Le Monde - Politique -
Élection présidentielle 2002, Après (provisoire)


– S O M M A I R E –

Analyse: La gauche plurielle en miettes
Chronique: Télévision: Une incroyable assurance
Chronique: Abstention, piège à…!

– Présidentielle 2002, les autres séries –
Présidentielle 2002, Avant
Présidentielle 2002, Pendant



• LEMONDE.FR | 22.04.02 | 04h49

La gauche plurielle en miettes

La gauche plurielle avait permis à Lionel Jospin de l'emporter en 1997. Construction originale, associant les anciens partenaires de l'union de la gauche mitterrandienne – socialistes, communistes et radicaux de gauche – avec les Verts et les amis de Jean-Pierre Chevènement, elle avait su créer une dynamique, renouveler les hommes et les idées, assurer au leader du PS une majorité qui a résisté à l'épreuve du pouvoir sans trop de turbulences.

Cinq ans plus tard, c'est la gauche plurielle qui fait chuter Jospin. Pas seule, certes. La poussée de l'extrême gauche y est aussi pour beaucoup. Mais c'est bien, en premier lieu, l'affaissement et l'éclatement de l'attelage pluriel qui explique l'échec du premier ministre. L'affaissement est net : les cinq courants associés pendant cinq ans dans l'exercice du pouvoir voient leur score global chuter à 32,7%, soit un recul de 9 points par rapport à juin 1997. Quant à l'éclatement, il est mortel : la dispersion sur cinq candidats prive Jospin du potentiel qui lui aurait permis de figurer en position de force au second tour. N'aurait-il eu à ses côtés, comme en 1995, qu'un candidat communiste et un candidat Vert, il pouvait espérer retrouver ses 23% d'il y a sept ans ; la dissidence de Jean-Pierre Chevènement (5,3%) et celle de la radicale de gauche, Christiane Taubira (2%), l'ont privé de ce potentiel.

L'AVIS DE DECES DU PARTI COMMUNISTE

Le deuxième enseignement du scrutin est qu'il signe, en quelque sorte, l'avis de décès du Parti communiste. Avec 3,4% des voix et moins d'un million de voix, Robert Hue accumule les records les plus calamiteux pour son parti. En recul de 5 points et de plus d'un million et demi de voix par rapport à son score de 1995, il ramène le PCF à un stade groupusculaire qu'il n'avait pas connu depuis les années 1920. Il achève d'effacer une histoire de quelque soixante-dix ans qui avait vu le "premier parti de France", culminer à 30% au lendemain de la Libération. Tous les efforts de Robert Hue, depuis 1994, pour tenter de sauver le "Parti", la mutation qu'il a engagée, la réforme des statuts et la participation au gouvernement se soldent par un échec cinglant dont on imagine mal comment il pourrait se remettre.

Tout, en effet, le condamne. Pour la première fois de son existence, le PCF est largement distancé par l'extrême gauche trotskiste dont les trois candidats recueillent trois fois plus de voix que lui. Au surplus, l'exaspération qui s'est exprimée massivement dans les urnes à travers le vote d'extrême gauche, mais aussi d'extrême droite, témoigne que le PCF a perdu pratiquement toute crédibilité dans le monde ouvrier qui fut longtemps sa citadelle et sur le terrain de la protestation sociale et de la défense des exclus dont il avait fait son credo. Enfin, le contre-coup risque d'être fatal pour les communistes lors des législatives, tant le PCF paraît laminé dans la plupart de ses anciens fiefs : le voilà avec des scores inférieurs à 10% à Nanterre ou à Vénissieux, à La Seyne-sur-Mer ou à Saint-Denis, à Nîmes ou La Ciotat, au Havre ou à Drancy, partout écrasé par l'extrême droite. Les communistes étaient parvenu, en 1997, à sauver les apparences et à renforcer leur poids à l'Assemblée nationale en s'adossant à leurs bastions municipaux et en profitant à plein de l'union avec les socialistes. Privés de ces deux points d'appui, leurs 35 députés sortants risquent de subir une déroute aux législatives de juin.

Les Verts avaient l'ambition, depuis leur accord avec Lionel Jospin en 1997 et grâce à leur participation au gouvernement, de sortir de la marginalité et de devenir la seconde force d'une gauche rénovée. Maigre satisfaction : Noël Mamère, avec 5,3% des voix, fait mieux que tous ses prédécesseurs écologistes, à commencer par Dominique Voynet en 1995 (3,3%) ; il franchit la barre des 5%, ce qui évite au moins aux Verts, contrairement aux communistes, une débâcle financière ; enfin il devance effectivement Robert Hue. Mais, sans même revenir sur l'échec global de la gauche plurielle, le bilan est tout sauf enthousiasmant. D'une part, Mamère réunit à peine plus de la moitié des suffrages de Daniel Cohn-Bendit aux européennes de 1999. D'autre part, les Verts sont loin d'avoir le monopole de la défense de l'écologie : il est talonné par le candidat des chasseurs et de la ruralité, Jean Saint-Josse (4,3%) et contesté par Corinne Lepage qui réunit près de 2%. Enfin, toute la stratégie des Verts risque d'être mise en échec aux prochaines législatives : si la débandade de la gauche se confirme en juin, on ne donne pas cher de l'accord avec le PS qui leur a réservé une quarantaine de circonscriptions. Non seulement l'ambition de constituer un groupe parlementaire autonome à l'Assemblée paraît totalement hors de portée, mais la reconduction des cinq députés Verts sortants pourrait, elle-même, être compromise. Nul doute que, dans cette hypothèse, les opposants à Dominique Voynet comme à Noël Mamère retrouveraient de la voix.

Reste Jean-Pierre Chevènement, dont l'aventure se termine médiocrement. Il espérait faire bouger les lignes, dépasser la frontière droite-gauche, refonder la République et avait un moment été crédité, en février, de 12% voire même 14% des intentions de vote. En dépassant à peine la barre des 5%, le maire de Belfort retombe sur terre brutalement. Non seulement il a contribué directement à la chute de Jospin, mais la campagne de plus en plus sévère qu'il a menée en renvoyant dos à dos les deux sortants et en invitant les électeurs à les "sortir" va laisser des traces sévères à gauche. Dans le paysage qui émerge de ce premier tour, on peut gager que le Pôle républicain esquissé dans le sillage de la candidature Chevènement a toute chance d'être mort-né.

UNE GAUCHE A RECONSTRUIRE

La gauche est donc à reconstruire, selon le mot de François Hollande. Elle devra s'y employer dans les pires conditions. La brutalité du choc encaissé le 21 avril risque de la laisser groggy pour un bon moment et on la voit mal capable de se remobiliser d'ici aux législatives de juin. Le retrait de la vie politique de Lionel Jospin la prive du leader qui avait su dépasser les échecs et les divisions du mitterrandisme finissant. Le droit d'inventaire que tel ou tel des responsables socialistes ne manquera pas d'exercer pourrait, en outre, replonger le PS dans les affres de ses vieilles querelles. Il faut remonter à 1969 pour trouver la gauche absente du second tour de la présidentielle ; deux ans avant la refondation du PS au congrès d'Epinay. L'histoire ne se répète pas. Le PS d'aujourd'hui bénéficie d'atouts, de talents et d'expérience. Mais c'est quand même à une reconstruction comparable que la gauche doit désormais s'atteler si elle ne veut pas être durablement renvoyée dans l'opposition.

Gérard Courtois


ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.04.02
La chronique de Dominique Dhombres

Télévision: Une incroyable assurance

C'était peut-être la première fois qu'il disposait d'autant de temps, à une heure de grande écoute, pour exposer son programme. Jean-Marie Le Pen était, mardi soir, l'invité d'Olivier Mazerolle et de Gérard Leclerc, sur France 2. Personne ne pourra reprocher au chef du Front national d'avoir été vague. Encore moins de manquer de confiance en soi. Il ne dit pas, comme Lionel Jospin, "si j'étais élu président", mais "dès que je serai élu président".

Les électeurs qui voteront pour lui au second tour ne pourront, en aucun cas, se plaindre après coup qu'il y a eu tromperie sur la marchandise.

Ce que propose Le Pen n'est pas nouveau, mais ce qui change tout, c'est qu'il est cette fois en mesure de passer à l'acte. Il faut le croire quand il affirme qu'il inscrirait la préférence nationale à l'article premier de la Constitution. Les Français bénéficieraient désormais d'un traitement de faveur par rapport aux étrangers dans tous les domaines, que ce soit le travail, le logement ou les allocations familiales. Les immigrés seraient "incités", y compris par des licenciements sélectifs, à rentrer dans leur pays d'origine. Un référendum serait organisé, dans les délais les plus brefs, pour faire sortir la France de l'Union européenne et pour revenir au franc. Les barrières douanières seraient rétablies. L'impôt sur le revenu serait supprimé en cinq ans. Les fonctionnaires partant à la retraite ne seraient remplacés que dans la proportion d'un sur deux ou d'un sur trois. La peine de mort serait remise en vigueur.

Tout cela dit tranquillement, avec une incroyable assurance. Les rappels de ses déclarations scandaleuses de jadis sont balayés d'un revers de la main. Même le général de Gaulle, qu'il a toujours combattu, est appelé à la rescousse. "Je suis dans la vie politique française depuis quarante-six ans. Croyez-vous, comme disait de Gaulle, que c'est à mon âge que je vais devenir dictateur ?" Les cortèges de lycéens et d'étudiants qui le conspuent deviennent, dans sa bouche, "de toutes petites minorités". Ils feraient mieux de rester en classe à étudier "le français et l'arithmétique" plutôt que de défiler dans les rues.

L'aisance de Le Pen est phénoménale. Il va "mener son combat jusqu'au bout, et avec la volonté de gagner". Au moins, on sait ce qui se passerait dans les cent premiers jours de sa présidence. C'est très simple: c'est une recette pour la guerre civile.

Dominique Dhombres


• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.04.02
La chronique de Pierre Georges

Abstention, piège à…!

Ce débat, ce fameux débat d'entre deux tours - on ne parle pas ici de télévision et du rite du duel-pugilat heureusement esquivé -, toute la France l'a désormais. Partout l'on parle. Partout l'on cherche à comprendre. A mieux comprendre. A se comprendre. Partout un pays sonné, stupéfait et comme malheureux de se découvrir et de se révéler au monde entier aussi déboussolé et aussi caricatural se livre à une espèce d'introspection morose et inquiète.

La France, on l'a lu, est moquée partout et d'abondance. La France fait rire, jaune, mais rire. A la mesure de son arrogance donneuse de leçons et de son autoproclamation permanente sur sa vertu à être le pays idéal des droits de l'homme et du citoyen. La France est apparue, après une campagne sans queue ni tête autres que la détestation d'elle-même et l'exposition complaisante de ses propres plaies et fantasmes, comme un pays paumé, fatigué, à bout d'idées, à bout d'envies, à bout aussi d'idéal. Prêt, par ses minorités protestataires et ses bataillons abstentionnistes, à jeter la démocratie avec l'eau du bain, dans une capitulation de l'intelligence citoyenne et de l'esprit civique.

Cette France s'est découverte, dimanche soir, telle qu'elle est. Pas belle à voir avec au deuxième tour, un triomphe pour lui, un désastre pour nous tous, la présence de celui que le quotidien de Londres The Independent, ce mercredi matin, qualifie de " vieux et vil politicien" tout en précisant qu'il ne représente pas, "les manifestations le prouvent, la vraie France".

La vraie France ? Où est-elle ? Où en est-elle ? A culpabiliser ? A s'interroger ? A se mobiliser ? A chercher les causes et remèdes de cette plaie purulente, sur son flanc est notamment, aux marches du désespoir ? A faire l'inventaire des mille et une bonnes et mauvaises raisons qui nourrissent l'électorat lepéniste, plus désespéré qu'extrémiste ?

Peut-être en est-elle là en effet. Et peut-être déjà plus là. Tant le résultat de dimanche, à toutes choses désastre est bon, pourrait avoir eu un effet salutaire, désordonné mais salutaire, sur le réveil des citoyens. Et sur l'éveil de toute une classe d'âge, parmi les plus jeunes, aux exigences et à la fragilité de la démocratie.

On sait bien, on sait trop, que parmi ces jeunes, du moins ceux qui sont allés voter, un pourcentage non négligeable, près de 20 % des votants de 18 à 25 ans, ont choisi le camp du désespoir et de la haine. Mais on sait aussi, parce qu'ils le disent et le clament, que la grande majorité de ces jeunes ne veulent pas de cette France-là, de cet avenir ou non-avenir-là.

A toutes choses, désastre est bon. La leçon fut et reste cruelle. Cinglante, effrayante même comme un cauchemar éveillé. Il se peut, incurable et nécessaire optimisme, qu'elle soit profitable. Et qu'enfin, après avoir trop pris la politique pour un spectacle dérisoire et la démocratie pour un jeu de rôle biseauté et vain, beaucoup se décident à s'engager, à œuvrer, à défendre mieux leurs idées et leurs libertés.

Abstention, piège à ... ! Voilà bien pourquoi, dans le tumulte des esprits et des regrets, des inquiétudes et des prises de conscience, l'urgence commande moins de descendre dans les rues que de filer dans l'isoloir, le 5 mai, mettre la vilenie à l'isolement !

Pierre Georges