Dire le monde

 O n le sait au moins depuis Korzybski, « la carte n'est pas le territoire ». Mais il y a un rapport entre ces deux objets, l'un représente l'autre. À considérer que ça fonctionne dans les deux sens même si l'un de ces objets préexiste à l'autre : on peut indifféremment « lire » un territoire à partir d'une carte ou une carte à partir d'un territoire. Factuellement, un « territoire » est déja une représentation, pour la raison simple et évidente qu'un individu n'est pas relié à ce territoire dans sa globalité, n'est pas lui, et le perçoit indirectement, par ses sens ; à partir de cette perception il s'en fait une représentation partielle qui est donc déjà une sorte de carte, ou au moins une « cartographie ». Mais il y a plus : la carte est un objet autonome qui « se présente », non pas une “représentation” mais l'image du concept qu'elle résume, « le territoire » comme objet social. En ce sens on peut dire qu'elle « est » le “territoire”, mais non pas celui figuré, la portion de surface que telle carte décrit dans sa forme matérielle plus ou moins détaillée : elle nomme un objet social indépendant de cette surface géologique. Une « carte de France » est à la fois la description sommaire d'une superficie déterminable et la désignation d'un concept qu'on relie à elle mais qui n'est pas elle, l'objet symbolique “la France” qui est avant tout un concept politique, social et historique. Pour illustration, alors qu'il y a continuité de l'objet symbolique “la France” de 1793 à 2006, selon qu'on fasse sa cartographie en 1800, 1830, 1860, 1890, 1920, 1942, 1954 ou 1980, la surface représentée variera en forme et superficie, allant d'environ 300.000 km² à plus de 5.000.000 de km².

Une carte est un objet à plusieurs fonctions et en outre, il existe différents types de cartes : celles dites topographiques ou « d'état-major » ont essentiellement comme but de représenter un territoire aussi fidèlement que possible et sans lui attribuer de fonction sociale autre ; les cartes dites routières s'intéressent peu aux détails topographiques et s'attachent avant tout aux réseaux de circulation (routes, mais aussi voies de chemins de fer et voies navigables, parfois même les « couloirs aériens »), aux cités et aux sites ; il y a aussi toutes sortes cartes à usages particuliers (géologiques, historiques, etc.) ; enfin, il existe les cartes dites géopolitiques qui s'intéressent à des choses qui ne sont pas réellement cartographiables : les frontières, les populations, les ressources, les productions, les religions, etc. Il y a certes une association entre ces informations et les territoires représentés, mais elle est assez indirecte. Bien que les précédentes soient aussi des objets sociaux autonomes, c'est plutôt à ce dernier type de cartes que je pensais en commençant mon texte.


Comme l'indique son nom une carte géopolitique est un objet politique et même, on peut considérer son côté « géo » négligeable comme représentation de territoire : le principal but est de « nommer », de « dire le monde ». Il est par exemple intéressant de voir que peu avant les compromis franco-britanniques de la dernière décennie du XIX° siècle, au centre des cartes de l'Afrique il y avait une vaste zone non représentée, car « non politique » ; après ces compromis elle fut représentée, alors même que la connaissance qu'on avait de sa topographie restait encore assez sommaire ; c'est que, les « puissances coloniales » s'étant entendues sur le découpage de cette zone, elle était alors devenue « politique » donc « représentable ». Autre différence notable entre les cartes d'usage autre et celles géopolitiques, alors que la plupart des cartes sont assez fidèles à la topographie, une carte géopolitique peut s'en éloigner de beaucoup : une carte routière de la France ne représente que sa partie métropolitaine et quelques îles proches, le tout à la même échelle et à-peu-près à sa place relative (bien que la Corse soit souvent beaucoup plus proche que dans la réalité) ; une carte géopolitique représentera aussi, le plus souvent, les départements et territoires lointains, cela à diverses échelles (en général, les départements sont grossis et les territoires réduits, notablement la Polynésie, huit fois plus vaste que la métropole en superficie réelle et, sur les cartes, à-peu-près de la dimension de la Nouvelle-Calédonie).

Nommer le monde… Cela a une importance proprement politique. Précisément, ça « crée de la réalité », une réalité politique et sociale. Puisque je parlais d'eux : dans la majorité des ouvrages géopolitiques anglo-saxons les territoires français lointains et souvent les départements d'outre-mer sont décrits comme des entités autonomes, et les données qui les concernent traitées à part ; en revanche, pour les ouvrages qui en proviennent, les territoires sous administration des États-Unis sont généralement inclus dans les données concernant ce pays. Et bien sûr, on constate l'exact contraire pour les ouvrages d'origine française. On dira peut-être que ce sont des détails peu importants ; ce n'est pas mon point de vue. Mon exemple illustre certes une divergence d'appréciation apparemment mineure mais qui peut avoir des implications qui ne le sont pas. Par exemple, selon qu'on considère tel territoire comme entité autonome ou comme partie d'un ensemble politique plus vaste, on n'aura pas le même point de vue sur la légitimité des parties en cause dans le cas où ce territoire décide de proclamer son indépendance. On en eut notamment l'illustration durant le conflit entre l'Algérie et la métropole, qui était une insurrection sur le territoire national du point de vue des autorités françaises, une juste revendication d'indépendance du point de vue de celles des États-Unis. Ou en sens inverse, pour la France la prise de pouvoir de l'insurrection castriste à Cuba était considérée comme une guerre d'indépendance, pour les États-Unis elle était considérée comme un coup d'État dans un territoire administré.

Bien sûr, il y a des cas plus spectaculaires, comme celui-ci :

  

  

 

 


Dans ces cartes représentant censément la même entité politique, il y a des variations de tous ordres dans le découpage du territoire comme dans la dénomination des parties qui le composent. La dernière surtout me frappe : les « territoires palestiniens » y sont quasi-indiscernables, le Golan inclus dans l'entité, et surtout, il y a une inexactitude intéressante, Jérusalem y est spécifiée comme capitale de l'entité, ce qui anticipe quelque peu sur la réalité… Mais un peu plus haut, dans la deuxième carte de la deuxième rangée, les « territoires » ne sont pas mieux marqués, il faut se pencher pour voir qu'ils y figurent. Alors : « territoires palestiniens », « territoires occupés » ou « territoires sous statut provisoire » ? Et, s'agit-il d'Israël ET les territoires ou d'Israël AVEC les territoires ? dit autrement : ces ensembles sont-ils juxtaposés ou l'un inclut-il l'autre ? On voit clairement ici que la description du territoire et sa dénomination induisent une certaine lecture de la situation politique dans cette zone par les auteurs de la carte.


Mais les choses vont plus loin : au-delà de ces différences facilement décodables qui expriment une position politique simple des auteurs de cartes, tant dans le cas des « territoires d'outre-mer » que de ce que les uns nomment « la Palestine » et les autres « Israël », une certaine description du monde détermine des emprises politiques et idéologiques plus profondes car indiscernables, considérées « naturelles », évidentes. Comme le découpage du monde en six continents, pour autant qu'on puisse considérer l'Océanie comme un « continent ». Ou sa division en orient, occident, sud et nord. Il est intéressant de voir qu'Asie et Europe forment dans cette description deux continents, les Amériques n'en formant en revanche qu'un. Depuis quelques temps les notions d'« occident » et d'« orient » sont discutées mais sont depuis quelques lustres relayées par celles de « nord » et de « sud » ; ce nouveau partage recoupe largement l'ancien, sinon qu'il inclut les ex-pays « de l'est » (qui, soit précisé, n'étaient pas « orientaux »…) ainsi que le Japon. Voici une planisphère :

Le nord est la partie au-dessus de la ligne rouge, le sud celle en-dessous. Je présume que vous le saviez déjà mais il est parfois bon de redire les évidences. Il faut beaucoup d'imagination pour placer l'Australie « au nord » et la Mongolie « au sud » ; pourtant la description actuelle de « l'état du monde » par “le nord” est telle. Mais il n'en faut pas moins pour dire que l'Australie est « à l'occident » quand dans le même temps on affirme que le Japon est la Chine sont « à l'orient ».

La notion d'occident n'est pas très ancienne, elle s'est imposée au XIX° siècle après que se développa au siècle précédent la notion d'orient. Avant cela, si certes on disait de l'Asie qu'elle était à l'orient, on ne l'aurait pas dit de l'Afrique du nord (qui est désormais « au sud »…) ; et « l'occident », c'était tout ce qui se trouvait à l'ouest de l'Europe, laquelle était « au centre », exception faite de la Scandinavie, qui était « au nord » et de la partie de l'Europe qui est au centre du bloc eurasiatique, qui d'évidence était « à l'est ». Cela dit, l'appartenance à l'Europe de tout ce qui se trouve à l'est de la Pologne ne fut pas évident au moins jusqu'au XVIII° siècle. Inversement, la partie métropolitaine de l'Empire ottoman, qui constitue aujourd'hui l'essentiel de la Turquie, était sans conteste européenne, cela au moins depuis la création de l'Empire byzantin, vers le V° ou VI° siècle de notre ère. L'Empire Byzantin, VI° siècle :



La partie… occidentale de « l'Empire d'orient » ne lui restera guère. Et voici la Turquie actuelle :


Incidemment, cette carte montre assez, je pense, l'imbécillité des opposant à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne au prétexte qu'elle serait « en Asie », alors que les mêmes soutiennent le plus souvent que la Géorgie et l'Arménie sont « en Europe » et n'ont rien trouvé d'étrange à l'entrée de Chypre dans l'UE. Enfin, ce n'est pas si incident : les limites de l'Europe sont introuvables et dépendantes des relations entre États, comme est fluctuant son « zonage » : de 1945 à 1990, toute la partie de l'Europe à l'est de la Scandinavie, de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie était déterminée comme « Europe de l'Est », ces pays et ceux plus à l'ouest était « l'Europe occidentale » ; à partir de 1990 on revint à une notion plus ancienne, celle divisant l'Europe en cinq parties : Europe du nord, de l'ouest, centrale et orientale, et Balkans. Mais depuis que l'Union européenne s'est étendue vers l'est, il se passe la chose curieuse que de plus en plus souvent des médiateurs parlent de l'Ukraine, de la Biélorussie, voire de la Géorgie, comme étant en « Europe centrale »… Il y a là-dedans une certaine logique : L'union européenne c'est « l'Europe occidentale », ergo « l'Europe de l'est » se déplace vers l'Asie « centrale » (laquelle est la partie la plus occidentale de l'Asie…) et l'ex-Europe de l'est se trouve désormais « au centre ».

Considérez cette carte :

Depuis le XIX° siècle, la partie au sud de la Méditerranée est « orientale », tandis que celle allant de l'Italie à l'Espagne est « occidentale » ; dans le concept actuel “nord” VS“sud” la Turquie est « du sud » et l'Espagne « du nord ». Où l'on voit que la géopolitique n'a pas guère à voir avec la topologie…


Cette répartition reste encore lisible comme fabrication politique, bien que beaucoup de gens prennent cela très au sérieux. M'occupe plutôt ici une manière de désigner le monde et ses parties qui a une action politique plus prégnante : modifier la perception que peut se faire une personne, une société, de sa position dans le monde. Prenons la question plus haut évoquée des « continents » : cette description repose sur une vision européo-centrée née de l'organisation du monde qui se développa à partir du XVI° siècle et qui vit son couronnement à la fin du XIX°. Or, elle ne correspond pas à l'organisation réelle des ensembles humains tels qu'ils se structurèrent au cours des temps. Un cas notable est l'invention de l'orient dont je disais qu'elle s'établit à partir du XVIII° siècle et, par contraste, de l'occident, question que traita il y a près de trente ans l'intellectuel américain Edward Said dans son ouvrage L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident. Comme il le dit si bien, « l’Orient a permis de définir l’Europe (ou l’Occident) par contraste : son idée, son image, sa personnalité, son expérience. La culture européenne s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une forme d’elle-même inférieure et refoulée ». En retour « l'orient », pris sous la domination de « l'occident », en vient à intérioriser cette vision des choses. Voici un passage éclairant de la page d'où j'ai repris ma citation de Said :

« Pour Saïd, "l’orientalisme a plus de valeur en tant que signe de la puissance européenne et atlantique sur l’Orient qu’en tant que discours véridique sur celui-ci". Car c’est bien de pouvoir qu’il s’agit : "Les représentations ont des fins". L’orientalisme, note-t-il, est à la fois un aspect du colonialisme et de l’impérialisme. Il est un "discours", une manière d’agir sur l’Orient, et même de le créer : "Le savoir sur l’Orient, parce qu’il est né de la force, crée en un sens l’Orient, l’Oriental et son monde". Ce qu’Edward Saïd étudie, c’est "un noeud de savoir et de pouvoir qui crée ‘l’Oriental’ et en un sens l’oblitère comme être humain" »
(repris de l'article de Mona Chollet « Edward W. Saïd, l’outsider », sur le site Périphéries).

Éclairant, bien sûr, si l'on adopte un point de vue en accord avec celui développé par Edward Said. L'oblitère comme être humain donc comme être social : « l'oriental » dessiné par l'orientalisme est un « être de nature », il est ce qu'il est parce qu'il ne peut être autre, « le chinois » est tel et tel, « l'Arabe » est tel et tel, « l'Indien » (rapidement rabattu vers « l'Hindou ») est tel et tel, ils le sont de toute éternité et le resteront « pour les siècles des siècles », c'est leur nature. L'orientalisme est un racisme comme les autres, avec le vernis brillant mais fallacieux de l'analyse scientifique et l'apport légitimant de la littérature orientaliste qui n'existe que pour confirmer le stéréotype de « l'orient insondable et mystérieux ». Stéréotype certes démonté par les faits, mais nos littérateurs se gardent bien, le plus souvent, de conter leurs voyages réels tels qu'ils les vécurent, pour nous en donner une image conforme de l'idéal oriental. Said toujours cite Nerval dans son courrier privé, une lettre à Théophile Gautier :

« Moi, j’ai déjà perdu, royaume à royaume, et province à province, la plus belle moitié de l’univers, et bientôt je ne vais plus savoir où réfugier mes rêves ; mais c’est l’Égypte que je regrette le plus d’avoir chassée de mon imagination, pour la loger tristement dans mes souvenirs ! »

Malgré sa désillusion, Nerval tresse dans son Voyage en Orient un discours assez conforme au modèle développé au début du XIX° siècle par les premiers romantiques, notamment Chateaubriand et son Itinéraire de Paris à Jérusalem. Mais le genre « récit de voyage » ne naît ni à ce moment ni au XVIII° siècle, il traverse les temps et répond au cours des âges aux mêmes visées, qui sont diverses et souvent opposées, formant plusieurs sous-genres : la « description normée », la « compilation », le « voyage initiatique » avec deux variantes, « découverte de l'autre » et « découverte de soi », le « voyage de découverte » avec deux variantes aussi, découverte « sociale » (expédition “commerciale”) et découverte « d'exploration » (expédition “scientifique”), enfin le « récit d'expérience », qui a beaucoup de rapports formels avec le voyage initiatique, sinon qu'il n'a pas de visée particulière d'exemplarité.

Ces genres apparurent pour la plupart assez tôt dans l'histoire. Pour les autres régions du monde je ne puis les situer précisément mais pour mon aire culturelle, celle comprenant initialement la zone allant de la Perse antique au bassin méditerranéen, elles se développèrent au cours du premier millénaire avant l'ère chrétienne, pous se fixer comme genres proprement dits (c.-à-d. textes dérivant d'un modèle formel ou réel) dans sa seconde moitié.

Ma typologie ne correspond pas strictement à la réalité des « récits de voyage », notamment toute la production de récits se rattachant en théorie aux genres « voyage initiatique » ou « voyage de découverte » qui sont plutôt des compilations, la Periêgêsis Hellados ou « périégèse », le « tour de Grèce », illustrée par Pausanias au II° siècle de l'ère chrétienne, par exemple, qui rappelle le « voyage d'Orient » du XIX° siècle par bien des aspects : il s'agit moins de “découvrir” que de “redécouvrir” la Grèce, de “retrouver” les éléments censés former le fond de la « culture grecque » que les compilateurs et voyageurs précédents décrirent ; comme le « voyage d'Orient », c'est un composé de « choses vues » et de citation d'auteurs de référence avec mise en parallèle des deux choses, d'exercices obligés d'admiration ou de déploration (« la Grèce n'est plus ce qu'elle était »…) et enfin, de pseudo-« choses vues » qui sont des calques de description ou anecdotes antérieurs que l'auteur rapporte comme ayant été vécus par lui. On trouve d'ailleurs ces fausses « notes de voyage » chez Chateaubriand et Nerval. Sans compter les anecdotes propres à l'auteur mais dont la réalité est plus que douteuse (notamment, l'étude exhaustive du texte de Chateaubriand mise en parallèle avec ce que l'on sait de son voyage effectif conduit à considérer que plusieurs anecdotes de parcours sont impossibles, sauf à croire qu' il avait le don d'ubiquité…).

Au-delà des ressemblances formelles, la périégèse a la même double visée que le voyage d'Orient : confirmer les stéréotypes sur « l'autre qui est un même dégradé » et, par contraste, constituer une identité de soi. La périégèse de Pausanias est d'abord destinée à un public « romain », bien que l'auteur soit lui-même Grec de naissance : en son temps le point de vue dominant sur la réalité du monde était celui de Rome car il naît, grandit et écrit au moment de plus grande extension de l'Empire romain : il naît en 115, deux ans avant la mort de Trajan dont les historiens s'entendent à dire qu'il établit le plus loin les frontières de l'Empire, et meurt en 180 où, entre Empire proprement dit, limes et contrées « sous allégeance », ces limites sont à-peu-près conservées. Voici deux cartes illustrant la chose :

Empire romain, an 100
 
Empire romain, an 200

À noter, et j'y reviendrai, que le site d'où je reprends ces cartes les désigne comme « carte de l'Europe »… Vous pouvez consulter leur version grand format pour une meilleure lecture. Non que ce soit très important dans le cadre de cette discussion, sinon comme illustation de ce que, comme pour le centre de l'Afrique au XIX° siècle, on n'y distingue (« nomme ») que ce qui est d'un certain intérêt politique. Le reste est, comme l'on disait au temps des grandes découvertes, terra incognita.

Le but de Pausanias est assez similaire à celui des « voyageurs de l'Orient » du XIX° siècle : “vérifier” cet Orient, c.-à-d., non pas aller voir la vérité de ces contrées mais confirmer la « vérité » de la représentation mise en place au siècle précédent ; et pour l'auteur du II° siècle, il s'agit aussi de redonner de la crédibilité, non pas à la Grèce de son temps mais à celle d'un passé déjà lointain, celui d'avant l'expansion romaine, quelques cinq siècles auparavant. Notre imaginaire actuel nous fait voir, sinon pour les spécialistes ou les amateurs s'attachant à la compréhension des époques lontaines, cette « antiquité gréco-latine » comme un bloc « de la même époque » ; or il n'en est rien et, du point de vue du latin du II° siècle ou du citoyen romain, la Grèce « antique » est déjà un objet du passé, aussi lointain que la Renaissance ou que « l'Orient » musulman à son apogée pour l'Européen du XIX° siècle. La position de Pausanias n'est guère différente de celle des artistes des XVI° et XVII° siècle faisant leur « tour d'Italie » pour y trouver les traces d'un art du passé, à la fois fondateur et d'un temps révolu.

Ce n'est pas mon sujet ici, mais il est à considérer qu'on opère de même pour le temps que pour l'espace : on le « nomme » et, une fois nommé, on en fait une réalité. Non pas une réalité rétroactive mais actuelle : la période allant en gros du XV° siècle avant au V° siècle après le début de notre ère est « l'Antiquité », et le fait même de la nommer crée un objet social global qui instaure pour le contemporain du XXI° siècle une fausse unité que le contemporain de « l'Antiquité » n'aurait pas comprise. C'est plus ou moins et même tout-à-fait comme si l'on désignait d'un seul nom la période allant du VI° siècle au XXI° siècle, que sais-je ? « la Modernité » ? Mais en même temps, c'est bien ce que l'on fait : en déterminant une certaine période comme “antique”, par contraste on désigne la sienne comme “non antique”, donc “moderne”. Et de fait, l'Histoire nomme la période postérieure au XV° siècle comme « époque moderne », sinon qu'on ne passe pas d'un jour à l'autre de « l'antiquité » à « la modernité » mais qu'il y a une époque intermédiaire, elle aussi vue comme un seul bloc social, politique et culturel, le « Moyen âge ». Il est d'ailleurs notable que la réévaluation par l'Histoire, depuis un bon demi siècle, de ces poncifs, n'entame guère cette représentation commune simplifiée du passé.


On aura vu brièvement comment une réalité sociale sans adéquation à la réalité qu'elle est sensée désigner peut se construire ; bien sûr, il faudrait une étude plus exhaustive pour comprendre comment ces deux objets précis (« voyage d'Orient » et « périégèse ») se sont construits, et c'est intéressant ; je vous conseille si le sujet vous intéresse de passer par votre moteur de recherche favori, il existe là-dessus une littérature disponible abondante en français et dans d'autres langues. Mais encore une fois, il ne s'agit pas ici de mon sujet, qui est plutôt l'objet constitué et son effet “actuel”, la manière dont il peut influencer la réalité effective. Revenons-y donc.

Dire le monde, c'est le créer. Un jour, un groupe de pays s'est rassemblé autour d'une table, à Berlin, et a discuté, discuté, discuté (cela dura du du 15 novembre 1884 au 26 février 1885) pour « fixer les règles du jeu » concernant la conquête – non encore réelle – de l'Afrique intérieure. Et c'était bien un jeu, une sorte de partie d'échecs, ou de course aux trésors mâtinée de rugby :