Chroniques de Normand Baillargeon
Dans “AO! Espace de la parole” Autres chroniques Murray Dobbin, Ten Tax Myths
1) Trois séries
* Novembre-décembre 1999: Autour de Seattle
♦ I - 8 novembre
♦ II - 22 novembre
♦ III - 6 décembre
* Avril-mai 2000: Le QL, Masse et l'anarchisme
♦ I - 16 avril
♦ II - 30 avril
♦ III - 14 mai
* Mars-juin 2002: Le petit cours d'auto-défense intellectuelle
♦ 1ière partie
♦ 2ième partie
♦ 3ième partie
♦ 4ième partie
♦ 5ième partie

2) Chroniques 1999
11 octobre: L'impôt: le monstre
25 octobre: Timor Oriental
20 décembre: L'anarcho-syndicalisme

2) Chroniques 2000
24 janvier: La presse alternative au Québec
7 février: Éducation et démocratie
22 février: Économie participative
6 mars: Pinochet
20 mars: Jacques Prévert
Avril: Trahir
Mai: Kosovo, un an plus tard
Septembre: Impôts, le retour
Octobre: Marche des femmes
Novembre: Les orphelins de Duplessis
Décembre: Le tord boyau

2) Chroniques 2001
Janvier: Internet et les NTIC
Mars: La boîte à crétiniser
Février: Longue vie au CMAQ
Septembre: Terrorisme
Octobre: Charlatanisme académique
Novembre: Thanatocratie

2) Chroniques 2002
Janvier: L'action, soeur du rêve
Juillet: Science citoyenne
Septembre: Un an après

4 décembre 2000
Le tord boyau
Je vous propose ce mois-ci un petit jeu très marrant. Ça s'appelle "Le tord boyau". La règle du jeu est simple: on lit des déclarations sur un sujet donné et le premier qui rigole a perdu. Le sujet retenu: la concentration de la presse au Québec.


Prêts? Partez.

Michel Roy président du Conseil de Presse du Québec: "Le problème de la concentration m'apparaît moins important aujourd'hui parce qu'on veut des journaux de qualité dans lesquels on investit de l'argent. " (Le Devoir, 11-11-00, B1) "Le problème de la concentration de la presse est un problème dépassé ". (La Presse, 11-11-00, A 21) Ceux qui ont ri sont éliminés.

On poursuit avec Guy Crevier, Président de Gesca: "Le débat sur la concentration fait peu de vagues parce que les gens savent qu'ils ont accès à des journaux, à des magazines, à des revues spécialisées, à une multitude de chaînes de télévisions, à des produits de qualité en grande quantité".

(La Presse, 19-11-00, A 9) "Tout le monde est journaliste d'un jour sur le net ". (Le Soleil, 19-11-00, A 5) Personne ne s'esclaffe? Il ajoute: "En ajoutant les journaux d'Unimédia à ceux que nous avons déjà, nous regroupons des contenus qui ont un énorme potentiel sur Internet " (La Presse, 19-11-00, A 21). [On sait par ailleurs que La Presse et Radio Canada sont en pourparlers pour former des partenariats afin d'offrir des contenus d'information ou de divertissement sur Internet] Là, les rangs des joueurs s'éclaircissent pas mal Mario Roy: "La fusion Time-Warner et America-on-line ne changera rien [à la qualité irréprochable de Time]. (La Presse, 23-11-00, B 2).

Doug Newell, directeur d'achats publicitaires, Harrisson Young, Toronto: "Pour les annonceurs, cette transaction pourrait signifier plus de concurrence " Marc Bougault, président d'Unimédia: "Je suis content que ce soit La Presse, le groupe Gesca, qui a fait l'acquisition. Parce qu'on partage la même culture, les mêmes méthodes. Alors c'est la continuité. " (La Presse, 11-11-00, A 21) Voici maintenant les éditeurs et représentants syndicaux des journaux Le Soleil, Le Droit et Le Quotidien de Chicoutimi. Ils se disent soulagés que "la business des journaux soit la raison d'être de l'acquéreur. " (La Presse, 11-11-00, A 21) Les rieurs, nombreux, se retirent.

Raymond Pierce, directeur adjoint du Bureau sur la concurrence: "Notre mandat est d'examiner l'impact économique et concurrentiel . Nous n'évaluerons pas la concentration au niveau éditorial et rédactionnel. (La Presse, 19-11-00, A 21) Des concurrents, il ne reste plus que de bien austères personnages . C'est le moment de sortir les gros canons.

Bernard Landry s'avance: "Le nouvel acquéreur a une obligation d'éthique capitaliste et d'éthique civique ". " (Le Devoir, 11-11-00, B 1) Pour qui ne saurait pas ce que c'est, il s'agit de la même chose vous donne la vache folle en ce moment Le même, décidément très fort: "La bonne foi se présume et la confiance est de mise ". (Le Devoir, 11-11-00, B 1) Quelques joueurs seulement restent en lice.

Voici Lucien Bouchard: "Qu'un gouvernement intervienne de façon législative dans un cas de concentration de la presse aujourd'hui serait en dehors des normes occidentales. Ça ne se fait pas " " (Le Devoir, 11-11-00, B 1) Superbe. Ils ne sont plus que deux joueurs. Bravo messieurs. Mais l'un d'eux dit quelque chose. Attendez que je m'approche: "I don't speak french ". Aie... Exclu.

Il ne reste qu'un concurrent. Fléchira-t-il? Agnès Maltais, ministre de la culture et des communications: "Le débat est maintenant clair: les gens veulent débattre ouvertement des effets de la concentration. [mais] je ne pense pas qu'il faille remettre en question les acquisitions qu'on vient de faire. " (Le Devoir, 21-11-00, A 3) Fabuleux. Mais le concurrent résiste! Du jamais vu. Un dernier assaut sera permis. Voici Lucien Bouchard au micro: "Il n'est pas dans l'intention du gouvernement de remettre ne question ce qui a été annoncé, la commission parlementaire portera sur le problème de la concentration de la presse, pas sur des transactions en particulier " (La Presse, 21-11-00, A 4) Extraordinaire: le concurrent est resté de glace. Nous avons donc un gagnant. Bravo monsieur. Votre nom? Pardon? Aie Mes excuses à mes lecteurs et lectrices: ce monsieur est sourd

***

Faisant preuve d'une rare obséquiosité ou d'une rare inconscience ou du corporatisme le plus plat, les journalistes du Québec n'ont pas pu ou voulu reconnaître et porter sur la place publique les enjeux, absolument majeurs, liés à la concentration de la presse que les récentes acquisitions de Power Corporation nous imposaient impérativement de discuter. À quelques exceptions près (André Noël, Robert Dutrisac, entre autres) rien, ou presque, dans le traitement de ce dossier de la plus haute importance n' a été de nature à laisser espérer que la volonté des journalistes de servir la vérité, la production de sens et la citoyenneté participative était tellement profonde qu'elle pouvait calmer les légitimes angoisses de qui se préoccupe de l'avenir de cet oxygène de la démocratie qu'est une presse libre et pluraliste. Et pourtant il y a chez nous, dans ce métier, des tas de gens très bien et de grand talent. Mais justement: ce qui est en jeu, ici, ce sont les conditions structurelles, surdéterminantes de l'exercice de ce métier. Celles-là même que la concentration accrue va encore empirer.

Claude Ryan - non? si, si, Claude Ryan, à qui je lève mon chapeau - à peu près seul de son camp, a su rester lucide et dire ce qu'il y avait à dire. Au total, on aura donc droit à une insignifiante commission parlementaire dont les résultats sont tablettés d'avance, une commission chargée d'examiner la nocivité de l'arsenic mais qui a déjà consenti à ce qu'il soit en vente libre. Car que voulez-vous qu'on y dise sur le sujet de la concentration de la presse qu'on ne sache déjà? Et qu'en espérez-vous puisque ce sur quoi il faut se prononcer est d'emblée exclu de la discussion?

Une proposition de Claude Ryan est à retenir, comme on s'accroche à une planche de salut. En mes mots: le Mouvement Desjardins, les Centrales Syndicales, la SFG, le Fonds de Solidarité et plus largement tous ceux qui comprennent qu'on va trop loin et que les enjeux sont gravissimes: mettez-vous d'accord et financez un quotidien libre au Québec. Ça plutôt que les Expos. Ça plutôt que créer stupidement de l'emploi.

Un autre petit coup de tord boyau, pour finir? À mon tour, alors: "Tremblez, puissants: voici le Conseil de Presse, voici la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Voici les journalistes, ces chiens de garde de la démocratie qui composent l'incorruptible quatrième pouvoir, voici, superbes, les héros de l'information, ces producteurs de sens, ces nobles et désintéressés pèlerins du Graal de la vérité et de l'universel."

Vous m'excuserez: je dois y aller. J'ai pissé dans mon froc.


© Copyright Éditions de l'Épisode, 2000