pas sur le corps avec des voitures ou des chars. On ne saura jamais combien de morts s' ajouteront ainsi aux 250 du cimetière. Près de 200, dit-on. Mais à compter de cette date, beaucoup de gens sauront que le Timor existe.

Q. Que dire du traitement qu'en font aujourd'hui les media?

R. Ce qu'on peut en dire généralement, à savoir que ce traitement est tout à fait conforme à ce qu'on en attendrait dans une société profondément endoctrinée dans laquelle les intellectuels et les médias sont largement au service de l'agenda des Maîtres. Si on examine la couverture par les grands médias de la situation au Timor, on trouve donc que pour l'essentiel elle est conforme aux demandes et aux souhaits des élites et cela vaut pour les 24 années qui se sont écoulées depuis l'invasion du Timor. En ce moment même, la part qu'a pris le Canada à travers des ventes d'armes, son appui au régime indonésien, ses nombreuses relations commerciales avec une des pires dictatures au monde, tout cela est presque totalement passé sous silence. Autre exemple : à l'été 1975, Suharto est au Canada pour y discuter "Perspective de développement au Timor Portugais", avec Pierre E. Trudeau. Il revient de ce voyage avec des millions de dollars supplémentaires en aide consentie. Qui s'est intéressé à ce fait troublant? À peu près personne, du moins dans les média et parmi les "élites". Ce qui se comprend d'ailleurs aisément : dans un système doctrinaire comme le nôtre, un fait est quelque chose que l'on peut rejeter aux oubliettes si et quand cela nous convient. Dans une société saine et libre, la complicité et la participation du Canada dans le drame du Timor Oriental aurait été un objet d'étude et d'enquête constantes et approfondies de la part des intellectuels, des journalistes, etc. En fait, je me trompe : dans une société saine et libre, on peut espérer qu'il n'y aurait pas de complicité du tout avec des tyrans et des meurtriers. Quoi qu'il en soit, le fait que rien de tout cela n'ait été substantiellement étudié et porté sur la place publique nous dit quelque chose d'important sur notre société.

Q. Comment évaluer l'apport de Chomsky dans la conscientisation de la population et des intellectuels au (x) problème (s)?

R. Si on entend par intellectuels des gens qui disposent de ou peuvent accéder facilement à l'information pertinente pour comprendre le monde, il faut dire que dans une importante proportion ces gens-là ou bien savent et approuvent ce qui se passe, ou bien ne s'y intéressent pas, du moins tant que les élites et les Maîtres ne leur donnent pas le feu vert. Prenez par exemple Daniel Patrick Moynihan, ambassadeur des États-Unis aux Nations Unies en 1978. Dans ses mémoires, à la page 247, il écrit, parlant du Timor Oriental: "Le département d'État souhaitait que toutes les mesures que les Nations Unies auraient pu prendre soient rendues totalement inefficaces. On me chargea de cette mission et je l'accomplis avec un considérable succès". Plus loin: "Les États-Unis souhaitaient que les choses se déroulent comme elles se sont déroulées et uvrèrent en ce sens". Plus loin encore, il évoque le nombre de morts des premiers mois de l'invasion: 60 000 et commente, sans sourciller, qu'il s'agit de "la proportion de pertes de l' armée russe durant la dernière guerre". C'est justement Chomsky qui a attiré l'attention sur ce passage, fort instructif pour qui s'intéresse aux "élites", à leurs idées et à leurs actions.

Pour ce qui est des autres personnes, de la population en général et de certains intellectuels, Chomsky a effectivement joué un grand rôle dans leur conscientisation. Mais il faut aussi dire que son propre travail a abondamment puisé dans celui de militants et d'activistes : comment pourrait-il en être autrement?. Et aussi de journalistes courageux comme Amy Goodman ou Allan Nairn.

Q. Le traitement que font les media des suites du référendum au Timor est-il rigoureux? Si non, qu'est-ce qui est exclu? Qu'est-ce qui ne va pas dans cette représentation des choses?

R. Beaucoup de choses ne vont pas. Pour un peu, on donne presque à entendre que nous sommes des sauveurs venus généreusement apporter la paix à des pauvres du Tiers-Monde qui s'entre-tuent sans qu'on sache trop pourquoi. Alors que nous avons permis, encouragé et parfois rendu possible le drame du Timor. Tout l'arrière-plan historique, idéologique, politique de la situation au Timor et en Indonésie est en fait très largement occulté. Par exemple, qui sait ce que sont ces milices Indonésiennes, ce Kopassus, et qui les a formés? Qui sait encore ce qui s'est passé en Indonésie en 1965, alors que près d'un million de personnes sont assassinées? Que le Canada entretient avec ce régime de nombreux liens militaires, politiques et économiques? Que le Canada a considéré, dès 1976, l'invasion du Timor comme un fait accompli ne changeant rien à nos précieuses relations commerciales? Qui connaît les désastreux et pitoyables votes du Canada aux Nations Unies, depuis près d'un quart de siècle, sur la question du Timor? Qui se rappelle de Joe Clark déclarant à la fin des années 80 que les abus en matière de droits de l'homme sont terminés au Timor? De ces millions en "assistance" accordés à l'Indonésie? Jeffrey Klaehn, de l'Université Wilfrid Laurier, rappelle ainsi qu'en 1996 le Canada a exporté pour $32 millions d'armes en Indonésie. Et ainsi de suite, ad nauseum. De plus, et ceci est crucial, avant le vote récent, il était relativement facile de prévoir ce qui allait se passer et de convenir de la nécessité de mettre en place des mesures pour l'éviter. Après le vote, de même, il aurait très vraisemblablement suffi que le Gouvernement américain ordonne aux Indonésiens de mettre fin au carnage pour qu'il cesse. Rien n'a été fait et on ne s'est décidé à laisser l'ONU intervenir que tardivement et timidement, suite aux pressions des militants d'un peu partout.

Enfin, en ce qui concerne le traitement de tout cela dans l'espace public, il se trouve aussi qu'avec le Kosovo, nous disposons d'un superbe point de comparaison qui permet de tirer d'intéressants enseignements sur le concept de souveraineté, de guerre humanitaire (sic), sur la sincérité de notre attachement aux droits de la personne et ainsi de suite. Personne, ou presque, ne fait le rapprochement et ne tire les leçons qui s'imposent. Ces faits doivent être balayés sous le tapis de l'endoctrinement. Nous sommes des gens bien élevées et bien éduquées et des personnes bien élevées et bien éduquées ne parlent pas de ces choses.

Q. La population sensibilisée au problème est-elle nombreuse à Montréal?

R. La population peut­elle être réellement et substantiellement sensibilisée à quoi que ce soit de ce genre, compte tenu de ce que je viens de dire et si elle se contente de lire les journaux et d'écouter la radio ou la télé? Mais bien des gens ne s'en contentent pas, fort heureusement.

Q. Connaissez-vous des groupes qui militent pour la cause du Timor? (a part le RATO)?

R. Il y a des militants à Montréal qui ont fait beaucoup. Plusieurs sont membre de l'ETAN, le réseau d'action en faveur des Timorais.

Q. Que viendra changer la commission de l'ONU?

R. Il faut noter ici que les milices indonésiennes ont fait exactement comme les Américains, qui les ont d'ailleurs pour une bonne part formées et armées. Michael Albert fait, à ce sujet, une remarque fort intéressante. Il note que quand les États-Unis ont su qu'ils allaient "perdre" la Guerre du Vietnam et qu'ils devraient se retirer, ils ont fait quelque chose que bien des gens ont alors eu du mal à comprendre : ils ont augmenté les bombardements à un niveau jamais atteint jusqu'alors. La raison en est pourtant très simple : il s'agissait de donner un exemple et de dire haut et fort à tous ceux qui seraient tentés d'essayer de vivre librement : "Vous pouvez nous vaincre, mais voici le prix à payer : il est terrible". C'est ce qu'ont fait et que font encore les Indonésiens. Dili est à feu et à sang après le référendum d'août 1999 où, faisant montre d'un courage inouï, les Timorais sont allés voter malgré les menaces, malgré les coups et malgré les meurtres perpétrés par les milices et,ou l'armée. L'ONU va sans doute, espérons-le, contribuer à faire cesser les atrocités. Mais comme toujours, ce qui va se passer dépend toujours en partie de nous et de nos actions.

Q. Que penser des agissements du Canada face au Timor et a l'Indonésie maintenant? Depuis l'annexion du Timor oriental?

R. Je pense qu'on ne peut qu'avoir honte. Voir ces diplomates et politiciens occidentaux ­ par exemple canadiens, australiens ou américains ­ se féliciter de la nouvelle liberté conquise par les habitants du Timor donne envie de vomir. La même envie de vomir qu'on ne pouvait manquer de ressentir devant le dirigeant de Coca Cola, Donald R., qui déclarait il y a quelques années : "Quand je pense à l'Indonésie, ce pays qui a une population de plus de 180 millions d'habitants dont l'âge médian est 18 ans et qui, puisqu'ils sont Musulmans, ne boivent pas d' alcool, j'ai une bonne idée du paradis". La même envie de vomir qu'on ressent devant cet éditorial récent du New York Times (14 septembre) : "L' administration Clinton a dû mettre au premier plan sa relation avec l' Indonésie, qui est un pays de 200 millions d'habitants aux riches ressources, la mettre devant son souci du destin du Timor Oriental, un petit territoire pauvre de 800 000 personnes qui veut son indépendance" On continuerait sans fin.

L'ONU est donc venue, grâce en particulier à la pression publique. Il faut s'en féliciter. Mais il faut continuer à lutter pour que cessent les atrocités en cours) et pour ce faire trouver du courage en prenant exemple sur les habitants du Timor oriental.

Q. Trouve-t-on plus de gens intéressés au Timor oriental à Montréal qu' ailleurs?

R. Je ne sais pas. J'espère seulement qu'on aura, collectivement, le courage moral et intellectuel de reconnaître les torts, immenses, causés par notre pays et de tenter de les réparer.

baillargeon.normand@uqam.ca


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