Le Monde - Société - AZF, un an après


– S O M M A I R E –

Dépêche: Faible participation à la mi-journée
Dépêche: Moindre mobilisation des électeurs qu'en 1995 à 17 heures
Dépêche: Vers un taux d'abstention record sous la Ve République
Dépêche: Cri de stupeur au QG de Jospin
Dépêche: Réactions: entre barrage républicain et crise de régime
Article (ou dépêche): Lionel Jospin annonce son retrait après le 5 mai
Article: M. Le Pen salue la "défaite de l'établissement"
Analyse: le triple échec de la gauche
Article: Au QG de Jacques Chirac, joie et stupeur à l'annonce des résultats
Commentaire: la gauche bouge encore, le gaullisme est de nouveau d'actualité
Analyse: un inquiétant séisme politique
Revue de presse internationale: Pauvre France
Article: L'«atelier» de Jospin sous le choc
Article: Au "paquebot" du Front national, les militants veulent transformer l'essai le 5 mai
Article: A la Bastille, une manifestation entre rejet du FN et espoir de renouveau à gauche
Commentaire: Le séisme Le Pen, la victoire amère de la droite, l'abandon de Jospin

Résultats provisoires du premier tour
– Présidentielle 2002, les autres séries –
Élection présidentielle 2002, Avant
Élection présidentielle 2002, Pendant
Élection présidentielle 2002, Après (provisoire)



• LE MONDE | 21.04.02 | 15h56
• MIS A JOUR LE 21.04.02 | 18h15

Faible participation à la mi-journée

Avec un taux de 21,41% à la mi-journée, le premier tour de l'élection présidentielle française enregistre sa participation la plus faible, à ce stade, sous la Ve République. Le ministère de l'Intérieur a annoncé qu'à 12h00 en métropole (10h00 GMT), le taux de participation au scrutin s'élevait à 21,41% au niveau national contre 22,52% à la même heure lors du premier tour de la présidentielle précédente, le 23 avril 1995.

Au premier tour de la présidentielle de 1988, le taux de participation à la mi-journée avait été de 27,09%. Il avait atteint 30,79% en 1974. La participation a été inégale dans la matinée selon les régions. Pour les grandes villes, d'après les chiffres du ministère de l'Intérieur, la participation s'est établie en forte baisse à Paris (17,06% contre 21,01% en 1995) et à Lille (17,90% contre 24,3%). Elle a en revanche été globalement stable à Lyon (29,82% contre 30,09% en 1995) et à Toulouse (17,28% contre 17,60%). A Marseille, les électeurs ont même été légèrement plus nombreux dans la matinée qu'en 1995 (20,77% contre 19,97%).

Les politologues ont pronostiqué une abstention record pour ce premier tour de scrutin, la crise de la représentation politique qui affecte à des degrés divers toutes les démocraties européennes étant apparue patente en France au fil de la campagne électorale. A cela s'ajoutent peut-être la coïncidence du vote avec les congés scolaires de printemps dans les académies de Paris, Créteil, Versailles et Bordeaux. Jusqu'ici, c'est le scrutin de 1969 qui détient le record d'abstention au premier tour d'une présidentielle sous la Ve République, avec un taux qui s'était établi à 22,4%.

La plupart des seize candidats avaient accompli leur devoir civique à la mi-journée. Ils ont voté sur leurs terres, avant de "remonter" à Paris pour la soirée électorale. Jacques Chirac et son épouse Bernadette ont voté à Sarran, un village de Corrèze dont Bernadette Chirac est conseillère municipale. Le président sortant a voté en tenant à la main un petit bouquet de muguet offert par une fillette. Le candidat socialiste Lionel Jospin a voté en fin de matinée à Cintegabelle, chef-lieu de canton de Haute-Garonne dont il est conseiller général. Plus de 40 millions d'électeurs sont invités à se rendre aux urnes. Ouverts à 08h (06h00 GMT), les bureaux de vote fermeront à 18h (16h00 GMT), sauf dans les grandes villes o le scrutin ne sera clos qu'à 19h ou 20h (17h00 ou 18h00 GMT).

Près de 1,4 million d'électeurs sont inscrits dans les départements et territoires d'Outre-Mer. La Nouvelle-Calédonie et Wallis-et-Futuna ont ainsi voté avant la métropole, tandis que d'autres, comme les Antilles, voteront encore lorsque les premiers résultats de la métropole seront connus.

(Avec REUTERS)


• LE MONDE | 21.04.02 | 18h38

Moindre mobilisation des électeurs qu'en 1995 à 17 heures

Les Français se sont nettement moins mobilisés dimanche pour le premier tour de l'élection présidentielle que pour le premier tour de 1995: 58,55% des électeurs avaient voté à 17H00, selon le ministère de l'Intérieur, contre 64,02% en 1995 à la même heure, soit une baisse de 5,47 points.

Au premier tour de 1988, le taux de participation avait été de 69,05% à la même heure. Les bureaux de vote ferment à 18H00, 19H00 ou 20H00, selon la taille des villes.

En Gironde, la mobilisation semble avoir été affectée par le calendrier scolaire, ce premier tour intervenant en plein milieu des vacances. On observe dans les bureaux tests une baisse de plus de 6 points de participation.

Dans plusieurs autres grandes villes, non en vacances, la mobilisation a été également bien moindre. Ainsi à Strasbourg, 53,82% des électeurs s'étaient déplacés à 17H00 (63,06% en 1995).

De même à Lille, la participation moyenne au premier tour de l'élection présidentielle était en recul de dix points, à 53,73% à 17H15, (63,7% en 1995).

En revanche, à Toulouse comme à Lyon, la baisse est beaucoup moins sensible. Le taux de participation à 17 h00 pour Toulouse-ville atteignait 48,25% (53,7% en 1995).

A Lyon, le taux de participation à 16h00 de 50,96% (53,69% en 1995).

A Marseille aussi, les électeurs se sont mobilisés à peu près autant qu'il y a sept ans. A 17H00, le taux de participation était dimanche de 59,91% (60,73% en 1995), selon la mairie.

Les seize prétendants à l'Elysée ont tous voté avant l'heure du déjeuner, dans leur terre d'élection ou dans leur commune de résidence. Une seule exception toutefois, Christiane Taubira, qui ne pouvait se rendre à Cayenne (Guyane), a voté par procuration.

Lionel Jospin a voté à Cintegabelle (Haute-Garonne), dont il est conseiller général vers 11H15. Il a été rejoint par son directeur de campagne Jean Glavany, élu des Hautes-Pyrénées.

Jacques Chirac et son épouse Bernadette sont venus en toute fin de matinée voter à Sarran (Corrèze), commune dont Mme Chirac est élue. Ils ont été reçus avec un brin de muguet.

Ni le chef de l'Etat ni le Premier ministre ne se sont attardés après leur vote. Ils ont rejoint Paris avant le déjeuner pour attendre les résultats.

Les candidats passeront la soirée dans leur siège de campagne parisien. Seul Jean Saint-Josse, de Chasse Pêche Nature Traditions (CPNT) a choisi d'attendre les résultats du scrutin dans sa commune de Coarraze, dans les Pyrénées-Atlantiques.

Le scrutin s'est déroulé sans incident notable. Toutefois, dans deux mairies du Pays basque, Cambo-les-Bains et Saint-Pierre d'Irube (Pyrénées-Atlantiques), des bustes de Marianne ont été volés par des inconnus. Les gendarmes soupçonnent les "démos", une organisation qui milite notamment pour la création d'un département basque et a déjà revendiqué plusieurs enlèvements de Marianne.

Avec AFP


• REDACTION TF1 - LE MONDE | 21.04.02 | 19h00
• MIS A JOUR LE 21.04.02 | 20h38

Vers un taux d'abstention record sous la Ve République

Avec un taux d'abstention de 28% selon une estimation Sofres-Bull pour TF1, Le Monde et RTL, les Français auraient massivement boudé les urnes lors de ce premier tour de l'élection présidentielle. L'abstention serait ainsi supérieure de plus de six points à celle enregistrée lors de la présidentielle de 1995 (21,6%).

Les enquêtes d'opinion l'avaient prévu, le premier tour de l'élection présidentielle 2002 se caractérise par le taux d'abstention le plus fort de l'histoire de la Ve République. Les Français se sont en effet nettement moins mobilisés qu'en 1995: selon une estimation Sofres-Bull pour TF1, le Monde et RTL, 28% des électeurs ne se seraient pas déplacés pour voter. Seul chiffre officiel disponible en ce début de soirée, le taux de participation, qui était de 58,55% à 17 heures, selon le ministère de l'intérieur.

Avec un taux de 28%, l'abstention serait ainsi supérieure de plus de six points à celle enregistrée lors de la présidentielle de 1995 (21,6%). Jusqu'ici, c'est le scrutin de 1969 qui détenait le record d'abstention au premier tour d'une présidentielle sous la Ve République, avec un taux qui s'était établi à 22,4%. Les bureaux de vote ferment à 18, 19 ou 20 heures, selon la taille des villes. En Gironde, la mobilisation semble avoir été affectée par le calendrier scolaire, ce premier tour intervenant en plein milieu des vacances. On observe dans les bureaux tests une baisse de plus de 6 points de participation. Dans plusieurs autres grandes villes, non en vacances, la mobilisation a été également bien moindre.

Ainsi à Strasbourg, 53,82% des électeurs s'étaient déplacés à 17 heures (63,06% en 1995). Les seize candidats ont voté avant l'heure du déjeuner, sur leur terre d'élection ou dans leur commune de résidence. Une seule exception toutefois, Christiane Taubira, qui ne pouvait se rendre à Cayenne (Guyane), a voté par procuration. Lionel Jospin a voté à Cintegabelle (Haute-Garonne), dont il est conseiller général, vers 11 h 15. Il a été rejoint par son directeur de campagne Jean Glavany, élu des Hautes-Pyrénées. Jacques Chirac et son épouse Bernadette sont venus en toute fin de matinée voter à Sarran (Corrèze), commune dont Mme Chirac est élue. Ils ont été reçus avec un brin de muguet.

Ni le chef de l'Etat ni le premier ministre ne se sont attardés après leur vote. Ils ont rejoint Paris avant le déjeuner pour attendre les résultats.Les candidats passeront la soirée dans leur siège de campagne parisien. Seul Jean Saint-Josse, de Chasse, pêche, nature et traditions (CPNT), a choisi d'attendre les résultats du scrutin dans sa commune de Coarraze, dans les Pyrénées-Atlantiques.

Le scrutin s'est déroulé sans incident notable. Toutefois, dans deux mairies du Pays basque, Cambo-les-Bains et Saint-Pierre-d'Irube (Pyrénées-Atlantiques), des bustes de Marianne ont été volés par des inconnus. Les gendarmes soupçonnent les "démos", une organisation qui milite notamment pour la création d'un département basque et a déjà revendiqué plusieurs enlèvements de Marianne.

Avec AFP et Reuters


• AFP | 21.04.02 | 21h19

Cri de stupeur au QG de Jospin

Un immense cri de stupeur et de colère a déchiré l'Atelier de campagne de Lionel Jospin dimanche à l'annonce des estimations sur le premier tour de la présidentielle éliminant le Premier ministre. Les militants étaient effondrés. Plusieurs d'entre eux, notamment des jeunes qui participaient à leur première campagne présidentielle, ont éclaté en sanglots. Noëlle Chatelet, la soeur du Premier ministre, les larmes aux yeux, était accablée de tristesse. Des membres du comité de soutien de Lionel Jospin restaient figés, le regard hébété. Les premières images de Jean-Marie Le Pen sur les écrans de télévision ont été accueillies par des huées et des sifflets. "A bas le FN, F comme fasciste, N comme nazi", ont scandé des jeunes socialistes. Le RPR Nicolas Sarkozy, qui dénonçait la politique menée depuis cinq ans, a lui aussi été conspué. "Salaud", ont lancé certains.

AFP


• LE MONDE | 21.04.02 | 21h44
• MIS A JOUR LE 21.04.02 | 22h23

Réactions: entre barrage républicain et crise de régime

Les réactions à gauche sont aussi unanimes qu'attristées face à l'élimination du candidat Lionel Jospin au premier tour de l'élection présidentielle, battu par Jacques Chirac et surtout par Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national. C'est un "cataclysme" a déclaré à chaud Laurent Fabius, ministre de l'économie et des finances, et soutien majeur au candidat Jospin durant cette élection présidentielle.

Laurent Fabius a accusé le "coup de massue" qui tombe sur les Français, dont beaucoup "pleurent" à l'heure actuelle. Ce résultat est selon lui "très grave et très injuste vis-à-vis de la gauche et de Lionel Jospin". Le premier secrétaire du parti socialiste, François Hollande, a lui aussi qualifié de "choc considérable" le score de M. Le Pen lors de ce premier tour. C'est "une défaite pour la gauche, pour ce que nous avons fait ". M. Hollande a également tenu à stigmatiser "l'utilisation abusive du thème de l'insécurité" par Jacques Chirac, dont la victoire n'est selon lui "pas glorieuse". Georges Sarre, du MDC et affilié au candidat Chevènement, a souligné un "vote sanction et défouloir" pour un "système politique en crise". Jean-Pierre Chevènement a dénoncé un état "d'extrême décomposition" de la classe politique, en estimant que M. Le Pen a bénéficié "d'une véritable campagne de promotion de la part de l'establishment". Jean Louis Borloo, soutien de François Bayrou, constate un "tremblement de terre politique".

A l'extrême gauche, Robert Hue, candidat du PC, a exprimé sa tristesse pour ce grand pays démocratique, tandis qu'Arlette Laguiller estime que "Lionel Jospin est entièrement responsable" de sa défaite. Elle a également déclaré que Lutte ouvrière "n'appellera pas à voter Chirac" au second tour. Une attitude que n'ont pas suivie MM. Fabius et Hollande, qui ont évoqué un "barrage républicain". M. Besancenot a lui exprimé sa "tristesse" face à la "victoire des pires ennemis" de la jeunesse. Le FN représente pour lui l'"héritage de Vichy et du fascisme". Le candidat LCR explique ce résultat par "la campagne déclarée de Chirac sur l'insécurité mais malheureusement acceptée par Jospin".

Chez les Verts, la satisfaction de dépasser les 5% est ternie par le "seisme" de ce scrutin. "Ce soir l'heure est à la mobilisation démocratique de toutes les forces de notre pays… J'appelle le peuple de gauche à se réunir, et à faire du 1er mai prochain une journée nationale de la démocratie". En qualifiant les militants FN de xénophobes, M. Mamère a conclu son appel en expliquant "ils ne passeront pas". Pour Dominique Voynet, "Les Français ont préféré l'original à la copie. Qui sème le vent récolte la tempête", a-t-elle expliqué en s'adressant indirectement à Jacques Chirac.

Au RPR, Nicolas Sarkozy a expliqué qu'"on ne peut que regretter ce qui se passe". Selon lui, "les Français ont envoyé un message clair d'exaspération (…) ainsi que de soif d'explication sur le thème de l'insécurité". Le score de M. Le Pen est pour lui "le résultat consternant de cinq ans d'inaction". Il a expliqué que le RPR n'avait "pas parlé d'insécurité pour faire peur aux Français, mais parce que les Français ont peur". Le RPR François Fillon a lui estimé que le "système politique est malade".

Dans le camp du candidat Le Pen, la victoire semble totale. Bruno Gollnish, délégué général du Front national, a estimé que le bon score de son candidat représente "un camouflet sans précédent pour le chef de l'Etat sortant". Jacques Chirac, "qui a été au pouvoir pratiquement pendant trente ans, du moins qui a participé à l'exercice du gouvernement, qui a été Premier ministre, qui est chef de l'Etat sortant, est à 20%, c'est un quitus qui vaudrait au président d'une société commerciale d'être désavoué par ses actionnaires", a déclaré Bruno Gollnish.

Les dirigeants du Parti socialiste souhaitent toutefois, dans le sillage de François Hollande, envoyer un "message d'espoir" aux Français pour les élections législatives du mois de mai. "Ne pleurez pas, n'ayez pas peur" a déclaré M. Hollande, "un sursaut est possible".

Avec AFP et REUTERS


• LEMONDE.FR | 21.04.02 | 21h22
• MIS A JOUR LE 21.04.02 | 22h49

Lionel Jospin annonce son retrait après le 5 mai

Lionel Jospin a annoncé son retrait de la vie politique après l'élection présidentielle, suite aux estimations du premier tour qui placent M. Le Pen devant Lionel Jospin avec, selon les estimations des instituts de sondage, entre 17 et 17,9% des voix, alors que Lionel Jospin ne parviendrait pas à dépasser 16%.

M. Jospin a parlé d'"un coup de tonnerre" et d'"un signe très inquiétant pour la France et le reste de la démocratie". Le premier ministre a affirmé "être fier du travail accompli" et a remercié son équipe et ceux qui ont voté pour lui. Lionel Jospin a également reconnu sa responsabilité: "Au-delà de la dispersion de la gauche (...), j'assume la responsabilité de cet échec". Enfin, le premier ministre a appelé "les socialistes et la gauche à se mobiliser et à se rassembler dès maintenant pour les élections législatives afin de préparer la reconstruction de l'avenir".

Les estimations du résultat du premier tour de l'élection présidentielle ont créé un véritable cataclysme politique: il n'y aurait pas de candidat de gauche au second tour de l'élection présidentielle. Selon une estimation Sofres-Bull pour TF1, Le Monde et RTL, Jacques Chirac arrive en tête avec 19,8% des voix. Suivent Jean-Marie Le Pen, avec 17,4% des voix puis Lionel Jospin avec 16%. Quant aux estimations du CSA, Jacques Chirac arrive toujours en tête avec 20% des voix, suivi par Jean-Marie Le Pen à 18%, puis par Lionel Jospin avec 16% des voix.

Au QG de Lionel Jospin, les militants sont stupéfaits, les gens pleurent, s'arrachent les cheveux."On tombe de haut, on ne comprend pas ce qui se passe", déclarent les militants. "On vit dans un pays de merde", clamaient certains. Noëlle Chatelet, la soeur du premier ministre, les larmes aux yeux, était accablée de tristesse. Des membres du comité de soutien de Lionel Jospin restaient figés, le regard hébété.

Après la tristesse, la colère a pris le dessus, particulièrement après les déclarations d'Arlette Laguiller. Alors qu'Arlette Laguiller a déclaré que Lutte Ouvrière "n'appellera pas à voter Chirac au second tour", les militants se sont insurgés contre les propos de la candidate de Lutte ouvrière. "Fasciste", "Souviens toi de 33", criaient certains en allusion à la victoire d'Hitler. Eric, un militant étudiant, affirmait: "Même les gens de gauche appellent au report des voix". Le RPR Nicolas Sarkozy, qui dénonçait la politique menée depuis cinq ans, a lui aussi été conspué. "Salaud", ont lancé certains.

Les militants reprenaient également les slogans des manifs anti-Le Pen: "F comme fasciste, N comme nazi" et chantaient l'Internationale et la Marseillaise. Pour Marie, jeune militante, le score de M. Le Pen est la conséquence de la forte abstention. Les militants semblent plutôt favorables à un rapport des voix pour Jacques Chirac au second tour. Avant, "il faut se mobiliser à fond".

Alors que Lionel Jospin n'avait pas encore fait de déclarations, Dominique Strauss-Kahn a déclaré sur France 2: "Il n'y a pas de défaite qui soit irrémédiable, pas de défaite qu'on ne puisse inverser". "Il n'y a pas de moment politique, aussi grave soit-il comme il l'est ce soir dans notre pays, qui n'annonce des victoires futures", a ajouté l'ancien ministre socialiste. "Il faut tirer les leçons de cet échec pour la gauche, il faut en tirer les leçons pour reconstruire la gauche".

Pour Laurent Fabius, l'élimination de Lionel Jospin constituait un "véritable cataclysme". "C'est un véritable cataclysme auquel on assiste ce soir, pas seulement pour la gauche mais également pour la France, puisque tout le monde pensait qu'il y aurait au deuxième tour un affrontement démocratique entre d'un côté Jacques Chirac et de l'autre Lionel Jospin", a déclaré le ministre socialiste de l'Economie et des Finances sur TF1.

"On assiste à une montée de l'extrême droite extrêmement importante, extrêmement préoccupante, et c'est un véritable coup de massue", a-t-il ajouté. "Je pense qu'il y a ce soir, à gauche mais pas simplement à gauche, beaucoup de gens qui tout simplement pleurent, parce que ce n'est pas ça la France que nous aimons".

Le premier secrétaire du PS, François Hollande, a estimé dimanche sur TF1 que le résultat du premier tour constituait "un choc considérable pour le pays", ainsi qu'"une défaite lourde, injuste et cruelle" pour Lionel Jospin et la gauche. Pour M. Hollande, "cette défaite" a notamment "été provoquée par l'utilisation abusive du thème de la sécurité, qui a eu l'effet de porter l'extrême droite au-dessus de 20%, au-dessus même du résultat du président sortant et de Lionel Jospin". "Nous ferons ce que nous avons à faire en tant que démocrates et républicains pour l'élection au deuxième tour", a-t-il indiqué, en lançant un "message d'espoir" à l'attention des électeurs et en soulignant qu'il fallait attendre le dénouement d'un "processus démocratique" qui "suit son cours".

Pour Noël Mamère, "la satisfaction" du score des Verts est "assombri par le séisme politique". "La France et les Français ne méritent pas cela", a affirmé le candidat des Verts. "L'heure n'est ni à la résignation ni aux règlements de compte mais à la mobilisation citoyenne". Il faut "organiser la riposte" et "mobiliser l'ensemble de la société française".

La déclaration de Lionel Jospin

"Mesdames, messieurs, mes chers compatriotes, mes chers amis qui êtes ici présents,

Si, comme on peut le penser, les estimations sont exactes, le résultat du premier tour de l'élection présidentielle qui vient de tomber est comme un coup de tonnerre.

Voir l'extrême droite représenter 20% des voix dans notre pays et son principal candidat affronter celui de la droite au second tour est un signe très inquiétant pour la France et pour notre démocratie.

Ce résultat, après cinq années de travail gouvernemental entièrement voué au service de notre pays, est profondément décevant pour moi et ceux qui m'ont accompagné dans cette action.

Je reste fier du travail accompli.

Au-delà de la démagogie de la droite et de la dispersion de la gauche, qui ont rendu possible cette situation, j'assume pleinement la responsabilité de cet échec et j'en tire les conclusions en me retirant de la vie politique après la fin de l'élection présidentielle.

Jusque là, je continuerai naturellement d'exercer ma fonction de chef du gouvernement.

J'exprime mes regrets et mes remerciements à tous ceux qui ont voté pour moi et je salue les Français, que j'ai servis de mon mieux pendant ces cinq années.

J'invite les socialistes et la gauche à se mobiliser et à se rassembler dès maintenant pour les élections législatives afin de préparer la reconstruction de l'avenir.

Je vous remercie".

Stéphane Dreyfus et Sylvie Chayette
Avec AFP


• REDACTION TF1 - LE MONDE | 21.04.02 | 21h44

M. Le Pen salue la "défaite de l'établissement"

Le leader du Front national s'est félicité de son score, affirmant que "les Français ne voulaient plus que l'avenir du pays se résume à un duel entre Jospin et Chirac. J'ai contribué à la première partie de ce vœu, j'espère contribuer à la deuxième", a-t-il lancé à ses troupes.

Aucun institut de sondage ne l'avait prévu durant la campagne. Ce qui n'empêchait pas Jean-Marie Le Pen de marteler haut et fort, ces dernières semaines: "Oui, je serai au second tour".

Dimanche soir, l'ensemble des instituts de sondage lui a donné raison. Informé des premières estimations, peu après 20h00, Jean-Marie Le Pen étreint son épouse Jany et lui glisse: "Nous vivons peut-être le moment le plus important de notre vie". Interrogée pour le site Elysée 2002 au QG de Saint-Cloud, l'épouse du leader frontiste ne semble pas surprise. "Je m'y attendais. Depuis quelques jours, nous avions de très bons échos des sondages". "Les Français ont découvert un homme, quelqu'un qui a à son actif quarante années de militantisme", se réjouit Marine Le Pen, une des filles du président du Front national. Farid Smahi, un de ses proches, lance "un appel à tous les Français". "Chirac n'est pas de droite", martèle-t-il. Et, s'adressant aux Français d'origine maghrébine, il affirme, sibyllin: "Votez pour Le Pen, il résoudra le problème de l'immigration et règlera positivement le conflit israélo-palestinien".

Deux cents à trois cents personnes sont rassemblées au QG du Front national, à Saint-Cloud. A quelques mètres d'eux, le leader du Front national prend la parole et affirme que son score surprise signifie "la défaite des deux leaders de l'établissement, Jacques Chirac et Lionel Jospin". "Les électeurs, poursuit-il, ont exprimé le rejet des gens qui les ont dirigés aussi inefficacement pendant cinq et sept ans". "La décence voudrait qu'ils disparaissent de la compétition compte tenu qu'ils sont ultra-minoritaires", a-t-il dit à l'adresse de Jacques Chirac et Lionel Jospin.

"Les Français ne voulaient plus que l'avenir du pays se résume à un duel entre Jospin et Chirac. J'ai contribué à la première partie de ce voeu, j'espère contribuer à la deuxième", a-t-il dit.

M. MEGRET APPELLE A VOTER EN FAVEUR DE M. LE PEN

L'occasion pour le leader frontiste de sonner le rappel parmi ses troupes. "D'ores et déjà, mon état-major se met en mesure de préparer le deuxième tour. Je vais réunir le 1er mai comme chaque année, et je pense que nous serons 100.000 avenue de l'Opéra et place de l'Opéra, les Français patriotes qui veulent s'engager dans la bataille du deuxième tour", a-t-il dit. Interrogé sur ses chances de l'emporter au second tour, M. Le Pen a indiqué: "Elles ne dépendent pas de moi, elles dépendent du peuple français et de sa volonté de s'arracher à la pression des systèmes et à la décadence qui frappe notre pays".

Enfin, M. Le Pen a obtenu son premier désistement, dimanche soir. Bruno Mégret, candidat du Mouvement national républicain (MNR) et ancien dauphin du leader frontiste, a appelé "dès maintenant les électeurs à se mobiliser autour de sa candidature pour le second tour".

Philippe Mathon (avec Gaïdz Minassian à Saint-Cloud)


• LEMONDE.FR | 21.04.02 | 22h47
• MIS A JOUR LE 21.04.02 | 23h23

Analyse: le triple échec de la gauche

La gauche ne sera pas présente au second tour malgré un score honorable de l'ensemble de ses composantes.

Dans cette élection paradoxale à tous égards, la gauche, en faisant mieux qu'en 1995, se fait pourtant éliminer du second tour. Avec 43,5% des voix selon les estimations disponibles en début de soirée, l'ensemble de la gauche (en incluant les voix qui se sont portées sur Jean-Pierre Chevènement) réalise un score supérieur de 3 points par rapport à 1995 et inférieur de seulement trois points par rapport à ses scores de 1981 et 1988, où François Mitterrand l'avait emporté. Dans ce contexte, nul doute que l'éclatement de l'offre politique, qui a entraîné l'atomisation des voix, est la première cause de cette disqualification. Plus particulièrement, la très forte poussée enregistrée par l'extrême gauche constitue la première nouveauté à gauche.

Avec 11,3% des voix qui se sont portées sur les trois candidats de cette mouvance (5,3% en 1995, 4,4% en 1988, 3,4% en 1981), l'extrême gauche recueille les suffrages de ceux qui souhaitaient faire pression sur la gauche gouvernementale, réussissant ainsi son pari et enregistrant son record absolu pour une élection présidentielle. Dans le même temps, elle contribue fortement à la dispersion des voix et à la non présence d'un candidat de gauche au second tour, mais elle n'en est pas la seule responsable. Enfin, Jean-Pierre Chevènement, qui avait quitté la coalition plurielle, ne parvient pas à fédérer un courant républicain autour de sa personne et ajoute à l'éclatement de la gauche.

LE REJET DE LA GAUCHE GESTIONNAIRE

Le plus grave échec de la gauche dans cette élection réside avant tout dans le très fort recul de la gauche plurielle, sanctionnée après cinq ans de gouvernement: la coalition plurielle qui l'avait emporté aux législatives de 1997 avec 39% des suffrages réunit aujourd'hui avec les candidats qui se réclament encore de cette coalition (Robert Hue, Noël Mamère, Lionel Jospin, Christiane Taubira) seulement 27% des suffrages, soit une baisse de 12% qui exprime, à elle seule, un rejet de la gauche gestionnaire. Au sein de cette coalition, chacun des porte-drapeau des courants de la majorité plurielle subit un revers. Noël Mamère, avec 5% des voix, réalise certes plus que les 3,3% de Dominique Voynet de 1995, mais nettement moins que la liste verte menée par Cohn-Bendit aux dernières européennes de 1999 (9,7%). Il parvient à doubler son partenaire-concurrent communiste mais au prix d'un affaiblissement global pour la coalition plurielle. Surtout, le Parti communiste, avec moins de 4%, réalise son plus bas score historique de toutes les élections présidentielles. Il réalisait pourtant déjà des scores faibles avec 6,8% pour Lajoinie en 1988 et 8,6% en 1995 avec Robert Hue. Après avoir été le courant principal de la gauche en 1969, le Parti communiste, après cinq ans de participation au gouvernement, confirme sa marginalisation.

L'ÉCHEC PERSONNEL DE LIONEL JOSPIN

Leader de la gauche socialiste depuis son bon score de 1995, et animateur de la majorité plurielle depuis sa victoire en 1997, Lionel Jospin enregistre lors de ce premier tour un échec personnel qui est également celui du courant socialiste. Avec environ 16% des suffrages exprimés, le candidat du PS enregistre le plus mauvais score pour son camp à une élection présidentielle. L'érosion du Parti socialiste enregistrée depuis 1988 s'amplifie (Mitterrand, 43,2%, Mitterrand en 1981: 25,8%. Mitterrand en 1988: 34,4%, Jospin 1995: 23,3%), et se double d'un revers personnel: Lionel Jospin perd près de 7 points par rapport à son score lors de la dernière élection présidentielle, et punition personnelle supplémentaire, il perd même 11 points dans son propre fief de Cintegabelle. Héraut de la gauche gestionnaire, de par sa fonction mais également par ses choix politiques, Lionel Jospin est sanctionné. En ne réunissant plus que les catégories moyennes et supérieures, Lionel Jospin a ouvert l'espace des jeunes et des catégories populaires à la gauche radicale. Enfin, les inflexions de son positionnement politique durant sa campagne, du candidat dont le projet n'était "pas socialiste" au candidat de la "gauche réelle", n'ont pas permis de stopper l'hémorragie vers les autres candidats de gauche. La démobilisation des électeurs normalement acquis à sa famille a été complète au point de créer la surprise de ce soir. De fait, Lionel Jospin a annoncé qu'il se retirait de la vie politique après l'élection présidentielle appelant la gauche et notamment le parti socialiste à préparer les élections législatives de juin 2002.

Lemonde.fr, avec Philippe Chriqui / Pierre Christian
(http://www.expression-publique.com/)


• LEMONDE.FR | 21.04.02 | 23h07
• MIS A JOUR LE 21.04.02 | 23h14

Au QG de Jacques Chirac, joie et stupeur à l'annonce des résultats

"C'est une honte pour la France", commente une Allemande, installée depuis 20 ans en France.

"J'ai pas voté et c'est horrible", regrette un habitant du quartier rongé par le remords. "On connaît pourtant cet homme et ses propos indécents", s'insurge-t-il. "J'ai la gorge nouée, je tremble", confie un autre avant d'annoncer: "On va faire la révolution ! on va prendre les armes !" "Le Pen au gouvernement, ce serait complètement dingue !", envisage, terrifiée, une autre passante.

"Surpris", "perplexes", "outrés", "horrifiés", "écœurés", les gens rassemblés devant le QG de M. Chirac tentent d'avancer les raisons d'un tel résultat. "C'est inquiétant, mais peut-être était-ce prévisible avec une campagne centrée sur le thème de l'insécurité", livre un passant. "Il n'y a que la gauche qui est responsable d'un pareil résultat !", pense, au contraire, un chiraquien. "Les Français ont exprimé leur ras-le-bol", poursuit-il.

"Que va-t-il se passer au second tour ?", s'inquiète déjà une chiraquienne. "Que vont faire les socialistes ? Va-t-on avoir une droite plurielle, avec des gens de gauche ?", s'interroge-t-elle encore. Les autres chiraquiens ne doutent pas de la victoire de leur candidat au second tour. "Chirac sera élu avec 70% des voix et ce ne sera pas plus mal: il faut qu'il écrase une fois pour toutes Le Pen", espère un autre gaulliste. "Ce sera une mauvaise victoire pour Chirac", regrette pourtant un autre sympathisant. "Il va être élu mais il n'y aura pas de débat", se plaint, à son tour, un passant.

Constance Baudry


• LEMONDE.FR | 22.04.02 | 00h00

Commentaire: la gauche bouge encore, le gaullisme est de nouveau d'actualité

La gauche bouge encore. Alors que les résultats définitifs se faisaient attendre, les porte-parole de Lionel Jospin et le candidat lui-même expliquaient à la télévision que la Bérézina infligée à leur candidat n'était pas irrémédiable. Bientôt viendront les législatives, qui permettront à la gauche de se ressaisir, répétaient d'une même voix Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn ou François Hollande.

Cet espoir n'est pas illusoire. Malgré ses divisions, la gauche tout entière, du centre gauche à l'extrême gauche, réalise un score plus qu'honorable, encore difficile à préciser en fin de soirée, mais proche de ses résultats globaux de 1995 (44%).

La gauche parlementaire se console ainsi d'une déroute qu'elle aurait pu éviter s'il n'y avait pas eu, par exemple, la candidature de Christiane Taubira (autour de 2% des suffrages exprimés). Il aurait suffi que les électeurs qui se sont portés sur la représentante du Parti radical de gauche votent Jospin pour que celui-ci puisse participer au second tour.

Le premier tour, disputé à la proportionnelle intégrale, a davantage nui à la gauche qu'à la droite. A eux trois les candidats trotskistes recueillent plus de 10% des suffrages exprimés, Jean-Pierre Chevènement et Noël Mamère autour de 5% et Robert Hue, dont la défaite est historique, 3,5%.

L'interprétation de ces résultats est simple: Lionel Jospin n'a pas su s'imposer à son camp, pas même aux autres candidats de la gauche plurielle, qui se sont présentés davantage contre lui qu'à côté de lui. Il n'a jamais donné le sentiment de maîtriser sa campagne, débutée au centre, terminée à gauche et émaillée de maladresses comme ses remarques sur l'âge de Jacques Chirac ou l'aveu de sa "naïveté" face à l'insécurité. Les moins charitables à son égard, peut-être les plus intuitifs, diront que Lionel Jospin n'y croyait pas et qu'il aspirait inconsciemment à quitter la scène politique comme il l'a si vite annoncé dimanche soir.

Malgré un début de campagne hésitant, Jacques Chirac, lui, y croyait. L'animal politique qu'il est depuis quarante ans a mis du temps à s'ébrouer mais, une fois la machine remise en route, une fois quittés les ors émollients de l'Elysée pour revenir charnellement au contact des électeurs, il a visé juste. Ressassés inlassablement, les thèmes de l'insécurité et du poids insupportable de la fiscalité ont payé comme ils ont payé ailleurs, à commencer par l'Italie de Silvio Berlusconi. Davantage que Lionel Jospin, le climat de ces dernières semaines a servi Jacques Chirac. La tuerie de Nanterre, les crimes et délits montrés chaque soir aux journaux télévisés l'ont persuadé — et beaucoup de Français avec lui — qu'il parlait juste. Le problème c'est qu'en même temps qu'il faisait campagne pour son camp, Jacques Chirac donnait raison à Jean-Marie Le Pen. Cela fait des décennies que le président du Front national dénonce l'insécurité des banlieues, l'immigration et la fiscalité. Cette fois il lui a suffi d'une campagne minimum, un ton au-dessous de ses anathèmes passés, pour se rendre plus acceptable. Pourquoi en aurait-il fait davantage ? Jacques Chirac faisait campagne pour lui.

Voilà Jacques Chirac assuré de sa réélection. Il n'en espérait pas tant dès le soir du premier tour. Mais le voilà aussi face à un adversaire encombrant dont on imagine mal que le chef de l'Etat accepte de l'affronter lors d'un duel télévisé. Comme il a commencé à le faire dimanche soir, Jacques Chirac s'apprête à mener d'ici au second tour une campagne "républicaine", de rassemblement. Il ne serait pas étonnant de l'entendre invoquer d'ici quelques jours sa filiation gaulliste en expliquant que la patrie est en danger comme elle le fut en 1940 et 1958.

Bertrand Le Gendre


• LEMONDE.FR | 22.04.02 | 00h49
• MIS A JOUR LE 22.04.02 | 01h57

Analyse: un inquiétant séisme politique

On s'attendait à un premier tour décoiffant, tant les Français paraissaient indécis, frustrés et mécontents depuis le début de la campagne présidentielle. C'est en réalité un véritable séisme qui secoue le paysage politique: Lionel Jospin, battu, se retire de la vie politique, ce qui est assez rare en France pour être salué; Jean-Marie Le Pen crée une surprise considérable en accédant au second tour avec plus de 17% des voix; enfin Jacques Chirac, malgré un score très faible pour un président sortant (20%), paraît en bonne position pour l'emporter, ne serait-ce que par défaut, le 5 mai. Au-delà, c'est à un inquiétant vote de rejet – de la politique, et des partis de gouvernement – auquel on assiste. L'échec de Lionel Jospin est d'autant plus cuisant que jamais un premier ministre n'avait bénéficié, durant cinq ans, d'un crédit aussi marqué et constant dans l'opinion. Trois raisons expliquent cet échec. En premier lieu, et c'est sa responsabilité directe, sa campagne a été flottante, engagée au centre avant d'être brusquement réorientée à gauche devant la montée d'Arlette Laguiller, initialement très offensive contre Jacques Chirac avant de paraître paralysée après le dérapage sur l'âge du président sortant.

En second lieu, le candidat socialiste a évidemment souffert de la concurrence de l'extrême gauche. Globalement, l'ensemble des gauches a obtenu 44% des suffrages, soit autant qu'aux législatives remportées en 1997 et 7 points de plus qu'à la présidentielle de 1995. Mais à l'intérieur de cet ensemble, c'est l'extrême gauche qui marque des points, avec un score record de plus de 11% pour les trois candidats trotskistes, au détriment de la gauche de gouvernement au pouvoir depuis cinq ans. Avec moins de 33% des suffrages, les cinq candidats issus de la gauche plurielle, au contraire, régressent de 9 points par rapport aux législatives de 1997 et se retrouvent au niveau de 1995.

Enfin et surtout, Lionel Jospin a pâti de la dispersion des partenaires de la gauche plurielle qu'il avait su rassembler en 1997 pour l'emporter. En 1995, le candidat socialiste rassemblait les deux tiers du vote de gauche, devant le communiste Robert Hue (8,6%) et la Verte Dominique Voynet (3,3%). Le 21 avril, il n'en représente plus que la moitié: la modeste progression des Verts ne compense pas l'effondrement historique du PCF, tandis que la dissidence de Jean-Pierre Chevènement et l'autonomisation de la radicale de gauche Christiane Taubira achèvent de faire chuter M. Jospin.

L'ÉCHEC DE LA GAUCHE OUVRE LA VOIE À JEAN-MARIE LE PEN

Pour la première fois dans l'histoire de la République, et de façon exceptionnelle dans les grands pays européens, l'extrême droite apparaît comme la deuxième force politique du pays. Les sondages d'intentions de vote indiquaient, depuis un mois, une progression régulière du score du président du Front national. Mais il était l'un des rares à croire sérieusement en ses chances d'accéder au second tour. Depuis trois ans, en effet, la dissidence de Bruno Mégret semblait condamner le FN à la stagnation voire au déclin électoral: les deux candidats d'extrême droite n'avaient rassemblé que moins de 10% des voix aux européennes de 1999. C'est l'inverse auquel on assiste aujourd'hui. Non seulement Le Pen réalise son meilleur score présidentiel, en progression de plus de 2 points par rapport à ce qui paraissait son apogée de 1995 et de 3 points par rapport à son score de 1988. Mais le renfort des voix qui se sont portées sur M. Mégret porte à 20% le niveau de l'extrême droite. Il faudra analyser précisément la nature de ce vote d'extrême droite, dont les premières enquêtes semblent indiquer qu'il a été massif chez les jeunes, dans les milieux populaires et dans les vieilles régions ouvrières. Mais il est clair, dès à présent, que le leader d'extrême droite a, plus que jamais, démontré sa capacité à incarner les inquiétudes et les peurs du moment. Il y est parvenu d'autant plus évidemment que la droite, à commencer par Jacques Chirac, a imposé l'insécurité comme le thème obsédant de la campagne électorale et d'autant plus aisément que les électeurs s'agaçaient depuis des mois du duel annoncé entre le président et le premier ministre sortants.

Au terme de ce premier tour stupéfiant, voilà donc Jacques Chirac en position de force pour obtenir un second mandat le 5 mai puisque, la mort dans l'âme, la plupart des responsables de gauche ont déjà appelé à voter en sa faveur pour faire barrage à Jean-Marie Le Pen. Cinq ans après l'échec de la dissolution de 1997, c'est, pour lui, un résultat quasi inespéré qui témoigne à la fois de sa ténacité et de son habileté. Tout démontre, pourtant, que le chef de l'Etat est dans une situation politique extrêmement médiocre. Avec à peine 20% des suffrages, comme en 1988 et en 1995, il enregistre le plus mauvais score d'un président sortant: Valéry Giscard d'Estaing avait été battu en 1981 avec plus de 28% des suffrages au premier tour et François Mitterrand avait été réélu en 1988 avec plus de 34% des voix. Si Chirac a de grandes chances d'être réélu dans quinze jours, il ne le devra ni à son bilan, ni à son programme, ni davantage à une dynamique qu'il aurait su créer au premier tour. Il ne le sera que par défaut, ce qui le place, pour la suite, dans une position des plus fragiles. La capacité de l'extrême droite à brouiller les cartes aux législatives, déjà démontrée lors des 130 primaires meurtrières de 1997, ne garantit en rien à Jacques Chirac qu'il disposera, avant l'été, des moyens de gouverner.

L'ELECTION DE TOUS LES REJETS

Ce premier tour de présidentielle apparaît donc comme l'élection de tous les rejets. Rejet de l'élection elle-même puisque ce rendez-vous démocratique majeur enregistre un record d'abstention, confirmant la désaffection électorale de ces dernières années dans tous les scrutins: de l'ordre de 27% à 28% d'électeurs ont boudé les urnes (soit 5 à 6 points de plus qu'en 1995 et 10 points de plus qu'en 1988 et 1981), sans parler des votes blancs et nuls. Rejet des partis de gouvernement ensuite. La marée du vote protestataire est en effet spectaculaire. Si l'on additionne l'ensemble des voix recueillies par l'extrême gauche (11%), l'extrême droite (20%), mais aussi Jean-Pierre chevènement (5%) et Jean-Saint Josse (4%) qui ont tous deux fait campagne sur le vieux thème poujadiste "sortez les sortants", ce sont 40% des électeurs qui se sont prononcé contre les partis de gouvernement, soit deux fois plus qu'en 1995 et 1988. Si l'on cumule l'abstention et ce vote "hors système", ce sont donc près de trois électeurs inscrits sur cinq qui ont boudé ou rejeté les candidats susceptibles de gouverner le pays demain. Ce seul chiffre dit assez qu'au-delà de l'échec de la gauche, du succès de l'extrême droite et de la fragilité de la droite, c'est un rejet plus fondamental et plus inquiétant qui s'est exprimé.

Gérard Courtois


• LEMONDE.FR | 22.04.02 | 01h02
• MIS A JOUR LE 22.04.02 | 01h18

Revue de presse internationale: Pauvre France

La presse internationale a analysé immédiatement les résultats du premier tour de la présidentielle comme une conséquence d'une "fracture sociale entre la politique institutionnelle et les sentiments de la population française" (La Stampa). La France est désormais comparée à l'Autriche qui avait vu arriver Jörg Haider au gouvernement en 2000 et Berlusconi l'année dernière. L'événement de dimanche "pose des questions sans précédents sur la France", explique le Financial Times. On cherche également à comprendre pourquoi: "l'image austère de Lionel Jospin" (FT), le nombre de candidats, le nombre élevé d'abstentions (La Stampa) ? Pour le Spiegel, le premier ministre avait mené une campagne un peu terne, sans grands débats. Ses idées, notamment en matière d'insécurité, se seraient un peu trop rapprochées de celles du président.

Un "cyclone" pour la Repubblica, un "résultat ravageur pour Lionel Jospin", dit la Stampa, "un authentique séisme politique" pour El Pais. "Je vous l'avais dit" est pour le New York Times le point commun "entre tous les prétendants à la supériorité raciale, de George Wallace en passant par Ian Smith". "Aujourd'hui c'est au tour de Jean-Marie Le Pen". Le quotidien new-yorkais relate les déclarations de M. Le Pen la semaine dernière alors qu'il dînait à bord d'un bateau-mouche ("62 $ le plat", précise le journal). Et hormis les propos extrémistes du candidat du FN, certaines idées sont "rusées", analyse le New York Times, comme la fin de l'impôt sur le revenu et la création d'un ministère pour les animaux, dont la Jeanne d'Arc est Brigitte Bardot, connue pour avoir également "des sentiments lepénistes à l'égard des immigrants".

Le vrai perdant ? La démocratie, analyse Le Soir de Bruxelles. Cette défaite consiste à avoir mis "dans le même sac" les candidats Jacques Chirac et Lionel Jospin, et "ceux qui attendaient le deuxième tour pour voter contre Chirac doivent se mordre les doigts". Trois leçons à en tirer: la première "c'est que la gauche ne gagne que quand elle est unie", la seconde, "c'est que l'extrême droite pèse presque un quart des voix en France", la troisième, "c'est qu'à droite, le seul vainqueur est François Bayrou". "Pauvre France…", conclut le quotidien belge.

Revue de presse réalisée par Sylvie Chayette


• REDACTION TF1 - LE MONDE | 22.04.02 | 02h43

L'«atelier» de Jospin sous le choc

Hurlements et pleurs. Il est 20 heures, les résultats de l'élection présidentielle sont tombés. Les réactions sont violentes, entre pleurs, consternation et colère. "Les Français sont des cons", "On vit dans un pays de merde". Marie, une fois l'émotion passée, reprend ses esprits: "c'est le jeu démocratique, on ne s'est pas assez méfiés", ajoute-t-elle "On tombe de haut" dit, Eric, atterré. "C'est pire qu'une gifle, c'est carrément le chaos, même si Jospin passe", ajoute-t-il, espérant encore que les estimations se trompent. Tous tentent de se ressaisir et de se donner du courage. Ils entonnent l'Internationale, puis la Marseillaise.

Eric souhaite de tous ses vœux que M. Jospin appelle à voter pour M. Chirac et "s'il ne le faisait pas, il me décevrait beaucoup". "On avait un candidat idéal, le plus intègre, le plus sincère, avec un bon bilan". "Je suis déçu parce que c'est une catastrophe que Lionel Jospin ne soit pas président, parce qu'on va se taper encore Chirac pendant cinq ans et qu'il ne va pas faire mieux que ce qu'il a fait. Je suis déçu que Le Pen soit au second tour. Je suis déçu par l'attitude d'Arlette Laguiller, mais pas étonné".

Avant même 20 heures, les militants disaient regretter l'entrée en campagne de Lionel Jospin et son "projet pas socialiste". Mais, aucun des militants ne croyaient vraiment les rumeurs annonçant M. Jospin en troisième place: "Ce n'est pas envisageable. On joue à se faire peur", dit un militant du PS. Ils ne sont pas étonnés outre mesure par le chiffre record de l'abstention, du fait des vacances et des sondages qui prédisaient un duel Chirac-Jospin au second tour depuis le début de la campagne.

Les discours de Jean-Pierre Chevènement et d'Arlette Laguiller sont particulièrement hués. La candidate de Lutte ouvrière suscite beaucoup de débats. La colère passée, les jeunes militants sont plus mesurés: "elle n'est pas responsable de la défaite de Jospin, elle n'a fait que 6%," dit Eric. "Les responsables ce sont ceux qui votent Le Pen. Et puis, aussi ceux qui se sont abstenus, qui n'ont pas cru en la démocratie et qui ne sont pas venus voter". La responsabilité est donc partagée selon Eric et Marie: l'abstention, certes, mais aussi le nombre élevé des candidats, et puis le thème de l'insécurité, la "réelle responsabilité de Chirac" sur ce point et son traitement par les médias. Ils regrettent un peu la déclaration de M. Jospin sur ce thème et le fait qu'il avait "pêché par naïveté" pensant que les problèmes d'insécurité se résoudraient avec la diminution du chômage. Mais ils reconnaissent aussi qu'il était "impossible de ne pas en parler".

Eric insiste aussi sur la "faute des socialistes". "C'est quoi la faute des socialistes ? Ils étaient donnés gagnants il y a trois semaines", s'exclame une autre militante. "Il y a un message qui n'est pas passé. Et je ne me l'explique pas." Quand Jospin annonce son départ de la vie politique, c'est une seconde gifle. La consternation est totale. Les larmes coulent à nouveau sur les visages encore rougis. Puis, un débat s'engage entre des militantes. Certains se disent consternés et ne savent trop quoi penser. D'autres pensent qu'il a eu raison de démissionner: "il assume jusqu'au bout", dit l'une d'elles. "Il y en a d'autres, il y a Aubry et Strauss-Kahn". "L'union des socialistes doit se faire dès demain" disent-ils tous en cœur, craignant que les dirigeants s'entre-déchirent.

Tous veulent se mobiliser aussi pour les législatives. "Le président de la République n'aura aucune légitimité", dit Eric qui se prend à rêver d'une refonte de la Constitution en faveur d'un régime parlementaire. En attendant, les jeunes militants socialistes se dirigent vers la place de la République, pour aller manifester contre le Front national: "Tous ensembles, tous ensembles à la République".

Devant "l'atelier" de campagne, un sympathisant tient une pancarte sur laquelle est inscrite: "les Français pleurent, pleurent et se désespèrent".

Stéphane Dreyfus


• LEMONDE.FR | 22.04.02 | 02h50
• MIS A JOUR LE 23.04.02 | 09h45

Au "paquebot" du Front national, les militants veulent transformer l'essai le 5 mai

Plus de quatre cents cadres, militants et invités ont assisté à la soirée présidentielle, dimanche 21 avril, au siège de campagne du Front National, à Saint-Cloud. Après l'explosion de joie à l'annonce du résultat surprise de Jean-Marie Le Pen, l'heure est à la préparation du second tour de la présidentielle. Après le rêve du 21 avril, les militants veulent croire à la consécration le 5 mai, jour du second tour.

Scènes de liesse, embrassades, larmes de joie, autocongratulation, effervescence, du jamais vu au quartier général du Front national, à Saint-Cloud. Dès l'annonce des premiers résultats à 20 heures, les quelque six cents militants du FN, présents au "paquebot", surnom du siège de campagne du parti extrémiste, ont laissé éclater leur joie aux sons du slogan repris en coeur: "Le Pen président, Le Pen président". "On s'y attendait un peu à la lecture des derniers sondages qui nous étaient arrivés samedi, mais de là à faire un résultat si fort, c'est inespéré", confie Marie-Christine Arnautu, conseillère régionale front national de Paris Ile-de-France. "C'est le plus beau jour de ma vie. Depuis 1965, j'y crois, la vérité finit toujours par payer. Les Français se sont réveillés", explique Anne Etourneau, militante venue de Nantes exprès pour assister à la bonne nouvelle.

"LE RÉVEIL DE LA FRANCE"

Au paquebot, la présence au second tour de Jean-Marie Le Pen, avec un score surprise de 17,1% des voix, explique le "sursaut national" en opposition au "sursaut démocratique", expression du président sortant, Jacques Chirac, lors de son allocution après les résultats. Ce thème du "réveil de la France" revient d'ailleurs en boucle dans la voix des militants. "Après ce soir, personne ne peut plus nous montrer du doigt", estime la jeune Constance, 20 ans, qui s'exhibe avec quelques autres militants au milieu de la pièce: "Et un, et deux, et trois, on va gagner". Un peu plus loin, un autre jeune militant, ancien du RPR et portant une affiche de campagne de son candidat se prête au jeu des photographes et hurle "Le Pen président". A les écouter, la France est entrée en période de déshinibition. Rock Prévot, militant du Front national et ami de son président, souligne: "les Français ont décidé eux-mêmes et ils n'auront plus de doutes dorénavant. Une grande partie des Français va penser plus librement".

"LE MÉRITE REVIENT A LE PEN"

"Pourtant, tout était contre nous", insistent unanimes les militants: "le blocage médiatique, l'obstruction des partis institutionnels, les pressions des candidats pour éviter à notre candidat d'avoir les 500 signatures". Bref, explique Marine Le Pen, l'une des trois filles du président du Front national, "Jean-Marie Le Pen a dépassé la diabolisation". Confiance, courage, mérite, force, détermination reviennent dans les commentaires, "Jean-Marie Le Pen a eu la capacité de s'exprimer tel qu'il est. Il a démontré qui il était", explique Samuel Le Maréchal, membre de la direction du Front national et gendre du président. Soudain, le commentaire se transforme en déclaration d'amour, Jean-Marie Le Pen devient l'homme providentiel, pour Lydie Schenardi, conseillère régionale Front national de Paris Ile-de-France, qui voit dans la surprise Le Pen, 40 ans de militantisme récompensé. "Les Français ont découvert un homme", dit Marine Le Pen. "On le connaît, on l'aime, cet homme", en parlant de son père, confie Yann Le Pen, la deuxième fille du président du parti d'extrême droite. "Avec Le Pen, la France va retrouver son rang", ajoute Samuel Le Maréchal.

CHIRAC HUÉ, JOSPIN SIFFLÉ, MÉGRET LE TRAITRE

Après l'intervention de Jean-Marie Le Pen et les manifestations de joie désordonnées qu'elle suscite, les militants écoutent d'une oreille les prestations des deux candidats de l'exécutif. Au baromètre des sifflets, Jacques Chirac l'emporte. "Chirac en prison, Chirac en prison", crient les militants lors de l'apparition du président à l'écran. "On a eu Jospin, on va avoir Chirac", explique Samuel, un jeune militant de 28 ans de la région parisienne. "La droite a mené une politique de gauche et la gauche, c'est une utopie", tente d'analyser Rock Prévot. "Il n'y avait pas vraiment de choix en dehors de Le Pen", ose à peine expliquer une jeune sympathisante pour se justifier.

Mais ce qui irrite bien plus les militants du Front national, c'est que, comme l'explique George Le Hot, candidat frontiste aux législatives de juin prochain à Antony, "si Bruno Mégret s'était désisté avant le premier tour, Le Pen serait arrivé en tête avec plus de 20% des voix". Dans son intervention après les résultats, Bruno Mégret, président du Mouvement national républicain, scission du FN en 1998, a appelé les Français à voter pour son ancien président. "C'est la moindre des choses", commente Jean-François Touzé, directeur de la cellule Idées-Images de Jean-Marie Le Pen et membre du bureau exécutif du parti. "L'élimination de la gauche, poursuit-il, c'est la nouvelle donne, et Jacques Chirac aurait tort de croire au front républicain."

Parce que "nous sommes en position d'arriver au pouvoir, il n'y a rien à changer aux thèmes de campagne", analyse Jean-François Touzé en préparatif du second tour. "Le Pen se posera en candidat du rassemblement" devient la phrase slogan des militants convaincus que "Le Pen n'est pas un extrémiste, pas un antisémite, pas un xénophobe". "Lutte contre la misère, le chômage et l'insécurité" restent les trois thèmes de campagne pour Jany Le Pen, l'épouse du leader de l'extrême droite, qui croit comme la plupart des militants que ce dernier a de bonnes chances de devenir le futur président de la République.

Gaïdz Minassian


• LEMONDE.FR | 22.04.02 | 04h02
• MIS A JOUR LE 22.04.02 | 04h13

A la Bastille, une manifestation entre rejet du FN et espoir de renouveau à gauche

A peine les estimations confirmées, ce sont d'abord quelques dizaines de personnes, puis des centaines et enfin des milliers qui se sont réunis entre la place de la République et la place de la Bastille, à Paris, pour manifester contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle. Un mouvement spontané, au climat incertain, où les revendications anti-Le Pen le disputaient à de surprenants moments de liesse populaire.

La foule, composée en forte majorité de jeunes gens, se déplace le long du boulevard Beaumarchais au rythme des musiciens et des chants révolutionnaires. Il y règne une ambiance étrange, hésitant entre stupéfaction et la volonté de voir en ce rassemblement l'émergence d'une force populaire nouvelle. Un jeune couple reste toutefois sans voix: on est "consternés, très en colère, contre les gens qui n'ont pas été là au premier tour, qui ne sont pas là dans la rue maintenant, contre la gauche qui n'a pas mené une vraie politique de gauche. C'est surtout ce soir l'écoeurement et l'accablement qui dominent." Un peu plus loin, même constat: "Pire que la honte, c'est surtout la catastrophe."

Les mots semblent manquer lorsqu'on se risque à demander une réaction à chaud: "un choc mémorable, un grand coup de pied", disent les uns, "il y a trop de colère, de rejet, de mensonge", disent les autres. "Et puis, la politique, on en a fait un cirque, nous tous…", se reprochent certains. "J'ai honte, je me sens profondément humilié par rapport aux autres pays", retrouve-t-on souvent. Un choc donc, pour reprendre le terme qui revient le plus fréquemment, mais qui semble prêt à céder la place à l'espoir. Pour Patrick, "il y a enfin un mouvement de résistance qui se met en place. Il va falloir se mobiliser pour les législatives, sinon ça sera dans la rue pendant 5 ans. Il pourrait y avoir un mouvement comme à l'italienne contre Berlusconi, pour essayer de montrer que le peuple est là.(…) Depuis 15 ans que j'habite Paris, j'ai jamais vu une telle mobilisation spontanée. Je pense qu'il va y avoir des échéances, comme le 1er mai, qui est un symbole pour beaucoup de gens de tous les bords. Il y a un 'mini mai 68' qui est peut-être en train de se mettre en place, dans lequel il faut se lancer corps et âme."

"QUELQUE PART IL Y A UN ESPOIR"

Le long des rangées de manifestants, l'idée d'une secousse salutaire se développe tant bien que mal, comme pour essayer de relever la tête. "Il y aura peut être une étincelle qui peut réveiller les gens", pense Bruno, tandis que Claude estime "que les gens ont besoin de réagir, que c'est d'abord une réaction après un choc, une incompréhension."

Comme un sursaut, et même plus pour ce jeune homme qui brandit ironiquement une rose sur la place de la Bastille, et qui voit dans les événements "presque une victoire". "Je pense qu'il y a plus d'espoir que si Jospin était passé, quelque part il y un espoir", ajoute-t-il, affichant son optimisme. L'idée paraît saugrenue, un peu moins lorsque l'on voit le mouvement quasi-festif qui déroule son cortège dans les rues de Paris, entre les cris de "No Pasaran", de "nous sommes tous des enfants d'immigrés" ou appelant pour un second premier tour.

Le réveil ? Pour Assoumane, le changement se résume dans sa seule présence: "Maintenant, je vais faire attention à la politique, c'est la première fois que je descends dans la rue pour une manifestation politique. Si c'était à refaire, je le referai." Un autre jeune homme a déjà pris une résolution: "Il faut vraiment qu'on se mette à réfléchir, qu'on arrête de se traîner devant Loft story."

Plus loin, et alors que les manifestants se dirigent en ordre dispersé vers l'Hôtel de Ville ou la place de la Concorde, un autre groupe de jeunes gens discute: "Il faut qu'il y ait une suite sinon ça n'a pas de sens. Que les jeunes se bougent, qu'on organise une marche silencieuse sur l'Elysée, pour plus d'impact. Le côté festif de ce soir, c'est un peu bizarre, parce qu'après, on ne sait plus pourquoi on est là."

Pas forcément convaincus que cet événement va secouer le monde politique dans le bon sens, d'autres restent inquiets, à l'image de Ben: "Je ne trouve pas ça libérateur. Je sais pas si je dois taper dans mes mains ou si je dois faire la gueule, si je dois crier ou me taire…Mais il faut que la mobilisation dure, que ça soit comme ça tous les jours. Au second tour, je voterai Chirac, mais en fermant les yeux."

D'abord être là, pour se rappeler que tout cela est vrai, et que l'on peut encore influer sur le cours des choses. C'est le sentiment qui semble animer les manifestants. Une jeune femme le résume: "Ce soir, il faut descendre dans la rue. Même si c'est bizarre, ce soir, dans ces circonstances… Qui s' attendait à sortir dans la rue ce soir ?"

Erwan Le Duc


• LEMONDE.FR | 22.04.02 | 08h33
• MIS A JOUR LE 22.04.02 | 09h09
Selon les résultats définitifs communiqués lundi par le ministère de l'intérieur sur la France entière, sauf la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe, la Polynésie et les Français de l'étranger, Jacques Chirac arrive en tête du premier tour de l'élection présidentielle avec 19,67% des voix. Suivent Jean-Marie Le Pen avec 17,02% des voix, puis Lionel Jospin avec 16,07%. Il s'agit d'un véritable cataclysme dans la vie politique française.

Le séisme Le Pen, la victoire amère de la droite, l'abandon de Jospin

Le premier tour de l'élection présidentielle s'est traduit par un véritable séisme politique, avec l'éviction de Lionel Jospin du second tour où Jacques Chirac, arrivé en tête, affrontera Jean-Marie Le Pen.

Pour la première fois dans l'histoire de la République, un candidat d'extrême droite participera au second tour d'une élection présidentielle. Selon les résultats définitifs communiqués lundi par le ministère de l'intérieur sur la France entière, sauf la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe, la Polynésie et les Français de l'étranger, Jacques Chirac arrive en tête avec 19,67% des voix. Suivent Jean-Marie Le Pen avec 17,02% des voix, puis Lionel Jospin avec 16,07%.

Quant aux scores des autres candidats, les résultats sont extrêmement atomisés et ne dépassent pas 7%. Quatre autres candidats franchissent le seuil des 5%, qui permet le remboursement des frais de campagne: François Bayrou (6,89% des voix), Arlette Laguiller (5,77%), suivis de Jean-Pierre Chevènement (5,36%) et de Noël Mamère (5,27%).

Viennent ensuite, avec moins de 5%, Olivier Besancenot (4,29% des voix), Jean Saint-Josse (4,28%), Alain Madelin (3,92%), Robert Hue (3,41%), Bruno Mégret (2,36%), Christiane Taubira (2,15%), Corinne Lepage (1,89%), Christine Boutin (1,19%) et Daniel Gluckstein (0,47%).

A l'annonce de ces résultats, le candidat du FN, Jean-Marie Le Pen, savourant sa victoire, a déclaré sur France 2 que son score surprise signifiait "la défaite des deux leaders de l'établissement, Jacques Chirac et Lionel Jospin". Les électeurs, a-t-il poursuivi, ont exprimé "le rejet des gens qui les ont dirigés aussi inefficacement pendant cinq et sept ans". "La décence voudrait qu'ils disparaissent de la compétition compte tenu qu'ils sont ultra-minoritaires", a-t-il lancé à l'adresse de Jacques Chirac et Lionel Jospin. "Les Français ne voulaient plus que l'avenir du pays se résume à un duel entre Jospin et Chirac. J'ai contribué à la première partie de ce vœu, j'espère contribuer à la deuxième".

Lionel Jospin, lui, était arrivé vers 19 heures à son QG de campagne parisien. Sur place, les visages étaient tendus, certains militants craignant même que leur candidat n'atteigne pas le second tour en raison d'un score élevé du président du Front national. A l'annonce des résultats, cris et pleurs ont été entendus. Marie, une jeune militante, réagissait: "On ne s'est pas méfié, on s'est trop laissé entraîner sur le terrain de l'insécurité. Le Pen, c'est le jeu démocratique, mais c'est grave." Entre consternation et colère, les militants commençaient à parler de manifestations et d'un front anti-Le Pen. Tirant rapidement les leçons de sa défaite après son élimination au premier tour du scrutin présidentiel, le premier ministre, qui a fait une allocution à 22 heures passées, a immédiatement annoncé qu'il se retirerait de la vie politique après le second tour de la présidentielle, déclarant assumer "pleinement la responsabilité" de son "échec". Le chef du gouvernement a qualifié ce résultat de "profondément décevant" pour lui et "ceux qui m'ont accompagné dans cette action". Pour le premier ministre, le score de 20% de l'extrême droite est "un signe très inquiétant pour la France et notre démocratie".

De son QG de campagne, le président sortant, Jacques Chirac, a, pour sa part, appelé les Français à se rassembler pour un "sursaut démocratique". Il a invité les Français à se rassembler "pour défendre les droits de l'homme, pour garantir la cohésion de la nation, pour affirmer l'unité de la République, pour restaurer l'autorité de l'Etat". "Ce rassemblement est possible et il est nécessaire", a-t-il déclaré. "La démocratie est le bien le plus précieux", "la République est entre vos mains", a-t-il souligné, ajoutant: "La France ne peut attendre. Voici venu le temps du sursaut démocratique".

LES NOUVEAUX RAPPORTS DE FORCES

Les résultats du premier tour de la présidentielle ont fait émerger de nouveaux rapports de forces dans la vie politique française. Le score total de l'extrême droite avoisine les 20%, soit cinq points de plus que le meilleur score de M. Le Pen, lors de la présidentielle de 1995. L'extrême gauche dépasse les 10%, soit le double de ce qu'avait fait, seule, Arlette Laguiller en 1995. Les deux extrêmes totalisent un petit tiers de l'électorat.

La gauche plurielle, sans compter Jean-Pierre Chevènement, dépasse à peine le quart des suffrages exprimés, avec un Parti communiste qui atteint son plus bas niveau historique avec moins de 4%. Robert Hue est devancé par Arlette Laguiller, mais aussi par un autre candidat trotskiste, Olivier Besancenot (LCR) et par le candidat des chasseurs, Jean Saint-Josse.

La droite parlementaire (Jacques Chirac, François Bayrou, Alain Madelin, Corinne Lepage, Christine Boutin) recueille, quant à elle, près d'un tiers des suffrages exprimés.

LES REPORTS DE VOIX

Dimanche, dans la soirée, en direct de son QG de campagne, Bruno Mégret, candidat du Mouvement national républicain (MNR) à la présidentielle, a appelé "dès maintenant les électeurs à se mobiliser autour de (la candidature) de Le Pen pour le second tour". "Je remercie les électeurs qui se sont rassemblés autour de ma candidature et je les appelle dès maintenant à se mobiliser autour de celle de Le Pen pour le second tour", a-t-il déclaré. "Nous assistons à un rejet majeur de la classe politique", a-t-il expliqué, ajoutant que "face à cette crise majeure, je me félicite des scores spectaculaires de la droite nationale et républicaine, qui atteint près de 20%, et tout particulièrement, disons-le, celui de Jean-Marie Le Pen". "Je me réjouis que nos idées aient pris un nouvel élan pour l'avenir", a-t-il conclu.

Le porte-parole du PS, Vincent Peillon, a annoncé que le PS soutiendra le président Jacques Chirac lors du second tour de l'élection présidentielle, le 5 mai. Noël Mamère, le candidat des Verts à la présidentielle, a, lui aussi, appelé dimanche soir "à tout faire pour battre Le Pen", en ajoutant: "Ils ne passeront pas".

Jean-Pierre Chevènement a, pour sa part, affirmé que "le peuple et la France ne doivent pas être abandonnés au Front national". "Notre pays a besoin d'une refondation républicaine", a-t-il estimé. "La campagne a occulté les véritables enjeux et a débouché sur le vote de défoulement que nous voyons. Le Pen a bénéficié d'une véritable campagne de promotion de la part de l'establishment", a estimé le candidat du Pôle républicain. "Que le second tour de l'élection présidentielle puisse avoir lieu entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen donne la mesure de l'extrême décomposition de notre système politique", a-t-il affirmé. "Cette décomposition reflète la crise grave qui résulte de l'application à notre pays, depuis le début des années 1980, d'une politique libérale qui méconnaît les besoins des couches populaires", a-t-il expliqué.

Le Parti communiste, quant à lui, a laissé au second plan sa propre débâcle électorale pour lancer, également dès dimanche soir, un appel à un "sursaut démocratique", afin de faire barrage à l'extrême droite et à son leader, Jean-Marie Le Pen. A mots couverts encore, ses dirigeants n'ont guère laissé de doute sur leur position pour le second tour de l'élection présidentielle: le PCF préférera appeler ses électeurs à voter Jacques Chirac.

Olivier Besancenot, candidat de la Ligue communiste révolutionnaire, a également appelé les Français à "la résistance contre le fascisme". "Ce soir, je crois qu'il y a un schisme politique dans ce pays. C'est la victoire des pires ennemis des salariés et de la jeunesse, d'un parti qui représente l'héritage du fascisme, du régime de Vichy", a déclaré Olivier Besancenot, crédité de 4,29% des suffrages. "Je partage la tristesse des gens apeurés du retour du fascisme dans ce pays. C'est le résultat de la politique menée par la gauche plurielle, qui s'est dramatiquement coupée de ses électeurs", a-t-il ajouté. "L'heure est à la refonte de l'espoir à gauche", a conclu le candidat de la LCR en appelant à "la résistance contre le fascisme et la politique patronale".

De son côté, Arlette Laguiller, qui n'a pas effectué la percée annoncée par les sondages, a estimé que Lionel Jospin était le seul responsable de sa défaite et annoncé que Lutte ouvrière n'appellerait pas à voter Jacques Chirac pour faire barrage à l'extrême droite. "Nous n'appellerons pas à voter Chirac", a déclaré la candidate d'extrême gauche, qui arrive en cinquième position, avec 5,77% des votes.

A l'annonce des résultats, des rassemblements spontanés ont été organisés dans les principales villes de France, pour dénoncer le score de M. Le Pen et ses conséquences. A Paris, place de la Bastille, ce sont des milliers de personnes, jeunes et vieux, qui se sont rassemblées, portant, pour certaines, des panneaux placardés dans le dos avec ces mots: "j'ai honte d'être Français" ou "cherche billets d'avion pour quitter la France".

Environ 4 000 personnes ont manifesté aussi à Rennes, près de 2 500 à Nantes. Plus d'un millier de personnes se sont également réunies sur la Grand-Place de Lille. Des manifestations ont aussi rassemblé 400 personnes à Bordeaux, près de 200 à Nice, quelque 200 aussi à Saint Etienne.

Avec AFP et Reuters

Les scores des seize candidats à la présidence

Voici la totalisation définitive pour la France entière, sauf la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe, la Polynésie et les Français de l'étranger, établie lundi par le ministère de l'Intérieur (1er tour):

Inscrits:    40.251.881
Votants:     29.129.595
Exprimés:    28.141.988

Absentions:      27,63%

Jacques Chirac (président sortant de droite): 19,67% Jean-Marie Le Pen (Front national, extrême droite): 17,02% Lionel Jospin (premier ministre socialiste): 16,07% François Bayrou (centre): 6,89% Arlette Laguiller (trotskiste): 5,77% Jean-Pierre Chevènement (souverainiste): 5,36% Noël Mamère (écologiste): 5,27% Olivier Besancenot (trotskiste): 4,29% Jean Saint-Josse (chasseurs, droite): 4,28% Alain Madelin (droite libérale): 3,92% Robert Hue (Parti communiste): 3,41% Bruno Mégret (extrême droite): 2,36% Christiane Taubira (gauche): 2,15% Corinne Lepage (écologiste, droite): 1,89% Christine Boutin (droite): 1,19% Daniel Gluckstein (trotskiste): 0,47%