Quand les faits confirment les préjugés.

Début: 15/02/02 16:49

 C' est-à-dire, souvent. Comme je suis consciencieux, je m'astreins à lire même les textes les plus prévisibles, au cas où je me tromperais. Mais non, inévitablement ce qui est prévisible se réalise.

Encore une fois, je vais m'astreindre à lire une chose écrite d'avance, puisque ce texte a pour base de départ que «certaines guerres sont nécessaires», ce qui peut être vrai, et pour prémisses que «la Guerre contre le Terrorisme» version George W. Bush appartient à la catégorie «guerres nécessaires», chose bien moins assurée. On peut sans grand risque de se tromper faire l'hypothèse que le texte en question participe de l'idéologie en vogue depuis le 12 septembre 2001, le fameux «Choc des Civilisations», version «Menace Islamiste». On verra.

La gauche critique.

Il y a plusieurs manières d'aborder une question, mais ces manières peuvent se réduire à cinq cas généraux: les imbécillités, la propagande, les réflexions d'ordre philosophique, les textes généralisants et ceux de circonstance. Celui dont je parle ici, publié dans le quotidien Le Monde daté du vendredi 15 février 2002, et intitulé (probablement par le périodique) «Lettre d'Amérique, les raisons d'un combat», appartient à la dernière catégorie mais veut se donner l'apparence de participer de celle généralisante, résultat, elle sombrera dans la catégorie propagande. Oui, un texte de circonstance qui ne s'assume pas et veut donner à croire que sa portée est d'ordre général, non contextuelle, amène ses auteurs à torturer un peu la réalité pour la faire rentrer dans la logique du texte; le ou les rédacteurs sont amenés à «analyser la situation» d'une telle manière que leur texte de circonstance apparaîtra donc un texte «de portée générale» et non lié à l'actualité — ou plus précisément, un texte qui s'appuie sur l'actualité pour développer des idées de portée générale. En outre, les textes circonstanciels à vertu supposée généralisante tendent à se parer de la distance des textes à portée philosophique, ce qui les fait sombrer dans l'imbécillité. Du fait, le ou les rédacteurs d'une part vont sombrer dans une forme de propagande, gauchissant les faits pour les adapter à leur «analyse», d'autre part deviennent prévisibles, il suffit de considérer le thème général, la situation effective et les visées du texte pour se faire une idée assez juste du discours général. Dès lors, à quoi bon lire ?

J'ai au moins deux raisons: tout texte vaut d'être lu et, si l'on veut pouvoir critiquer quand dans une discussion «le texte des intellectuels américains publiés par Le Monde» vient sur le tapis, mieux vaut l'avoir lu que d'en parler par préjugés. Mon titre, hélas, se révèle souvent vrai, et même les personnes qui approuvent les textes de ce genre devraient s'en rendre compte. Elles s'en rendent compte. Pour les textes qui ne vont pas dans le sens de leurs préjugés. Mais sont incapables de le voir lorsqu'un écrit va dans leur sens. Personnellement, je n'ai pas de préjugés fixes, je veux dire, je ne considère pas a priori que certaines personnes, certains groupes, certaines nations font ou feront les choses bien parce qu'étant «de mon bord» — je n'ai pas de bord. Si l'on veut me catégoriser, disons que je suis «de gauche», quelque chose comme un «anarchiste de centre-gauche», mais comme la catégorie n'existe officiellement pas, vous comprendrez que je n'appartiens à nul groupe ou courant. Je suis «de gauche» parce que, quoi que je sois, je ne peux être «de droite», donc je me classe par défaut «de gauche», cela dit, je ne suis proche, en fait ou en idées, d'aucun groupe réputé de gauche; je ne peux être «de droite», ce qui ne rend pas confortable de me définir comme «plutôt de gauche»: si l'on considère la période allant de 1875 à 1958, on ne peut guère se montrer fier des politiciens de gauche: la grande expansion coloniale de la France, c'est la gauche, les conditions sordides de la décolonisation, notamment les peu glorieuses guerres d'Indochine et d'Algérie, c'est essentiellement la gauche; les élus de gauche furent bien peu nombreux à refuser «l'Union Sacrée» en 1914, et bien nombreux pour voter les pleins pouvoirs à Pétain en 1940, et encore assez nombreux pour les pleins pouvoirs à de Gaulle en 1958, quant à la période récente, la dernière décennie il est devenu plus que difficile de différencier la droite et la gauche dans leurs pratiques et leurs discours. Vous pourriez conclure de mes propos que je ne suis pas vraiment «de gauche», tout en n'étant pas «de droite», problème, les seuls à se dire «ni de droite ni de gauche» sont les extrémistes, de droite ou de gauche, et quand à me dire «centriste», vu ce qu'on trouve sous ce qualificatif, non merci.

Bref, on dira que je suis de gauche, sans affiliation particulière, avec une vision critique quant à ce qui se proclame «de gauche» et un certain recul quant aux prises de positions circonstancielles. Comme celle indiquée plus haut.

Une lettre d'Amérique.

Avant de la lire, je m'en vais vous exposer mes préjugés.

J'ai connu cette lettre avant même d'acheter Le Monde, par les revues de presse et journaux de France Culture et France Inter. Revues et journaux, disons, plutôt modérés, ce qui consiste en ceci: le commentateur émet les doutes nécessaires quant aux motivations des rédacteurs, mais non quant au propos même. Dans ce cas, le revuiste ou le journaliste s'interroge pour savoir si ça ne provient pas de la «droite réactionnaire», constate que non, puis cite les parties les plus consensuelles du texte, les «déclarations d'intention». Soumis à un tel traitement même un discours de Jean-Marie le Pen ressemblerait à une déclaration de Pierre Méhaignerie… Ce qui m'a tout de même permis de me faire une opinion préalable sur le contenu et les développements du texte: il s'agit d'expliquer que l'administration de M. Bush Jr. a bien raison de faire ce qu'elle fait car il est des circonstances où il ne faut pas hésiter à faire usage de la force pour réduire le Mal Absolu, et que les auteurs approuvent, contre leurs sentiments profonds, la Guerre contre le Terrorisme car elle amènera plus de Paix, de Bonheur et de Démocratie dans le Monde une fois terminée. Vous savez quoi ? Israël mène sa «guerre contre le terrorisme» depuis quarante ans, ce qui n'a amené ni la paix, ni le bonheur, ni la démocratie pour les «terroristes», et en plus, elle ne semble pas près de se terminer. La Guerre contre le Terrorisme est une chose impossible à gagner: plus on «terrorise les terroristes», comme dit Pasqua, plus les terroristes vous en veulent, plus ils se rallient de partisans et plus vous en subissez les conséquences — mais non vos dirigeants. Dans les discours, il y a des «guerres justes», dans la réalité aucune ne l'est, sauf la guerre de défense; pour reprendre le cas d'Israël, le niveau d'insécurité y est proportionnel au niveau d'agressivité: plus le gouvernement mène une politique répressive à l'encontre des Palestiniens ou des Libanais, plus il en subit le revers, les attentats. Ariel Sharon, élu pour «amener la sécurité en Israël» mène la politique la plus «antiterroriste» depuis 1993, et il n'y a jamais eu autant d'attentats depuis 1993… D'où l'on peut en conclure que la seule manière d'arrêter le terrorisme est la négociation. Est-ce ce que nous proposent nos braves «intellectuels américains» ? A mon avis, non. Voyons.

Une lecture commentée.

Voici ma proposition: je disposerai mon texte sur deux colonnes, à gauche l'article publié par Le Monde, à droite mon commentaire à la volée; vous aurez ainsi la possibilité de lire l'article, le commentaire, ou les deux concurremment. On reproche souvent aux critiques de manipuler leurs citations: vous faisant disposer de la totalité du texte, j'espère me préserver de cette critique.

Lettre d'Amérique,
Les raisons d'un combat.


Il est parfois nécessaire pour une nation de se défendre par les armes. Parce que la guerre est une affaire sérieuse, entraînant le sacrifice de précieuses vies humaines, la conscience exige que ceux qui la font expriment clairement le raisonnement moral qui sous-tend leurs actes, afin que les parties en présence et le monde entier soient avertis, sans ambiguïté, des principes qu'ils défendent.

Nous affirmons cinq vérités fondamentales qui s'appliquent à tous les peuples sans distinction:

  1. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en droits et en dignité. [Déclaration des droits de l'homme, ONU, article premier]
  2. Le sujet fondamental de la société est la personne humaine. Un gouvernement a pour rôle légitime de protéger et d'entretenir les conditions de l'épanouissement humain.
  3. Les êtres humains sont naturellement enclins à chercher la vérité sur le sens et les fins dernières de la vie.
  4. La liberté d'opinion et la liberté de culte sont des droits inviolables de la personne humaine.
  5. Tuer au nom de Dieu est contraire à la foi en Dieu. C'est la plus grande trahison de l'universalité de la foi religieuse.

Nous nous battons pour nous défendre et pour défendre ces principes universels.

Commentaire.
Comme prévu, un texte qui s'appuie sur l'actualité pour développer des idées de portée générale. Ce début me pose des problèmes, au premier chef les «précieuses vies» à sacrifier: sensiblement, ce sont les vies de nos soldats (je parle pour les auteurs, ce ne sont pas les miens). On peut faire l'hypothèse que plus loin, le sacrifice des vies de nos adversaires sera moins dommageable. Puis, que signifie «la conscience exige que ceux qui le font expriment le raisonnement moral qui sous-tend leurs actes» ? Voyons, mesdames et messieurs, tous les va-t-en-guerre expriment le «raisonnement moral qui sous-tend leurs actes» quand ils décident de se lancer dans un conflit, c'est même le pont-aux-ânes de la guerre, d'expliquer en quoi elle est morale…
J'apprécie le coup des «cinq vérités fondamentales», ça pose son homme… Mais en même temps, ça le classe: les terroristes du 11 septembre 2001 ont agi en fonctions de leurs “vérités fondamentales”, et sur quoi allons-nous fonder nos actions ? Sur nos “vérités fondamentales”. Un fondamentalisme chasse l'autre. Il y a certes des choses qui sont fondamentales pour un vrai démocrate, les principes, quant aux «vérités», qui les détient ?
Donc, «cinq vérités». Bien que ne les jugeant pas si évidentes, je concède les deux premières[1], mais les trois autres ne sont «fondamentales» que dans un pays déiste, et les deux dernières sont contradictoires: si «la liberté de culte [est un droit] inviolable», et si dans ma religion, «tuer au nom de Dieu» est compatibe avec «la foi en Dieu», le point 5 est invalide; s'il est valide, alors la liberté de culte n'est pas un droit inviolable puisqu'on interdit de facto toute religion allant contre lui. Toujours est-il, dans un pays comme la France ces cinq «vérités» et en tout cas les trois dernières, ne sont pas des «principes universels». Puis, c'est culturellement, non pas naturellement, que les humains peuvent être enclins à ce que dit au point 3 — s'ils y sont enclins.
Passons au reste.

Quelles sont les valeurs américaines ?

Depuis le 11 septembre, des millions d'Américains se demandent mutuellement et à eux-mêmes: pourquoi ? Pourquoi sommes-nous la cible de ces odieuses attaques ? Pourquoi ces gens veulent-ils nous tuer ? Nous reconnaissons que notre nation a parfois fait preuve d'arrogance et d'ignorance envers d'autres sociétés. Notre nation a parfois conduit des politiques mal orientées et injustes. Nous avons trop souvent, en tant que nation, failli à nos propres idéaux. Nous ne pouvons pas imposer des principes moraux à d'autres sociétés si, dans le même temps, nous ne reconnaissons pas nos propres manquements à ces mêmes principes. Nous sommes unanimement convaincus — et sûrs en cela d'être approuvés par tous les hommes de bonne volonté dans le monde — que l'invocation de telle ou telle faute spécifique en matière de politique étrangère ne peut en aucun cas justifier, ni même servir d'argument préalable pour le massacre massif d'innocents.

En outre, dans une démocratie comme la nôtre, où le pouvoir des gouvernants émane du consentement des gouvernés, la politique s'enracine au moins partiellement dans la culture, les valeurs et les priorités de la société dans son ensemble.

Voilà qui clarifie les chose: il ne s'agit plus des «principes universels» mais des «valeurs américaines». Il me semblait aussi…
Passons sur le ridicule des «interrogations» de «millions d'Américains», passons sur le mea culpa tout de convenance, très «chrétien» dans le pire sens du terme, le passage intéressant est, «nous ne pouvons pas imposer des principes moraux à d'autres sociétés si, dans le même temps, nous ne reconnaissons pas nos propres manquements à ces mêmes principes»: d'abord, parce que les auteurs sont tellement sûrs que leurs «principes moraux» sont supérieurs qu'il leur semble évident — naturel ? — de les «imposer […] à d'autres sociétés», ensuite parce que, semble-t-il, l'important n'est pas d'éviter les «manquements», mais de les reconnaître. Une manière spéciale — et spécieuse — d'envisager les choses. je reviendrai sur la fin de ce paragaraphe par après, car il demande des développements, en tout cas, il est évident que «l'invocation de telle ou telle faute» pas plus que sa dissimulation se sont le moteur des attentats du 11 septembre 2001, et tout aussi évident qu'il s'agit là de rhétorique.
Le petit paragraphe qui suit est risible: même dans une dictature «le pouvoir des gouvernants émane du consentement des gouvernés»; en fait, cette phrase s'applique à tous les régimes: dès lors qu'un peuple ne consent plus à un pouvoir, ce pouvoir cesse, qu'il soit démocratique ou non. Puis, le «au moins partiellement» vaut son pesant de cacahuètes, elle implique que la «démocratie comme la nôtre» n'est pas entièrement démocratique… Je maintiens ce que dit plus haut, il s'agit là surtout de rhétorique.

Bien que nous ne prétendions pas connaître en profondeur les motivations de nos agresseurs et de leurs sympathisants, ce que nous en savons donne à penser que leurs griefs s'étendent bien au-delà des seules considérations politiques. Après tout, les tueurs du 11 septembre n'ont émis aucune exigence particulière; en ce sens, on peut dire qu'ils ont tué pour tuer. Le chef d'Al Qaida a défini les «frappes bénies» du 11 septembre comme des coups portés contre l'Amérique «capitale du monde des infidèles». Il faut donc en déduire que nos agresseurs visent non seulement notre gouvernement mais notre société tout entière, notre mode de vie en général. En réalité, leurs griefs s'adressent fondamentalement non pas à notre gouvernement mais à ce que nous sommes. Alors, que sommes-nous ? Quelles sont nos valeurs ? D'aucuns, y compris de nombreux américains et notamment plusieurs signataires de cette lettre, considèrent que certaines valeurs américaines sont peu attrayantes, voire nuisibles. Le consumérisme comme mode de vie. La liberté conçue comme une absence de règles. L'idée que l'individu est son propre maître, se façonne lui-même et ne doit rien à personne, ou presque. L'affaiblissement du mariage et de la vie de famille. Sans compter l'énorme réseau de communications et de productions culturelles en tout genre qui glorifie sans relâche ces valeurs, qu'elles soient bien ou mal venues, et les diffuse dans presque tous les coins du monde.

Mais qu'est-ce que ce salmigondis ? Je ne comprends rien à leur discours. Sauf une chose: on nous prépare le terrain pour le «choc des civilisations» si à la mode depuis un certain 11 septembre. En fait, le passage-clé est: «Il faut donc en déduire que nos agresseurs visent non seulement notre gouvernement mais notre société tout entière, notre mode de vie en général. En réalité, leurs griefs d'adressent fondamentalement non pas à notre gouvernement mais à ce que nous sommes». Je présume que dans le paragraphe suivant, après la liste du passif, on nous fera celle de l'actif. Vous avez bien lu le passage ? Parmi «nos valeurs» sont classés «l'affaiblissement du mariage et de la vie de famille» et «l'énorme réseau de communications et de productions culturelles en tout genre qui glorifie sans relâche ces valeurs» (à remarquer qu'il y a là une faute logique: comme le remarque Russell dans son essai sur les types logiques, une classe d'objets ne peut pas faire partie des éléments de la classe: si le «réseau de communications […] glorifie sans relâche ces valeurs», il est logiquement antécédent aux valeurs, donc ne peut appartenir à la classe «nos valeurs»). La multiplication des divorces, des familles mono-parentales, des échecs éducatifs ne sont pas des valeurs mais des situations: personne ne souhaite rater sa vie de famille, même si ça arrive à beaucoup; quant au «réseau de télécommunication et de productions culturelles», ce n'est pas une valeur mais un outil. Qui peut être au service de certaines valeurs, mais n'en participe pas. Confusionnisme et approximations…
Voyons la suite.

Une lourde tâche nous incombe, à nous Américains, et pas seulement depuis le 11 septembre: nous devons regarder en face, objectivement, ces aspects peu attrayants de notre société et nous efforcer de les améliorer. Nous nous y attelons. Cela dit, l'Amérique propose aussi d'autre valeurs — que nous considérons comme nos idéaux fondateurs et qui définissent plus précisément notre mode de vie —, très différentes des premières et beaucoup plus engageantes, non seulement pour les Américains mais pour les peuples du monde entier. Nous en mentionnerons quatre brièvement.

La 1re est la conviction que la dignité humaine est un droit inné pour toute personne et que, par conséquent, toute personne doit être traitée comme une fin et non comme un moyen.

Les fondateurs des États-Unis, se basant sur la tradition de la loi naturelle autant que sur l'assertion religieuse fondamentale selon laquelle tous les hommes ont été créés à l'image de Dieu, ont posé comme «évidente en soi» la notion d'égale dignité pour tous. L'expression politique la plus nette de cette croyance en une dignité humaine transcendante est la démocratie. Son expression culturelle la plus nette a été, pour les générations récentes aux États-Unis, la réactualisation et l'extension du principe d'égale dignité à toutes les personnes, indépendamment de leur sexe, de leur race ou de leur couleur de peau.

La 2e conséquence immédiate de la 1re est la conviction qu'il existe des vérités morales universelles (que les fondateurs de notre nation appelèrent «lois de la Nature et de la nature de Dieu») et qu'elles s'appliquent à tous. Les témoignages les plus éloquents de notre fidélité à ces vérités se trouve dans notre Déclaration d'indépendance, dans les discours d'adieu de George Washington, le discours de Gettysburg et le second discours inaugural d'Abraham Lincoln et la lettre de prison de Birmingham du Dr Martin Luther King.

La 3e est la conviction que notre connaissance individuelle et collective de la vérité étant imparfaite, les désaccords sur ces valeurs doivent être discutés avec civilité et tolérance sur la foi d'une argumentation raisonnable.

La 4e est la liberté d'opinion et la liberté de culte. Ces libertés intrinsèquement liées sont considérées, dans notre pays et ailleurs, comme un reflet de la dignité humaine fondamentale et comme une condition préalable aux autres libertés individuelles.

Pour nous, ce que ces valeurs ont de plus frappant, c'est qu'elles s'appliquent à tous sans distinction et ne peuvent donc être utilisées pour dénier à qui que ce soit le respect de sa race, de sa langue, de sa mémoire, de sa religion. C'est pourquoi tout le monde peut en principe devenir américain. En principe et dans les faits. Des gens accourent de partout vers notre pays pour, comme le dit une statue dans le port de New York, pouvoir respirer librement et, assez rapidement, deviennent américains. Aucune autre nation dans l'histoire n'a aussi explicitement forgé son identité — sa Constitution, ses textes fondateurs et même sa propre perception de soi — sur la base des valeurs humaines universelles. Pour nous, ce fait prime dans tout ce pays.

Sorti du lieu commun, «il y a du mauvais en nous, qu'il nous faudrait modérer ou éliminer, mais il y a aussi du bon», ce que n'importe quelle société peut dire, plusieurs choses me chiffonnent dans cette partie sur les «valeurs […] engageantes, non seulement pour les Américains mais pour les peuples du monde entier». D'abord les termes et notions: dignité humaine, transcendante ou fondamentale, droit inné, personne comme fin, loi naturelle, race.
La dignité, en quoi consiste-t-elle ? Mon Petit Larousse illustré me dit:
«n. f. (lat. dignitas) 1. Respect dû à une personne, à une chose ou à soi-même. Atteinte à la dignité de la personne humaine. Compromettre sa dignité. 2. Retenue, gravité dans les manières. Manquer de dignité. 3. Haute fonction, charge qui donne à qqn un rang éminent; distinction honorifique. La dignité de grand-croix de la Légion d'honneur».
Bref, comme je le pense depuis longtemps (d'où ma réserve évoquée sur l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme), une notion plus que vague. Les notions de droit inné ou naturel, de loi naturelle, me sont plus que suspects: d'accord pour les droits inaliénables, considérant qu'ils ne sont pas «innés» mais acquis, d'accord pour des lois fondamentales, considérant qu'elles ne sont pas «naturelles» mais culturelles. L'idée que «toute personne doit être traitée comme une fin» est sympathique mais ne laisse de poser un problème éthique: la «personne humaine» — si tant est qu'on en trouve d'inhumaine — ne doit selon moi être considérée, ni comme fin, ni comme moyen, mais… comme personne, ayant pour elle-même ses propres fins et moyens — dans le respect et les limites des lois. Enfin, me pose problème le «principe d'égale dignité à toutes les personnes, indépendamment […] de leur race ou de leur couleur de peau»: ça signifie que l'on admet la notion de races humaines, même si c'est pour réclamer de n'en tenir pas compte dans l'ordre de la «dignité», et que la couleur de peau, serait-elle «d'égale dignité», a son importance.
Vous pourrez me dire, ce ne sont que des mots, je répondrai, c'est par les mots qu'on exprime ses pensées, et les auteurs de cette «lettre» nous disent clairement qu'ils soumettent leur logique à une donnée intangible, Dieu existe et tout se règle à partir de lui, et nous disent aussi clairement que pour eux, la notion de race est valide. Bref, ce qui me chiffonne dans tout ce passage est que ces notions très locales et spécifiques, et fort loin, tant des lois que des mentalités en France, nous sont présentées comme «des valeurs humaines universelles», donc indiscutables. D'ailleurs, ce passage est truffé de contradictions, notamment, on nous dit en 3e «valeur» que «notre connaissance individuelle et collective de la vérité étant imparfaite, les désaccords sur ces valeurs doivent être discutés», mais juste en-dessous «la liberté d'opinion et la liberté de culte sont considérées […], comme […] une condition préalable aux autres libertés individuelles», donc elles sont indiscutables d'où, on peut discuter de nos désaccords sauf pour ce qui est indiscutable…
Le couplet final grandiloquent sur la définitive singularité — et supériorité — des États-Unis serait risible s'il n'était attristant: 3.000 ans d'histoire disqualifiés en deux paragraphes; dire qu'«aucune autre nation dans l'histoire n'a aussi explicitement forgé son identité — sa Constitution, ses textes fondateurs et même sa propre perception de soi — sur la base des valeurs humaines universelles» est une contrevérité manifeste, démentie par l'histoire de Rome, de l'empire abbaside, de la France, de… bref, bien des cas connus et patents. On peut même dire que jusqu'au milieu des années 1960 les États-Unis se singularisèrent par leur mépris effectif des «valeurs humaines universelles», quels que furent les discours de leurs dirigeants, d'ailleurs les auteurs nous le rappellent opportunément en parlant de «la lettre de prison de Birmingham du Dr Martin Luther King», d'abord pour nous remémorer que les «droits civiques» furent conquis contre la société américaine, ensuite qu'il n'y a pas si longtemps, on mettait en prison les défenseurs des droits civiques parce qu'ils les défendaient. Clairement, ce passage est une réécriture totale de la réalité et, comme d'habitude, un discours idéaliste démenti par l'histoire effective des États-Unis. quand à dire que le «fait [des valeurs humaines universelles] prime dans tout ce pays», allez donc faire un tour dans certains États du sud ou de la «corn belt» (ceinture du maïs), dite aussi «Bible belt» (ceinture de la Bible), vous constaterez que la chose n'est pas évidente.

Certains soutiennent que ces valeurs ne sont pas du tout universelles, mais spécifiquement occidentales et notamment chrétiennes. Considérer ces valeurs comme universelles serait, d'après eux, nier le caractère distinctif des autres cultures. [Pour les uns, c'est une façon de condamner ces «autres» cultures, présumées trop attardées ou trop aveuglées par des fausses croyances pour comprendre ce que nous appelons dans cette lettre valeurs humaines universelles; pour d'autres, c'est une façon de reprendre à leur compte (généralement l'une de) ces cultures présumées indifférentes à ces valeurs. Nous désapprouvons ces deux visions.]

Nous ne sommes pas d'accord. Nous reconnaissons que notre civilisation y est pour beaucoup mais nous croyons que tous les hommes ont été créés égaux. Nous croyons que la liberté humaine est universellement possible et désirable. Nous croyons que certaines vérités morales fondamentales sont reconnues partout dans le monde. Nous approuvons l'assemblée internationale d'éminents philosophes qui, à la fin des années 1940, ont participé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU et ont conclu que certaines idées morales sont tellement répandues qu'elles «peuvent être considérées comme inhérentes à la nature de l'homme en tant que membre d'une société».

Avec optimisme, mais rigueur, nous faisons nôtres les propos du Dr Martin Luther King lorsqu'il dit que, si l'arc de l'univers moral est vaste, il s'incurve vers la justice, non seulement pour quelques privilégiés mais pour tous.

Une fois encore, en nous penchant sur notre propre société, force est de constater que de trop nombreuses failles séparent nos idéaux de notre conduite. Mais, Américains en temps de guerre et de crise mondiale, nous tenons à rappeler que le meilleur de ce que nous appelons trop facilement les «valeurs américaines» n'est pas l'apanage de la seule Amérique: c'est l'héritage commun de l'humanité et donc un fondement possible de l'espoir en une communauté mondiale basée sur la paix et la justice.

Cette partie ne pose qu'un problème, la «note des auteurs»: vous aurez pu lire ci-dessus que si je conteste «ces valeurs comme universelles», je ne participe d'aucun des deux groupes censés être leurs contradicteurs passés ou futurs. Ce que je nie est le «caractère distinctif» de «ces valeurs comme universelles»; non pas la possibilité de dégager, par la discussion, des valeurs universelles, mais l'unversalité des valeurs proposées ici. En fait, cette note offre un bon exemple de la rhétorique habituelle dans ce que je définissais des textes de circonstance présentés comme «de portée générale»: le but réel de cette «lettre» est de légitimer «les raisons d'un combat»; toute la partie introductive sert à expliquer ce que l'on est censé défendre; la seconde consistera probablement à expliquer ce qu'on doit attaquer; il y aura je pense une troisième partie où l'on désignera plus spécifiquement «l'adversaire», et en conclusion, on nous expliquera pourquoi l'administration fédérale des États-Unis a raison d'initier la «guerre contre le terrorisme» comme elle le fait. Bon. Très joli, tout ça, et si les auteurs assumaient leurs motivations profondes, on n'aurait pas besoin de toute cette première partie, avec une pseudo-défense de pseudo-valeurs universelles.
Mais justement, ils n'assument pas, et au lieu de nous dire tout benoîtement, ce que chacun pourra comprendre, sinon admettre, nous faisons la guerre parce que nous voulons punir ceux qui nous ont blessés, indépendamment de toute notion de valeurs universelles, il leur faut justifier l'injustifiable par toute cette rhétorique vaine.
Malheureusement, d'une part même dans leur propre pays lesdites valeurs ne sont pas respectées, de l'autre, elles apparaissent pour nombre d'entre elles non «universelles» mais très locales, ce qui se démontre aisément. Ces gens ne sont pas naïfs, et savent très bien que le premier venu — moi par exemple —, en faisant une analyse de leur discours, pourra démontrer que tout ce discours sur les «valeurs universelles» est vide et creux, et sert surtout à donner une apparence de légitimité à ce qui n'est somme toute qu'une bonne vieille guerre à la papa, et non une «lutte du bien contre le mal», donc, pour se prémunir de critiques justifiées et consistantes, ils disqualifient par avance leurs contradicteurs en les classant parmi les supposés adversaires de l'universalité des valeurs. Par le fait, critiquer cette lettre devient problématique: comment, vous êtes contre les «valeurs universelles» défendues par les grandes démocraties occidentates ? Ah ! Mais alors, vous êtes pour les auteurs des attentats du 11 septembre ! Ce n'est pas bien… (cf. le fameux «Si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous»)
Du coup, vous voilà obligé de développer tout un discours pour expliquer que non, je ne suis pas contre les «valeurs universelles», non, je ne suis pas pour les terroristes, etc., bref, vous devez d'abord vous disculper du soupçon de partager les options des «antidémocrates», ce qui ne peut que lasser vos interloculeurs ou lecteurs, et diluer votre critique justifiée dans un appareil de… justification.
Pour le reste, rien à dire sur cette partie, c'est perclu de bons sentiments et d'idées générales peu contestables.
Plutôt si, quelque chose à dire: il n'est pas innocent que la tactique «prévention de la critique» se trouve insérée dans un passage assez consensuel; accollée aux précedents propos, elle aurait probablement paru moins «évidente» — si elle peut le paraître.

La question de Dieu.

Depuis le 11 septembre, des millions d'Américains se demandent, mutuellement et à eux-mêmes: «Et Dieu dans tout ça ?» Des crises de cette amplitude nous contraignent à revenir sur les premiers principes. Devant l'horreur de ce qui s'est produit, et face au danger de ce qui risque de se produire encore, nombre d'entre nous se posent la question: la foi religieuse fait-elle partie de la solution ou du problème ? Les signataires de cette lettre sont issus de traditions religieuses et morales, et parfois laïques. Nous sommes unanimement convaincus que l'invocation de Dieu pour tuer ou estropier des êtres humains est immorale et contraire à la foi en Dieu. Nombre d'entre nous croient que nous sommes soumis au jugement de Dieu. Aucun de nous ne croit que Dieu ait jamais commandé de nous entretuer. En vérité, une telle attitude, qu'on l'appelle «guerre sainte» ou «croisade», est non seulement une violation des principes fondamentaux de la justice mais la négation même de la foi religieuse, puisqu'elle transforme Dieu en une idole au service des desseins humains.

Notre propre nation fut jadis engagé dans la guerre de Sécession, où chaque camp pensait que Dieu s'opposait au camp adverse. Dans son second discours inaugural de 1865, le 10e président des États-Unis, Abraham Lincoln, a tranché la question: «Les voies du Seigneur sont impénétrables». Ceux qui nous ont attaqué le 11 septembre ont clamé ouvertement qu'ils menaient une guerre sainte. Et beaucoup parmi ceux qui les soutiennent ou sympathisent avec eux, invoquent de même le nom de Dieu et semblent reprendre à leur compte l'argument de la guerre sainte. Pour comprendre à quel point cette façon de penser est désastreuse, il nous suffit, à nous Américains, de nous rappeler notre propre histoire et celle de l'Occident. Les guerres de religion et le sectarisme chrétien ont déchiré l'Europe pendant près d'un siècle. Aux États-Unis aussi, on a vu des tueries perpétrées au moins en partie au nom d'une foi religieuse. A l'égard de ce fléau, aucune civilisation, aucune tradition religieuse n'est sans tache.

La personne humaine est fondamentalement portée vers la recherche du savoir. Évaluer, choisir, déterminer des raisons de chérir ce que nous chérissons, tel est le propre de l'homme. Pourquoi sommes-nous nés ? Qu'adviendra-t-il de nous après notre mort ? Voilà autant de questions, posées par ce besoin intrinsèque de savoir, qui nous amène à nous interroger sur les fins dernières, notamment sur le problème de Dieu. Certains signataires de cette lettre pensent que l'homme est par nature «religieux», au sens où chacun, même celui qui ne croit pas en Dieu ou n'adhère à aucune religion révélée, fait des choix et réfléchit sur les valeurs ultimes. Tous les signataires de cette lettre reconnaissent que la foi et les institutions religieuses sont, ici et là dans le monde, des bases importantes de la société civile, qui ont souvent produit des résultats bénéfiques et apaisants mais ont parfois aussi été des facteurs de division et de violence. Quelles réponses les dirigeants et la société civile peuvent-ils apporter à ces problèmes humains et sociaux fondamentaux ? Première possibilité: mettre hors la loi et réprimer la religion. Deuxième possibilité: adopter une idéologie laïque, c'est-à-dire un scepticisme affiché ou une réelle hostilité envers la religion présupposant que la religion, notamment l'expression publique de la conviction religieuse, est par elle-même source de problèmes. Troisième possibilité: la théocratie, c'est-à-dire l'instauration d'une religion unique, prétendue seule vraie religion, imposée à l'ensemble du corps social et donc entièrement financée et réglementée par l'État. Nous nous prononçons contre chacune de ces trois réponses. La répression légale porte radicalement atteinte aux libertés publiques, elle est incompatible avec une société démocratique. Bien que l'idéologie laïque semble de plus en plus, dans notre société, emporter l'adhésion des jeunes générations, nous la désapprouvons parce qu'elle vient à l'encontre de la légitimité d'une partie importante de la société civile et tend à nier l'existence de ce que l'on peut considérer avec quelques raisons comme une dimension importante de la personne humaine. [A ce sujet, les avocats de la laïcité surestiment sans doute la capacité des sociétés humaines à se passer de «religion», même en théorie. En outre, ils mesurent mal, même en acceptant leurs propres prémisses, les conséquences sociales de la suppression de la religion traditionnelle. Car nous considérons la religion comme une valeur ultime, le vingtième siècle a offert au monde deux exemples terrifiants — le nazisme en Allemagne, le communisme en Union soviétique — de religions laïques, qu'on peut appeler religions de substitution, toutes deux destinées à éradiquer la foi religieuse traditionnelle (en fait, une foi concurrente) et toutes deux parfaitement indifférentes à la dignité humaine et aux droits de l'homme fondamentaux.] Enfin, même si la théocratie a déjà été en usage dans l'histoire de l'Occident (hors États-Unis), nous la désapprouvons aussi pour des raisons à la fois sociales et théologiques. Socialement, la religion d'État s'oppose à la liberté de culte, un droit de l'homme fondamental. En outre, un contrôle étatique de la religion risque d'exacerber les conflits religieux et, plus grave encore peut-être, de menacer la vitalité et l'authenticité des institutions religieuses.

Théologiquement, même pour les fidèles fermement convaincus de la vérité de leur foi, la coercition en matière religieuse est en définitive une violation de la religion elle-même, puisqu'elle prive les autres du droit de répondre dignement à l'invitation du Créateur.

La société américaine, dans ce qu'elle a de meilleur, s'emploie à faire en sorte que foi et liberté aillent de pair, chacune rehaussant l'autre. Nous avons un régime laïque — nos dirigeants politiques ne sont pas des dirigeants religieux — mais notre société est de loin la plus religieuse du monde occidental. Notre nation respecte profondément la liberté et la diversité, y compris les droits des non-croyants, mais proclame dans ses tribunaux et inscrit sur chacune de ses pièces «In God We Trust.» Politiquement, notre séparation de l'Église et de l'État vise à maintenir la politique dans sa sphère propre, en limitant le pouvoir d'intervention de l'État dans les affaires religieuses et en obligeant ainsi le gouvernement à asseoir sa légitimité et ses actes sur des bases morales qu'il n'a pas inventées lui-même. Spirituellement, notre séparation de l'Église et de l'État permet à la religion d'être religion, en la détachant du pouvoir coercitif du gouvernement. En bref, nous nous efforçons de séparer l'Église et l'État pour la protection et la vitalité de l'une et de l'autre.

Les croyants américains ont souvent éprouvé quelque difficulté à concilier vérité religieuse et liberté religieuse. La question n'est toujours pas réglée, d'ailleurs. Notre fonctionnement social et constitutionnel requiert, presque par définition, de constants débats, ajustements, délibérations et compromis. C'est le fait, voire la cause, d'un certain tempérament national voulant que les croyants les plus convaincus de la vérité de leur foi respectent, non par compromis mais au nom même de cette foi, ceux qui choisissent une voie différente.

Comment diminuer, au XXI° siècle, la méfiance, la haine et la violence induites par la religion ? Les réponses à cette question sont nombreuses, bien sûr, mais en voici toujours une: en approfondissant et en renouvelant notre conception de la religion par la reconnaissance de la liberté religieuse comme droit fondamental pour tous les peuples de toutes les nations.

Pfiou ! C'est pas rien que de taper ça ! 1.137 mots rien que sur la partie «quelle est notre position sur la religion». A considérer que pour les parties précédentes, il aura suffi de 1.434 mots. Et la conclusion de cette partie tient en 59 mots. Que l'on peut réduire en 15 mots: «Pour que la religion ne pose pas de problèmes, faites comme nous faisons aux États-Unis».
Il faut me comprendre, je ne suppose ni que le modèle social américain est le pire, ni le meilleur, c'en est un parmi d'autres, adapté à lui-même et à sa population. Maintenant, d'autres sociétés l'on peut dire aussi bien qu'elles «s'emploient à faire en sorte que foi et liberté aillent de pair», qu'elles «respectent profondément la liberté et la diversité», que leur «fonctionnement social et constitutionnel requiert, presque par définition, de constants débats, ajustements, délibérations et compromis», et elles ont pourtant ont opté pour un rapport de l'État et de la société radicalement différents de ceux des États-Unis. La France par exemple, ou les Pays-Bas, ou les pays scandinaves, ou l'Espagne, ou la Tunisie, ou la Turquie, ou… Bref, il n'y a pas qu'une manière de résoudre «la question de Dieu» avec efficacité et dans le respect des consciences. Une fois cela posé, voyons ce qu'on nous raconte sur ladite question.
On nous raconte n'importe quoi. Surtout, on rabat une chose sur une autre pour disqualifier celle a priori non problématique. Tout ou presque est critiquable dans cette partie, mais je m'attacherai à la manipulation la plus grossière, les trois «possibilités»: «mettre hors la loi et réprimer la religion»; «adopter une idéologie laïque»; «la théocratie». Dès avant de poursuivre, on peut voir la disqualification de la laïcité qui se prépare: il ne s'agit pas d'appliquer une politique laïque, mais d'«adopter une idéologie laïque». Or l'on sait quelle mauvaise presse a le terme «idéologie» de nos jours. Sans même avoir lu la suite, on saura par la définition faite de la «deuxième possibilité» que celle-ci n'est pas souhaitable… La propagande fonctionne ainsi, comme je le disais précédemment c'est par les mots qu'on exprime ses pensées, mais c'est aussi par les mots qu'on oriente les pensées du lecteur. Bien sûr, dans une société comme la mienne, l'on peut constater d'abord que la laïcité n'est pas une idéologie mais une approche philosophique des rapports entre institutions, ensuite qu'elle apporte beaucoup de choses positives, enfin que laïcité ou pas laïcité, les sociétés fonctionnent en gros de la même manière du moment qu'elles sont démocratiques. Mais ce texte n'est pas écrit au départ pour un public français, il est fait par des Américains pour des Américains: il semble s'adresser à toute «personne de bonne volonté» pour, disons, participer à un «juste combat», pour y adhérer, mais selon moi ses buts réels sont autres, ils sont, en premier de rassurer les Américains sur la justesse de ce combat en mettant en valeur la qualité formidable — la supériorité — de leur société, en disqualifiant les autres modèles sociaux pour étayer cette justesse — si nous faisons la guerre, cest pour apporter la «Pax Americana» dans le monde —, enfin, et accessoirement, pour expliquer au «reste du monde» que de toute manière, quoi qu'on en puisse penser «nous mènerons notre combat car il est juste». Je fais l'hypothèse que vers la fin de la «lettre» on trouvera une phrase proche de celle-là — tout le texte y conduit.
Je ne vais pas critiquer tout ce pensum, seulement mettre en évidence le gauchissement de «l'analyse» des trois «possibilités», ou plus exactement la façon insidieuse dont la deuxième est rabattue sur les deux autres, de manière à la disqualifier.
On peut poser que les première et troisième «possibilités» ne sont pas souhaitables. On peut aussi poser qu'il y a beaucoup plus de façons pour une société de régler son rapport à la religion que les trois «possibilités» exposées. On peut enfin poser qu'employer le terme «possibilités» n'est pas innocent, on veut induire «voilà ce qui est possible, le reste ne l'est pas». Or, il est des société qui ni ne mettent la religion hors la loi, ni ne sont laïques, ni ne sont des théocraties, et qui pourtant tout à la fois différent considérablement de la «quatrième possibilité» — non désignée comme telle — du modèle américain et respectent la liberté religieuse. D'où l'on en peut conclure que le but général de nos auteurs n'est pas de définir un protocole général de respect de la liberté de culte valable pour toute société, mais bien plutôt de persuader lers lecteurs que la bonne manière de vivre en société est celle en œuvre aux États-Unis. Ce qui est discutable.
On peut poser que ni la première, ni la troisième «possibilités» ne sont souhaitables, on ne peut poser en revanche que la deuxième, pour autant qu'on ne la considère pas comme une «idéologie», soit condamnable. Pourtant, nos auteurs vont la condamner. En deux phases: une fausse qualification de ce qu'est la laïcité, cela dans le corps du texte, puis une assimilation de cette laïcité aux autres «possibilités» dans la «note».
Je ne suis pas intéressé ici à contester la présentation faite de «l'idéologie laïque», par contre la «note» est très intéressante car tissée de contre-vérités et d'assimilations abusives.
Dans la «note» les «deux exemples terrifiants» que «le vingtième siècle a offert au monde», sont rabattus vers la laïcité, or si l'on se réfère à la typologie même des auteurs, l'un, le «communisme soviétique», est l'exemple même de la première possibilité: il s'agit proprement et de la manière la plus nette d'une société qui se fixe pour but de «mettre hors la loi et réprimer la religion». Quant au deuxième, le nazisme, il y a au moins deux problèmes: c'était tout le contraire d'une société laïque, bien plutôt elle est déiste, syncrétique, anti-positive, et en outre put compter, tout au long de son emprise sur la société allemande, sur le soutien actif des plus hautes instances catholiques et protestantes.
Savez-vous ? Je ne suis pas dans l'esprit des gens donc je ne sais quels sont les motifs réels des rédacteurs de ce texte, je ne peux que me fier au texte même pour faire des hypothèses. Je vis dans «un régime laïque», mais très différent des États-Unis. Par exemple, quand un président de ma République prend ses fonctions, on ne lui demande pas de prêter un serment «au nom de Dieu», une main sur le cœur, l'autre sur la Bible; par exemple, quand une personne témoigne devant la justice, on lui dis «Jurez de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité», de lever la main droite et de le jurer, on ne lui demande pas de le faire sur la Bible. Dans mon régime laïque, on a un tel respect de la liberté de culte qu'on n'impose pas à un juif, un musulman ou un bouddhiste de faire un serment sur le livre sacré des tenants d'une autre religion, un tel respect de la liberté de conscience qu'on ne part pas de l'hypothèse que même les athées sont «par nature “religieux”». Celui qui veut croire, croit, et les autres non, par nature ou par culture. D'où, lisant la critique de nos auteurs sur «l'idéologie laïque», ou devrais-je dire leurs délires ? Toujours, lisant ce qu'ils en disent, je suis amené à me faire la réflexion qu'il ne s'agit en rien d'une analyse de la réalité mais bien plutôt d'un outil de propagande.
Pour conclure sur cette partie, je disais, rabattre la deuxième «possibilité» sur la première et la troisième: on aura vu que «l'idéologie laïque» est illustrée par l'exemple même, au XX° siècle, de la première «possibilité», et pour l'assimiler à la troisième, on parle dans la «note» des «religions laïques», ce qui ramène la laïcité «idéologique» à une sorte de théocratie, la, hem !, «théocratie de l'athéisme», puisqu'un peu plus haut, l'on postule qu'elle «tend à nier l'existence de ce que l'on peut considérer avec quelques raisons comme une dimension importante de la personne humaine», cette circonlocution désignant la religion. Il faut, quand on prétend faire œuvre de penseurs de la société, avoir un minimum de consistance: soit cette supposée «idéologie laïque» est la négation même de la religion, soit elle est une religion, elle ne peut être les deux à la fois.

Une guerre juste ?

Nous reconnaissons que toute guerre est terrible et n'est, au fond, que l'expression d'un échec diplomatique. Nous savons aussi que la frontière entre le bien et le mal n'est pas une frontière entre deux nations, encore moins entre deux religions; c'est une ligne de démarcation tracée dans le cœur de chaque être humain. En fin de compte, ceux d'entre nous — juifs, chrétiens, musulmans et autres — qui sont des gens de foi savent très bien que leur devoir, inscrit dans leurs saintes écritures respectives, leur commande d'être miséricordieux et de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher la guerre et vivre en paix.

Cependant, la raison et une réflexion morale attentive nous enseignent que, face au mal, la meilleure riposte consiste à y mettre fin. Il arrive que la guerre soit non seulement moralement permise mais moralement nécessaire. Pour répondre à d'ignominieuses démonstrations de violence, de haine et d'injustice. C'est le cas aujourd'hui.

L'idée de «guerre juste» s'enracine dans maintes traditions morales laïques et religieuses du monde. Les enseignements juifs, chrétiens et musulmans, par exemple, contiennent tous des réflexions sur la guerre juste. Bien sûr, certains estiment, au nom du réalisme, que la guerre est essentiellement un conflit d'intérêts et réfutent la pertinence de toute analyse morale. Ce n'est pas notre avis. [Les approches intellectuelles et morales de la guerre comme phénomène humain peuvent se diviser en quatre écoles de pensée. La première peut être appelée le réalisme: la croyance que la guerre est fondamentalement une question de pouvoir, d'intérêt, de survie, qui écarte donc l'analyse morale abstraite. La deuxième peut être appelée guerre sainte: la croyance que Dieu autorise la coercition et le meurtre des incroyants ou que l'émergence d'une idéologie laïque particulière autorise la coercition et leur meurtre des incroyants. La troisième peut être appelée pacifisme: la croyance que toute guerre est intrinsèquement immorale. Et la quatrième est typiquement appelée guerre juste, la croyance que la raison morale universelle, également nommée loi morale naturelle, peut et doit s'appliquer à la guerre. Les signataires de cette lettre s'opposent largement à la première école de pensée. Nous rejetons la deuxième sans équivoque, quelle que soit la forme qu'elle prenne, qu'elle émane de notre société (notre «camp») et se propose de la défendre ou du camp qui veut notre perte. Certains signataires de cette lettre sont séduits par la troisième école de pensée (particulièrement l'idée que la non-violence ne signifie pas la capitulation, la passivité ou le refus de défendre la justice, bien au contraire), même si nous nous en démarquons respectueusement, non sans crainte et tremblement. Notre groupe dans son ensemble est plutôt enclin à se ranger du côté de la quatrième école de pensée.]

La déconsidération de la morale face à la guerre est en soi une position morale: celui qui rejette la raison accepte la dérégulation des relations internationales et capitule devant le cynisme. Faire entre la guerre dans le cadre d'un raisonnement moral objectif, c'est tenter de fonder la société civile et la communauté internationale sur la justice. Les principes de la guerre juste nous enseignent que les guerres d'agression et de conquête ne sont jamais acceptables. On n'a pas le droit de faire la guerre pour la gloire de son pays, pour venger des torts passés, pour conquérir des territoires ou pour quelque autre motif non défensif. La première justification morale de la guerre est la protection de l'innocent contre le mal. Saint Augustin, dont l'ouvrage La Cité de Dieu est une contribution essentielle à la réflexion sur la guerre juste, soutient (faisant écho à Socrate) que, pour le chrétien, il vaut mieux endurer le mal que le commettre. Mais le renoncement à l'autodéfense, qui est un engagement personnel, peut-il être moralement imposé à autrui ? Pour Saint Augustin, et pour la plupart des autres tenants de la guerre juste, la réponse est non. Si l'on a la preuve incontestable qu'un recours à la force peut empêcher le massacre d'innocents incapables de se défendre par eux-mêmes, alors le principe moral de l'amour du prochain nous ordonne de recourir à la force.

On ne peut pas légitimement faire la guerre lorsque le danger est minime, douteux, de conséquence incertaine ou peut être vaincu par la négociation, l'appel à la raison, la médiation d'une tierce personne ou autres moyens non violents. [Certains estiment que l'argument du «dernier ressort» dans la théorie de la guerre juste — en substance, l'idée que toute alternative raisonnable et plausible doit être explorée avant de recourir à la force — suppose que le recours aux armes doit être approuvé par une instance internationale reconnue, telle que l'ONU. Cette proposition est problématique. D'abord, c'est une nouveauté: historiquement, l'approbation internationale n'a jamais été considérée par les tenants théoriciens de la guerre juste comme une juste exigence. Ensuite, rien ne prouve qu'une instance internationale comme l'ONU soit la mieux inspirée pour décider quand, et dans quelles conditions, un recours aux armes est justifié, sans oublier que l'effort engagé pour faire appliquer ses décisions compromettrait inévitablement sa mission première qui est humanitaire. Selon un observateur, ancien assistant du secrétaire général de l'ONU, faire de l'ONU «la pâle imitation d'un État» afin de «réglementer l'usage de la force» internationalement «serait un projet suicidaire».]

Mais si la menace contre des innocents est réelle et certaine, surtout si l'agresseur est motivé par une hostilité implacable — si son but n'est pas de vous amener à négocier ou même à vous soumettre, mais de vous détruire — alors un usage proportionné de la force est justifié.

Une guerre juste ne peut être menée que par les autorités légitimes responsables de l'ordre public. La violence gratuite, opportuniste ou individualiste n'est jamais moralement acceptable. [Dans la théorie de la guerre juste, l'exigence d'une autorité légitime a pour but principal d'empêcher l'anarchie d'une guerre privée menée par des seigneurs de la guerre — une anarchie qu'on rencontre de nos jours dans certaines parties du monde et dont les agresseurs du 11 septembre sont des incarnations représentatives. L'exigence d'une autorité légitime ne peut pas, et pour diverses raisons, s'appliquer en tant que telle aux guerres d'indépendance nationale ou de succession. D'abord, ces types de conflits ne sont pas internationaux. Ensuite, dans ces conflits, c'est précisément la légitimité publique qui est contestée. Par exemple, dans la guerre d'indépendance consécutive à la fondation des États-Unis, les analystes de la guerre juste font souvent remarquer que les colonies rebelles avaient raisonnablement constaté que le britannique était, dans le texte de notre Déclaration d'indépendance, devenu «un obstacle à ses fins» et avait donc cessé d'être une autorité publique compétente. D'ailleurs, même dans le cas ou les belligérants ne constituent pas au sens propre une autorité légitime reconnue — par exemple le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943 contre l'occupation nazie — l'exigence de l'autorité légitime de la guerre juste n'invalide pas moralement le recours aux armes par ceux qui résistent à l'oppression en cherchant à renverser l'autorité légitime.] Une guerre juste ne peut être menée que contre des combattants. Les tenants de la guerre juste, tout au long de l'histoire et partout dans le monde — qu'ils soient musulmans, juifs, chrétiens, issus d'autres religions ou laïques — ont toujours prôné l'immunité pour les non-combattants. En d'autres termes, tuer des civils par esprit de vengeance, ou même pour dissuader d'éventuels agresseurs partisans de leur cause, est une faute morale. Bien que, dans certaine circonstances et dans un cadre donné, on puisse justifier moralement des actions militaires risquant d'entraîner la mort non intentionnelle mais prévisible de non-combattants, il n'est pas moralement acceptable de prendre des non-combattants pour objectif opérationnel d'une action militaire.

Ces principes et d'autres nous enseignent que, chaque fois que des êtres humains envisagent ou livrent une guerre, il est à la fois possible et nécessaire d'affirmer le caractère sacré de la vie humaine et d'adhérer au principe de l'égale dignité de tous les hommes.

Ces principes s'efforcent de préserver et de refléter, même dans la tragédie de la guerre, la vérité fondamentale selon laquelle les «autres» — ceux qui nous sont étrangers, qui diffèrent de nous par la race ou la langue, dont la religion peut nous paraître erronée — ont autant que nous le droit de vivre, ont la même dignité humaine et les mêmes droits en général.

Le commentaire porte ici jusqu'au paragraphe se terminant par «ont la même dignité humaine et les mêmes droits en général».
Encore une partie longue (plus de 1.300 mots) pour un contenu mince. Et encore une fois, «le principal est dans le secondaire», les parties vraiment importants ne sont pas dans le corps du texte mais dans les «notes». Si vous ne l'avez pas encore fait, l'honnêteté m'amène à vous conseiller de lire d'abord la partie commentée, ensuite seulement mes considérations. L'honnêteté et la consistance: ma glose n'est qu'une glose, la partie importante est sur la gauche de la page.
Le trait le plus constant, dans toutes les parties, est la religiosité pateline qui imprègne ce texte. Précisément, et malgré tous les efforts des rédacteurs pour inclure les autres croyances dans leur discours, une religiosité nettement chrétienne. Mais attention, pas n'importe quel christianisme, plutôt ce genre, qui explique raisonnablement que la meilleure preuve de l'amour du prochain est de ne pas tendre l'autre joue mais plutôt de châtier son adversaire — qui aime bien châtie bien…
N'avais-je pas dit que pour nos braves «intellectuels américains» (Le Monde les présente ainsi), je me cite, «il s'agit d'expliquer que l'administration de M. Bush Jr. a bien raison de faire ce qu'elle fait car il est des circonstances où il ne faut pas hésiter à faire usage de la force pour réduire le Mal Absolu, et que les auteurs approuvent, contre leurs sentiments profonds, la Guerre contre le Terrorisme car elle amènera plus de Paix, de Bonheur et de Démocratie dans le Monde une fois terminée»; on n'en est pas encore là, mais vers la fin du texte la justification ultime de la «juste guerre» (j'avais aussi anticipé sur ce lieu commun) sera je pense «plus de Paix et de Justice», par contre, il y a environ 1.200 mots pour essayer de nous convaincre qu'il y a des circonstances où il est nécessaire de faire la guerre.
Les «notes». Dans la première l'on trouve le même genre de catégorisation que celle à l'œuvre pour les «possibilités»; ici l'on traite de «la guerre comme phénomène humain» — c'est comme pour «la personne humaine»: vous connaissez d'autres espèces qu'humaine qui font la guerre ? Traitant de la guerre, on traite obligatoirement d'un phénomène humain… Bon. Donc, le «phénomène humain». Que nous en dit-on ?
Que ses «approches intellectuelles et morales […] peuvent se diviser en quatre écoles» qui sont la première, la deuxième, la troisième et la quatrième. La première, nous sommes presque tous contre, la deuxième nous la refusons tous, la troisième serait tentante mais contre notre gré nous nous en détachons, reste la quatrième. Intéressant. L'approche est exactement la même que pour les «possibilités» et le problème, en toute logique, exactement le même: on donne une liste finie de quatre cas possibles, deux nettement répulsifs, un plus attrayant, un enfin qui est le «bon» cas, celui qu'on se prépare à présenter comme seul valable. Et comme avec les «possibilités», on peut faire la critique évdente qu'il y a bien plus que quatre approches de la (sic) «guerre humaine». Deux autres critiques sont évidentes. En premier, on présente ici comme des «écoles [d'] approches intellectuelles et morales de la guerre comme phénomène humain» quatre cas qui pour deux ne sont pas ce genre d'école, et pour les deux autres sont des approches n'ayant en rien la même portée, l'une étant proprement un courant d'analyse de la guerre comme objet propre, l'autre une analyse des positions morales pouvant justifier la guerre. Cette présentation pseudo-scientifique, «développement d'une argumentation en quatre points», apparaît encore une fois comme de la pure rhétorique, une manière (plus ou moins) habile de légitimer son discours en lui donnant les apparence de la logique analytique raisonnante et raisonnable. En second, et cela découle de la critique précédente, les «cas» sont formulés de telle manière qu'on est obligé de considérer le quatrième comme «le bon», le «plus raisonnable». Le problème principal est, hormis le fait qu'on peut considérer bien d'autres «cas», que ceux-là n'ont rien à voir entre eux.
Pour prendre le troisième, le pacifisme, ce n'est en rien une «approche intellectuelle et morale de la guerre», mais une philosophie morale qui considère que le conflit n'est jamais la bonne manière de résoudre des oppositions, cela allant des conflits entre voisins de palier aux guerres internationales, donc, sa «croyance» concernant la guerre n'est qu'un élément d'une réflexion plus large. Autre problème, il n'y a pas un mais des pacifismes, cela allant de la non-violence absolue refusant tout conflit au pacifisme raisonné qui peut considérer que, le cas échéant, la guerre peut en dernier ressort être une solution immédiate de résolution de conflit. Comme le premier «cas», le deuxième n'est en rien une «approche intellectuelle et morale de la guerre», mais un point de vue théologique sur le rôle et la place de la guerre dans la religion: y a-t-il des situations où «la coercition et le meurtre des incroyants» sont justifiés par Dieu ? Contrairement à ce qui est dit avant, la réponse de toutes les «religion du Livre», au cours des siècles, fut qu'il est «inscrit dans leurs saintes écritures respectives» de n'être pas miséricordieux avec les «incroyants». Mais cela est accessoire, importe que, donc, le troisième «cas» n'a rien à voir avec le propos, et surtout avec les premier et dernier, les seuls dont on peut dire qu'ils sont bien des «approches [etc.]». Mais, comme dit, ces cas sont totalement inassimilables et de portée assez différente: le premier est une réflexion sur les fins, le quatrième, sur les moyens. Rhétorique. D'où j'en conclus que mon analyse ne surprendra pas les auteurs, qu'ils ont du faire à-peu-près la même et que pour eux ça n'a guère d'importance: ce texte, je le disais, n'est pas destiné à un lecteur comme moi, ils savent bien que, ni les convaincus de «l'autre camp», le «camp qui veut notre perte» — dont je ne fais pas partie —, ni les personnes un tant soit peu intelligentes — dont j'espère faire partie — verront ce qu'il y a de faux et de propagandiste dans tout ça; non, ce texte est destiné à tous ceux qui sont dans ou peuvent rallier leur «camp», les seconds pour les rassurer, les premiers pour les convaincre, les uns et les autres pour disqualifier à leurs yeux toute critique, qu'elle vienne de «l'autre camp» ou de personnes qui ne sont d'aucun camp, sinon celui de l'honnêteté et de la justice.
Oui, «l'école réaliste», si elle existe en tant qu'école, se pose la question de savoir à quoi sert la guerre, et sa réponse — selon nos auteurs — est qu'elle a pour but d'asseoir le pouvoir, de servir des intérêts, d'assurer sa survie, tandis que la réputée «école de la guerre juste» (sic) est, toujours selon nos auteurs, «la croyance que la raison morale universelle […] peut et doit s'appliquer à la guerre». Cette «quatrième école de pensée» réfléchirait même doublement, semble-t-il sur la guerre: dans la «note», elle considère qu'on peut attribuer un fin morale à un conflit puis dans la suite, étant assumé que nos rédacteurs sont de cette «école», se pose la question de savoir s'il est moralement acceptable de faire la guerre. Encore une fois, on voit la rhétorique propagandiste à l'œuvre, puisque les rédacteurs, par une simple réorganisation des mêmes termes, passent d'une réflexion à l'autre en les présentant comme la même réflexion. Ce qui de loin n'est pas le cas.
Bien sûr, il y a beaucoup d'autres traits rhétoriques dans cette note, comme l'emploi du mot «croyance» pour définir ce qu'est la «pensée» de chaque «école»: en fait, seuls les deuxième et quatrième cas sont de l'ordre de la croyance, le premier est une analyse des rapports entre groupes sociaux et entre sociétés, le troisième, comme dit, une philosophie morale mais en outre, tournée vers la pratique: si dans les deuxième et quatrième «cas» il s'agit bien de croire — ou de faire croire — qu'une guerre peut être sainte ou morale, dans le troisième, il s'agit… d'agir selon des règles morales précises, et cela dans tous les aspects de la vie en société, guerre comprise. Autre grande différence, dans le cas du pacifisme, le but est d'agir sur la société à partir des individus, et tout à l'inverse, dans les deux autres cas d'agir sur les individus à partir de la société.
Tout ça est bel et bon, mais pour nos auteurs de peu d'importance: ce ne sont pas des imbéciles, et ce que je viens d'écrire, ils le savent aussi bien que moi. Il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas ici de la réflexion propre d'une personne plus ou moins informée et réfléchie, ayant son idéologie propre à partir de laquelle elle porte une analyse spécifique sur la réalité actuelle, mais le résultat d'un travail collectif sous l'égide d'une institution particulière (le texte est © Février 2002, Institute for American Values [Institut pour les Valeurs Américaines]), rédigé par des «intellectuels américains» et signé par 60 d'entre eux, dont une majorité de professeurs d'université, de chercheurs et de directeurs d'institut universitaires ou para-universitaires, qui de plus ont des options politiques divergentes — enfin, modérément divergentes, cela va des «libéraux modérés» (libéraux au sens américain, soit, «plus ou moins de gauche») aux «conservateurs modérés», bref, on nage en pleine «modération»… Écrire un texte à plusieurs, avec tout un éventail d'opinions, c'est bien autre chose que le faire seul et de son point de vue propre: ici, les rédacteurs ne pouvaient pas laisser leurs idéologies dans l'implicite, ni ignorer les failles de raisonnement ou la manipulation des faits énoncés. Donc, mes auteurs ne sont pas des imbéciles, et ne peuvent pas ignorer que leur classification est toute rhétorique.
Une fois cela dit, tout le développement sur la «guerre juste» apparaît un simple plaidoyer pro domo, de peu d'intérêt quant à son contenu, où l'on dit tout et son contraire, car les auteurs, posant en un premier temps les conditions intangibles déterminant une «guerre juste», et se trouvant confrontés d'une part au fait que dans l'histoire presque toutes les guerres qu'on peut estimer avoir été, non pas justes mais justifiées, ne répondent pas à ces conditions, de l'autre au fait que la guerre qu'ils se préparent à légitimer en tant que «guerre juste» n'y répond pas non plus, sont amenés à considérer que ces conditions intangibles peuvent et même doivent le plus souvent être violées, d'où le sentiment final, pour le lecteur objectif, qu'avec de pareils critères on peut considérer presque toute guerre comme «juste».
Je dis bien, pour le lecteur objectif. Car, aussi paradoxal que cela pourrait vous sembler, les partisans de «l'autre camp» ont toutes les chances d'accepter globalement les «analyses» faites ici: si leur cause est différente, leur idéologie global est la même, pour eux aussi il y a des «guerres justes», simplement, ils ne placent pas la justice du même côté… De fait, en modifiant très peu le texte, on peut le transformer en une défense et illustration de n'importe quelle cause. C'est d'ailleurs le trait typique des textes à visée de propagande d'être recyclables pour n'importe quelle cause. Ce qui à y réfléchir n'a rien de mystérieux: la propagande ne vise pas à faire une analyse de la réalité mais à «mobiliser les troupes», donc, quelle cause que l'on défende, on puisera dans le lot commun des «grandes idées» rassembleuses, la Liberté, la Justice, la Foi en nos Valeurs Fondamentales, la Défense de Opprimés (ici, des «innocents»). Pour vous faire une idée, je vous conseille de lire des documents à visée de propagande d'une époque donnée, par exemple les discours soviétiques et américains au tournant des années 1950, et vous constaterez combien ils sont similaires, combien souvent en ne changeant que quelques mots, en remplaçant communisme par libéralisme, URSS par États-Unis, Monde Libre par Peuples Libres, on obtient des textes tout-à-fait admissibles par les partisans de «l'autre camp». Ce texte étant donc d'essence propagandiste n'échappe pas à la règle.
Bon, Je sens que l'on va très vite savoir en quoi la «guerre contre le terrorisme» est «juste».

Le 11 septembre 2001, un groupe d'individus a délibérément attaqué les États-Unis en utilisant des avions détournés comme armes pour tuer en moins de 2 heures plus de 3.000 de nos citoyens à New York, en Pennsylvanie et à Washington. Ceux qui moururent ce jour-là étaient des civils, pas des combattants, et parfaitement inconnus, sauf en tant qu'Américains, de ceux qui les ont tués. Ceux qui moururent en ce matin du 11 septembre furent tués lâchement, au hasard et avec préméditation — c'est-à-dire, en termes juridiques, assassinés. Parmi ces morts, il y avait des gens de toutes races, de diverses ethnies, de presque toutes les religions. Il y avait aussi bien des balayeurs que des chefs d'entreprise.

Les individus qui commirent ces actes n'ont pas agi seuls, ni sans appuis, ni pour des raisons inconnues. Ils étaient membres d'un réseau islamiste international sévissant dans une quarantaine de pays, actuellement connu sous le nom d'Al Qaida. Ce groupe lui-même n'est qu'un bras d'un vaste mouvement islamiste radical qui s'accroît depuis des décennies sous l'œil bienveillant, parfois même avec le soutien de certains gouvernements, et proclame ouvertement, en montrant qu'il en a les moyens, sa volonté de recourir à l'assassinat pour atteindre ses objectifs. Nous employons le terme «islam» et «islamique» quand nous voulons nous référer à l'une des plus grandes religions du monde, forte d'un milliard deux cents millions d'adeptes environ, parmi lesquels plusieurs millions de citoyens Américains, dont certains ont été assassinés le 11 septembre. Il va sans dire — mais disons-le quand même, une fois pour toutes — que la grande majorité des musulmans du monde, guidés dans une large mesure par les enseignements du Coran, sont honnêtes, loyaux et pacifiques. Nous employons les termes «islamisme» et «islamiste radical» pour désigner le mouvement politico-religieux violent, extrémiste et radicalement intolérant qui menace aujourd'hui le monde, y compris le monde musulman.

Ce mouvement violent radical s'oppose non seulement à une certaine politique américaine et occidentale — plusieurs signataires de cette lettre s'y opposent aussi en partie — mais encore au principe fondateur du monde moderne, la tolérance religieuse, ainsi qu'aux droits de l'homme fondamentaux, en particulier la liberté d'opinion et de culte, inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU et qui doivent être la base de toute civilisation orientée vers l'épanouissement de l'homme, la justice et la paix.

Ce mouvement extrémiste prétend parler au nom de l'islam, mais trahit les principes islamiques fondamentaux. L'islam est contre les atrocités morales. Ainsi, réfléchissant sur les enseignements du Coran et l'exemple du Prophète, les penseurs musulmans ont professé au fil des siècles que la lutte sur le sentier de Dieu (c'est-à-dire le djihad) interdit de tuer délibérément des non-combattants et stipule qu'une action militaire ne peut être entreprise que sur l'ordre d'une autorité publique légitime.

Ils nous rappellent avec force que l'islam, non moins que le christianisme et le judaïsme et d'autres religions, est menacé et risque d'être dégradé par ces profanateurs qui invoquent le nom de Dieu pour tuer sans discrimination. Derrière les mouvements qui endossent le manteau de la religion, il y a aussi, nous en avons conscience, une dimension politique, sociale et démographique complexe qu'il faut prendre en considération. En même temps, il faut tenir compte de la philosophie, et la philosophie qui anime ce mouvement radical islamiste, dans son mépris de la vie humaine, en concevant le monde comme une lutte à mort entre croyants et incroyants (qu'ils soient musulmans non radicaux, juifs, chrétiens, hindous ou autres), nie clairement l'égale dignité de toutes les personnes et, ce faisant, trahit la religion et rejette le fondement même de la vie civilisée et la possibilité de la paix entre les nations.

Il y a plus grave. Les assassinats massifs du 11 septembre ont démontré, peut-être pour la première fois, que ce mouvement a désormais non seulement le désir clairement affiché mais la capacité technique — avec un accès possible, et la volonté d'en faire usage, aux armes chimiques, biologiques et nucléaires — de ravager massivement et atrocement ses cibles désignées. préjugés

Ceux qui ont massacré plus de 3.000 personnes le 11 septembre et qui, de leur propre aveu, ne souhaitent rien plus que de recommencer, constituent un danger clair et réel pour tous les hommes de bonne volonté partout dans le monde, et pas seulement aux États-Unis. De tels actes sont un pur exemple d'agression caractérisée contre des vies humaines innocentes, un fléau mondial que seul le recours à la force peut éradiquer.

Des tueurs organisés, infiltrés dans le monde entier, nous menacent tous aujourd'hui. Au nom de la morale universelle, et pleinement conscients des restrictions et exigences de la guerre juste, nous soutenons la décision de notre gouvernement et de notre société d'utiliser contre eux la force armée.

La traduction y fait peut-être quelque chose mais je pense que le traducteur a suivi assez fidèlement le texte, d'autant que ladite traduction s'est faite rapidement, sans lui donner le temps de retravailler le style: après «la personne humaine» et «le phénomène humain de la guerre» nous avons droit au «groupe d'individus» — au cas où l'on croirait avoir affaire à des robots…
Donc, un «groupe d'individus a délibérément attaqué les États-Unis». J'adore ce genre de formules: on apprend, grâce à nos braves «intellectuels américains» que ce fut une attaque délibérée; c'est vrai: s'ils l'avaient fait par erreur ou par inadvertance ? J'apprécie aussi de savoir que parmi les victimes «il y avait aussi bien des balayeurs que des chefs d'entreprise», ce qui ouvre à des interrogations: le chef d'entreprise est-il aussi, plus ou moins «innocent» que le balayeur ? Mais non, suis-je bête ! L'implication est autre: dans l'imaginaire de nos auteurs le «groupe d'individus» visait les chefs d'entreprises, symboles de l'Amérique triomphante, les balayeurs étant des «dégâts collatéraux», comme l'on dit en «bellicistement correct». J'arrête là l'ironie facile, sinon je n'en aurai pas fini de longtemps…
Donc, nous y voilà. Pas grand chose à dire sur l'ensemble de cette partie, c'est le «digest» de tout que j'ai pu lire ou entendre depuis quelques cinq mois en matière d'explications sur les motivations des assassins, la «pieuvre» Al Qaida (le terme n'est pas utilisé, mais la phrase «Ce groupe lui-même n'est qu'un bras d'un vaste mouvement» est assez claire, je pense ?), le «vaste mouvement islamiste radical […] qui menace aujourd'hui le monde», l'«agression caractérisée contre des vies humaines innocentes» (au fait, ces attentats auraient-ils été moins graves, touchant des «vies humaines coupables» ? Probablement) et le «fléau mondial» que forme ce «mouvement politico-religieux violent, extrémiste et radicalement intolérant» qu'est cet «islamisme radical» (un mouvement radical qui est radicalement quelque chose, quelle surprise !). Conclusion «logique», «au nom de la morale universelle, et pleinement conscients des restrictions et exigences de la guerre juste, nous soutenons la décision de notre gouvernement et de notre société d'utiliser contre eux la force armée». Et voilà, on arrive à ma prédiction: notre gouvernement a raison de faire ce qu'il fait, malgré qu'il nous en coûte…
Il y a un problème — enfin, plusieurs, mais se résumant en cette interrogation: «utiliser contre eux la force armée», certes, mais, contre qui, où et comment ? Comme nous l'exposent les auteurs mêmes de cette «lettre», il s'agit «d'un réseau islamiste international sévissant dans une quarantaine de pays», et en outre de «tueurs organisés, infiltrés dans le monde entier, [qui] nous menacent tous aujourd'hui». Faudra-t-il donc «utiliser […] la force armée» américaine dans ces quarante pays, voire dans le monde entier ? M. George W. Bush nous avait promis une guerre longue et difficile: ma foi, si l'évaluation de nos auteurs est juste, ça le risque bien.
Il y a un second problème important, et très délicat: nos auteurs nous disent, et de cela je suis bien d'accord, que le «vaste mouvement islamiste radical» qui les inquiète «s'accroît depuis des décennies sous l'œil bienveillant, parfois même avec le soutien de certains gouvernements», mais omettent de citer le moindre de ces États, or, j'en connais, au nombre desquels ne figurent ni l'Irak, ni la Corée du nord, ni même, probablement, l'Iran; y figurent par contre l'Arabie séoudite, le Royaume-Uni, l'Indonésie, le Pakistan, Israël, le Qatar, et… les États-Unis. Un sacré problème. M. Bush doit-il se suicider, ou au moins mettre en prison les membres actuels et passés de son administration ayant aidé et soutenu «l'islamisme radical», dont, et c'est notoire, Al Qaida ? Je le vois mal mettre en cause son père, qui n'a pas peu contribué à soutenir ce «vaste mouvement». Les États-Unis, outre que de faire le ménage chez eux, doivent-ils entamer une guerre contre les pays cités, où figurent trois alliés indéfectibles des États-Unis, une dictature «molle» soutenue par les États-Unis et deux gouvernements fantoches tenus à bras-le-corps par les États-Unis ? Rien n'est simple et surtout pas la «guerre contre le terrorisme».
Mais le «problème des problèmes», je ne l'ai pas encore évoqué. Vers la fin de cette partie, en résumant leur, hem !, «pensée», nos braves auteurs nous disent ceci:
»De tels actes [que les attentats du 11 septembre 2001] sont un pur exemple d'agression caractérisée contre des vies humaines innocentes, un fléau mondial que seul le recours à la force peut éradiquer».
J'ai mon opinion sur la réalité des choses et sur les manières dont on pourrait résoudre la question de «l'islamisme radical», opinion assez divergente de celle proposée ci-contre, mais ça n'a pas grande importance: si la réalité correspond vraiment au tableau qu'en dressent les rédacteurs de la «lettre d'Amérique», alors, de toute évidence, «le recours à la force» ne peut pas l'éradiquer. Il faut être conséquent: que peut «la force armée» contre «des tueurs organisés, infiltrés dans le monde entier» ? Nos auteurs envisagent-ils que «la décision de [leur] gouvernement et de [leur] société d'utiliser contre eux la force armée» s'applique jusqu'au bout, c'est-à-dire, et toujours selon leur propres termes, contre «une quarantaine de pays» censés abriter des membres d'Al Qaida ? Que «la force armée» des États-Unis intervienne contre, disons, la Somalie, le Soudan, l'Irak, on peut l'envisager — je ne parle pas de l'aspect moral mais strictement de celui matériel —; contre l'Iran ou la Corée du sud, ça devient plus délicat; contre son «fidèle allié» de la dernière heure, le Pakistan, ou contre l'Égypte, c'est inenvisageable. Ensuite, il y a le point de vue «moral», non le mien mais celui des autres pays et des instances internationales: ils ne pourront accepter l'emploi de la force armée contre les pays cités, hormis l'Irak — non parce qu'il abrite des membres de «l'islamisme radical», c'est même assez improbable, mais parce que, depuis 1991, l'Irak est une «cible acceptable» — et peut-être la Somalie. De quelque manière qu'on l'envisage, «la force armée» n'est pas un instrument à même d'éradiquer «l'islamisme radical». Il ne s'agit pas de savoir s'il y a des guerres justes et si cette guerre que veulent et soutiennent nos auteurs l'est ou non, il s'agit simplement de savoir si l'emploi de «la force armée» peut ou non réaliser le but qu'ils lui fixent, soit, «éradiquer l'islamisme radical». La réponse est non. Du fait, tout cet argumentaire, qu'il soit ou non valable en soi, est du moins invalide pour ce cas. Pour dire les choses, je suis prêt à accepter tous les arguments développés sur les guerres justes, les sociétés justes, les valeurs justes, mais une analyse simple de la réalité me montre que la conclusion qu'en tirent nos auteurs, «que seul le recours à la force peut éradiquer [l'islamisme radical]», est fausse. A partir de là, on pourra faire toutes les gloses possibles, je m'en tiens à ce que je pensais dès avant de lire ce texte, soit, et je me cite encore, qu'«il s'agit d'expliquer que l'administration de M. Bush Jr. a bien raison de faire ce qu'elle fait car il est des circonstances où il ne faut pas hésiter à faire usage de la force pour réduire le Mal Absolu, et que les auteurs approuvent, contre leurs sentiments profonds, la Guerre contre le Terrorisme car elle amènera plus de Paix, de Bonheur et de Démocratie dans le Monde une fois terminée». C'était l'idée préalable que je me faisais de ce texte et, honnêtement, je pense après lecture que ça en fait un bon résumé.
Bon, je m'en vais lire la conclusion.

Conclusion

Nous nous engageons à faire tout notre possible pour écarter les malencontreuses tentations — arrogance et chauvinisme notamment — auxquelles les nations en guerre semblent si souvent céder. En même temps, nous affirmons solennellement d'une seule voix qu'il est crucial pour notre nation de gagner cette guerre. Nous combattons pour nous défendre, mais nous croyons aussi nous battre pour défendre les principes des droits de l'homme et de la dignité humaine qui sont le plus bel espoir de l'humanité. Un jour, cette guerre finira. Quand nous en serons là — et, à certains égards, même avant — un grand effort de réconciliation nous incombera. Nous espérons que cette guerre, en mettant fin au fléau mondial, pourra accroître les possibilités de fonder la communauté mondiale sur la justice. Mais nous savons que seuls les pacifistes, ici comme ailleurs, pourront faire en sorte que cette guerre n'aura pas été vaine. Nous voulons nous adresser à nos frères et sœurs des sociétés musulmanes. Nous vous disons sans ambages: nous ne sommes pas vos ennemis, mais vos amis. Nous ne devons pas être ennemis. Nous avons trop de points communs. Nous avons tant à faire ensemble. Votre dignité humaine, non moins que la nôtre — votre droit à une belle vie, non moins que la nôtre —, voilà ce pour quoi nous croyons combattre. Nous savons que certains d'entre vous se méfient énormément de nous, et nous savons que nous sommes, nous les Américains, en partie responsables de cette méfiance. Mais nous ne devons pas être ennemis. Nous espérons pouvoir œuvrer avec vous et tous les hommes de bonne volonté à la construction d'une paix juste et durable.

Traduit de l'anglais (États-Unis)
par Jean-François Kleiner

© Février 2002, Institute
for American Values
Les passages entre crochets
en italique sont des notes
des auteurs de la «Lettre»

Conclusion
On peut prendre toutes les précautions du monde pour paraître distancié, probe, honnête, on se fait toujours rattrapper par ses motivations et ses raisons profondes. J'évoquais, en introduction à cette lecture commentée, le fameux «Choc des Civilisations», version «Menace Islamiste»». Vous aurez remarqué que les auteurs de cette «lettre» ont pris toutes les précautions pour éviter qu'on les puisse soupçonner d'un tel travers, non, leur but était de «fonder la communauté mondiale sur la justice», «œuvrer […] à la construction d'une paix juste et durable», et surtout, ne pas désigner le «monde musulman» comme source globale de ce «fléau mondial que seul le recours à la force peut éradiquer». Et patatras ! En quelques mots, tout ce bel édifice s'abat:
«Nous voulons nous adresser à nos frères et sœurs des sociétés musulmanes. Nous vous disons sans ambages: nous ne sommes pas vos ennemis, mais vos amis. Nous ne devons pas être ennemis […]. Votre dignité humaine, non moins que la nôtre […], voilà ce pour quoi nous croyons combattre. Nous savons que certains d'entre vous se méfient énormément de nous, et nous savons que nous sommes, nous les Américains, en partie responsables de cette méfiance. Mais nous ne devons pas être ennemis […]».
Voici: pourquoi s'«adresser à nos frères et sœurs des sociétés musulmanes» globalement, si «la grande majorité des musulmans du monde, guidés […] par les enseignements du Coran, sont honnêtes, loyaux et pacifiques», si «ce mouvement extrémiste […] trahit les principes islamiques fondamentaux» et si enfin seuls «certains d'entre [les musulmans] se méfient énormément de nous» (entendu comme «nous les non-musulmans» — incohérence, puisque les auteurs nous disent que «plusieurs millions de citoyens Américains» sont musulmans) ? Pour instaurer une conception des choses où il y aurait deux camps, «nous» et «eux»: «nous» sommes purs de ce «fléau mondial» qui «nous menace tous aujourd'hui», et qui vient d'«eux»; certes, il y a «des tueurs organisés, infiltrés dans le monde entier» mais justement, ils sont infiltrés, un «corps étranger» qui nous mine de l'intérieur mais qui n'est pas nous.
En quelques mots «bienveillants» à «nos frères et sœurs des sociétés musulmanes», les auteurs nous expliquent leur fantasme profond — non la «menace islamiste» mais la menace islamique —, et par le fait, le but réel qu'ils fixent à leur «juste guerre»: réduire cette «menace islamique» en mettant «nos frères et sœurs des sociétés musulmanes» au pas; bien sûr, nos auteurs sont plus fins que George Bush Jr ou Donald Rumsfeld, mais le message implicite, tout enveloppé de «bonnes intentions» qu'il soit, reste: si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. Comprenez ceci: leur guerre est une guerre juste, donc, si on ne la juge pas telle, on est partisan de l'injustice. C'est aussi simple…

Un commentaire après lecture.

J'ai entre autres projets l'idée d'apprendre à mes semblables à pratiquer la lecture critique. «Critique» vient du mot grec kritein, qui signifie «discerner»; faire une lecture critique consiste, non à critiquer ce que l'on lit mais à lire avec discernement. Je le disais au début de ce document, «même les personnes qui approuvent les textes de ce genre devraient [se] rendre compte [que les faits confirment (souvent) les préjugés]. Elles s'en rendent compte. Pour les textes qui ne vont pas dans le sens de leurs préjugés». Parlant de «textes de ce genre», je ne visais pas les textes ayant l'orientation de celui-ci, mais ceux usant de procédés équivalents, qu'on peut désigner être de la «propagande».

Qu'est-ce que la propagande ?

La propagande n'est souvent pas ce que l'on croit: ce qu'on en voit et que l'on désigne comme tel n'est pas de la propagande, puisque ça se voit; on peut appeler ça de la «post-propagande», soit, l'argumentaire qu'on peut se permettre d'utiliser une fois les gens rendus «réceptifs»; la propagande, ça se passe avant. Avant, après, autour, en-dessous, au-dessus, bref, n'importe où, mais ailleurs. En outre, savoir discerner une certaine «propagande entre guillemets» ou post-propagande n'induit pas qu'on sache lire ou écouter avec discernement, ça signifie simplement, le plus souvent, qu'on sait repérer de la post-propagande pour laquelle on n'a pas été endoctriné.

Prenons le cas récent, auquel participe cette «lettre», de «l'Opération Justice Illimitée» rebaptisée… comment déjà, «Opération Escargot Rapide» ? Non, Opération… Ah ! quoi donc, déjà ? C'est tellement ancien ! Quatre mois… Je vais bien me souvenir… Dites, et vous, vous en rappelez-vous ? Probablement non. C'était… Le trou. Mais ça n'a pas d'importance. Ou plutôt si, ça a son importance: cette post-propagande là n'a pas fonctionné, on n'arrivait pas à adhérer, les termes en étaient mal pensés, le premier nom, très chouette mais trop radical, fut remplacé à la va-vite mais le nouveau nom n'a pas pris. Bon, je consulte ma collection de journaux et je vous dirai le «vrai» nom.

Ah ! Je savais que c'était catastrophique: «Opération Liberté Immuable». Tellement mal trouvé que quinze jours après son invention, les journaux ne l'utilisaient plus… Un nom pareil, comment voulez-vous qu'on s'en souvienne ? Ça ne veut rien dire, et en outre, le propre de la liberté est justement de muer. Bon, «Justice Illimitée» c'est pire: parmi les grandes avancées des démocraties vient le fait qu'on y limite la justice, dans l'espace, dans le temps et dans les personnes. Malgré tout, ça avait de la gueule, et ça disait quelque chose: nous pourchasserons les criminels jusqu'au bout, sans repos et sans fin. Pas très chrétien, mais très fédérateur. «Liberté Immuable», je trouve ça lamentable, «indigne d'une grande démocratie» qui dispose de 40 Mds$ par an pour payer des gens à lui faire un bon travail de (post-)propagande. Passons.

Donc, prenons le cas de la ci-devant «Opération Liberté Immuable»: même les Français les plus favorables à la politique va-t-en-guerre de George W. Bush Jr et de ses conseillers trouvaient ses discours caricaturaux. Ou du moins, une partie de ses discours. Car, chose admirable, on pouvait l'entendre le même jour faire de grandes déclarations sur le ton général «Croisade du Bien contre le Mal», des déclarations à la presse plus mesurés mais assez virulents, et des discours «urbi et orbi» presque modérés. Chacun en retenait ce qu'il voulait: les «pour» privilégiaient le troisième genre, les «contre» le premier, et les «ni pour ni contre», bien évidemment le deuxième. Voici quelle «analyse» portait chacun de ces groupes: les «pour» expliquaient que le «vrai» discours de M. Bush était donc celui de troisième type, le second type en étant une version plus pugnace destinée à mobiliser le peuple américain, le premier type un discours «émotionnel» où il se laissait emporter par les sentiments; tout à l'inverse, le «vrai» discours pour les «contre» était celui le plus rugueux, celui à destination de la presse en était la version édulcorée, celui «modéré» une «opération de propagande» destinée à rassurer les plus modérés de ses alliés; pour les «sans opinion» c'était selon — le moment et leurs penchants: le discours «le plus vrai» étant celui de deuxième type, celui de troisième type apparaissait tantôt ce vers quoi tendait «le plus vrai», tantôt une version destinée à rassurer les alliés, celui de premier type, tantôt un «dérapage», tantôt «l'expression de ses sentiments profonds»; sur la durée, les «ni pour ni contre» validaient cependant le discours moyen, expliquant les variations «hard» et «soft» par l'influence belliciste ou modératrice de ses conseillers, Donald Rumsfeld jouant le rôle du «faucon», Colin Powell celui de la «colombe».

Il y avait bien sûr deux autres groupes: les «ne se prononce pas» et les lecteurs/ auditeurs critiques. Des premiers, rien à dire, puisqu'eux-mêmes n'avaient rien à dire — ou au moins rien de pertinent — sur la question. Quant aux lecteurs critiques, ils savent comment fonctionne la propagande, et pour eux, il n'y avait pas trois discours mais un discours sous trois aspects: celui agissant sur la propagande interne «de base», celui destiné aux «couches cultivées» de sa propre population et aux «modérés favorables» des autres pays, réceptifs à la propagande «de second niveau», et le discours diplomatique, qui est toujours très modéré. Vous pourriez me dire qu'en tenant trois discours aussi peu compatibles entre eux il montre clairement à ses adversaires qu'il ment; je vous répondrai, oui mais ça n'a aucune importance, puisque ce sont des adversaires. En fait, même s'il ne disait que la vérité, lesdits adversaires considéreraient qu'il ment ou qu'à tout le moins il dissimule quelque chose. La propagande n'est pas destinée à l'adversaire, elle est destinée à montrer où est l'adversaire. Vous pourriez aussi me dire, en tenant trois discours assez différents et parfois contradictoires, il risque de semer le doute chez ses partisans ou chez les personnes susceptibles de se rallier à lui, ce à quoi je vous répondrai que non, parce qu'ils sont conditionnés à «décoder le message»: les personnes réceptives à la propagande de base n'ont pas le niveau de réflexion leur permettant d'analyser les contradictions de son discours, et si même elles y prêtent attention, considérerons les discours de deuxième et troisième types comme des «artifices» destinés à rallier les «tièdes» à la «Cause»; bien sûr, il y a une faille dans le «raisonnement», les trois discours sont publics, donc s'il y avait besoin de «rallier les tièdes» ceux-ci, effarouchés par les discours les plus va-t-en-guerre, ne se rallieraient pas. En fait, les «tièdes» sont ralliés d'avance. Malgré tout, pour qu'ils puissent accepter une certaine action, il faut justement la leur proposer dans une forme «acceptable»; je vous connais bien, et je suis persuadé que vous vous posez la question: comment les «tièdes» peuvent-ils accepter le discours modéré alors qu'ils peuvent lire ou entendre celui radical ? Parce qu'ils rationalisent. Ils ont la même conception de la société que vous, soit, elle se compose surtout d'imbéciles à qui l'on doit offrir un discours très brut et très brutal pour qu'ils comprennent quelque chose et se bougent le tralala, donc, le «vrai» discours est celui de deuxième ou de troisième types, celui de premier type étant destiné à tous ces bourrins qui ne marchent qu'au fouet. Le discours de troisième type n'est pas à proprement parler propagandiste, c'est quelque chose comme le côté «relations publiques»: il faut donner un «dossier de presse» présentable à l'extérieur, non pas pour les démocraties, où la presse est libre, mais pour tous ces régimes autoritaires et toutes ces dictatures où l'on a plutôt mauvaise opinion des pays développés: il ne s'agit pas vraiment de convaincre son propre peuple, mais de pouvoir concilier un discours plutôt défavorable aux démocraties riches avec une action qui leur est plutôt favorable, de pouvoir «garder la face». C'est le rôle même de la diplomatie que de trouver le moyen, pour toutes les parties concernées de garder la face, de donner l'apparence d'être en accord avec ses principes, quels que soient ces principes.

Je ne suis pas sûr de vous avoir convaincu, alors, un peu d'introspection: comment avez-vous vous-même réagi relativement aux discours de George W. Bush dans les deux premiers mois ayant suivi les attentats du 11 septembre 2001 ?

Très favorablement
Assez favorablement
Avec circonspection
Assez défavorablement
Très défavorablement
Ne Se Prononce Pas
Sans opinion
Comme moi

«Comme moi», c'est: tiens ? Encore une opération de propagande du genre «il y a des guerre juste et la mienne l'est». A considérer que, même si défavorable à toute guerre, je ne suis pas certain qu'il n'y en ait de justes: ça m'étonne parce que, pour qui se trouve sous les bombes, la «justice» ou au moins la justesse d'une guerre ne doit pas apparaître, mais il se peut qu'il y en ait; à considérer encore que celle en cours, je ne préjuge pas de sa justice ou justesse: comprenez que ce qui m'intéresse n'est pas de savoir si cette guerre est juste ou non, mais d'analyser comment fonctionne la propagande. Parce que, voyez-vous, faire de la propagande n'est pas synonyme de «mentir au peuple pour lui faire accepter l'inacceptable», ça, c'est l'analyse qu'en donne la contre-propagande: ce qu'on appelle propagande est la méthode normale, pour une société, de se mobiliser, d'activer les conditionnements nécessaires pour, en cas de crise, faire que les membres de la société agissent «comme un seul corps»; ce mode de mobilisation ne devient inquiétant, «pathologique», que quand il est activé en permanence, comme ce fut le cas en Allemagne sous le régime nazi ou, moins violemment mais plus longtemps, en Union soviétique — et même dans la Russie actuelle —, et comme c'est encore le cas en Chine.

Cela posé, il faut quoi qu'il en soit toujours se méfier lorsque l'on constate qu'on se trouve dans une phase, de «post-propagande» ou, pour dire mieux, de propagande active ou de phase d'activation des conditionnements sociaux de mobilisation.

La «Lettre d'Amérique» dans le contexte «guerre contre le terrorisme».

Je ne sais pas s'il y a des «justes guerres», et je ne sais pas si celle-ci en fait partie, mais je commence à me former mon opinion. Qui consiste en ceci: la fin de cette guerre pas vraiment commencée — l'opération en Afghanistan n'est guère plus qu'une «opération de police» menée avec les moyens de la guerre — est peut-être juste, mais sensiblement les moyens mis en œuvre ne sont pas adaptés à cette lutte-là. En fait, les États-Unis, et donc les pays qui les suivent dans leur «lutte» actuelle, font la même erreur d'analyse que tous les pays soumis au terrorisme: ils le voient comme une cause, alors que c'est un effet. En voulant «faire la guerre au terrorisme» il ne s'attaquent donc qu'à l'effet, mais tant que la cause persistera, l'effet persistera; à court terme ils «remporteront des succès dans leur guerre contre le terrorisme», phrase typiquement propagandiste qui, traduite, donne: ils parviendront temporairement à faire cesser l'effet. Mais non la cause. A moyen terme, «la paix sera restaurée», traduction: les terroristes potentiels élaboreront pendant une durée indéterminée de nouvelles méthodes d'attaque pour contourner les nouvelles méthodes de contre-terrorisme mises en place par ceux qu'ils considèrent être leurs adversaires. Ai-je besoin de vous dire ce qui arrivera à long terme ? Je serais le peuple américain, je crois que j'essaierais de réfléchir au moyen de m'attaquer à la cause réelle, parce que dans cinq, dix, quinze ou vingt ans, les attentats du 11 septembre 2001 risquent de leur apparaître comme une bombe au TNT comparée à une bombe au plutonium, relativement aux attentats qu'ils subiront à ce moment-là. Pour dire les choses, le premier attentat contre le World Trade Center en 1993 a fait l'effet d'un pétard; le second, en 2001, a effectivement fait l'effet d'un bombardement «classique»; quel sera l'effet de l'attentat contre New York en 2009 ?

Bon, ceci n'est pas mon sujet, simplement, je voulais vous faire comprendre qu'une analyse un tantinet sérieuse de la situation montre clairement que la solution pour empêcher le terrorisme, plus précisément, ce type de terrorisme (car ce qu'on peut appeler le terrorisme endémique et artisanal est impossible à «éradiquer»: il y aura toujours, dans toute société, des gens assez vindicatifs pour poser des bombes ou tirer dans la foule), organisé, méthodique et très dangereux n'est pas de s'y confronter directement. Pour au moins deux raisons, outre celle énoncée que calmer l'effet ne résout pas la cause: ce n'est pas en éliminant les éléments les plus visibles d'une organisation terroriste qu'on élimine l'organisation même, et, s'attaquer aux terroristes les confirme dans la justesse de leur combat, puisque «l'adversaire veut les anéantir», donc il est bien «au service du mal». Que «l'analyse» des terroristes soit aussi défectueuse que celle des leurs attaquants importe peu, dans leur conception du monde comme dans celle des États-Unis c'est «la guerre du bien contre le mal», simplement, ils ne mettent pas «le bien» et «le mal» du même côté.

Dans cette «Lettre d'Amérique» il y a une bonne analyse: «Nous savons aussi que la frontière entre le bien et le mal n'est pas une frontière entre deux nations, encore moins entre deux religions; c'est une ligne de démarcation tracée dans le cœur de chaque être humain». Je suis un peu rétif aux formules bondieusardes, non parce qu'elles sont fausses, mais parce qu'en général les utilisent des sophistes, qui vous assènent des bonnes formules de catéchisme dans la première ou la deuxième période de leur péroraison, pour en «déduire» tout le contraire dans la troisième ou la quatrième. Ce texte en est la parfaite illustration: la citation sur «le bien et le mal» se trouve au tout début de la partie «Une guerre juste ?»; laquelle, après un développement oiseux sur ce qui définit la «guerre juste» et un développement cauteleux sur les religions, se conclut sur une description de «l'islamisme radical» qui en fait clairement le mal absolu. Sans le dire certes, mais avec un tel luxe de détails effrayants qu'on ne peut guère en conclure autre chose. De même, «notre camp» n'est pas «le bien absolu», mais «nous affirmons solennellement d'une seule voix qu'il est crucial pour notre nation de gagner cette guerre. Nous combattons pour nous défendre, mais nous croyons aussi nous battre pour défendre les principes des droits de l'homme et de la dignité humaine qui sont le plus bel espoir de l'humanité. Un jour, cette guerre finira. Quand nous en serons là — et, à certains égards, même avant — un grand effort de réconciliation nous incombera. Nous espérons que cette guerre, en mettant fin au fléau mondial, pourra accroître les possibilités de fonder la communauté mondiale sur la justice». Conclusion: la «ligne de démarcation tracée dans le cœur de chaque être humain» se révèle une ligne de démarcation entre «le mal absolu» et son contraire… Pour citer encore le même passage, je disais avant lecture de «la Lettre d'Amérique», «[je me suis fait] une opinion préalable sur le contenu et les développements du texte: il s'agit d'expliquer que l'administration de M. Bush Jr. a bien raison de faire ce qu'elle fait car il est des circonstances où il ne faut pas hésiter à faire usage de la force pour réduire le Mal Absolu, et que les auteurs approuvent, contre leurs sentiments profonds, la Guerre contre le Terrorisme car elle amènera plus de Paix, de Bonheur et de Démocratie dans le Monde une fois terminée». Après lecture, mon opinion est inchangée.

Je comptais dire dans l'introduction que le trait commun à toutes les propagandes fallacieuses est de raconter que «aujourd'hui tout va mal et on paie le prix fort pour nos erreurs passées, mais si nous agissons tous ensemble pour lutter contre le Mal, demain on rase gratis». C'est ça, demain on rase gratis. Problème, c'est toujours demain, jamais aujourd'hui. N'ayant pas vécu les siècles passés je ne peux qu'imaginer, mais a priori, ça a toujours été «demain on (———)», demain, plus tard, l'année prochaine, «dans les siècles des siècles», «au jour du Jugement» ou à la Saint-Glinglin, en tout cas pas aujourd'hui. Là, «nous espérons que cette guerre, en mettant fin au fléau mondial, pourra accroître les possibilités de fonder la communauté mondiale sur la justice». J'ai un malaise: pour la partie de l'histoire de l'humanité que je connais le mieux, les soixante dernières années, toutes les guerres des États-Unis et de leurs alliés eurent pour but de «[mettre] fin au fléau mondial», lequel fut successivement le nazisme, le communisme, l'islamisme chiite, Saddam Hussein, Milosevic, et désormais l'islamisme sunnite, et promirent de «fonder la communauté mondiale sur la justice» ou équivalent — à l'époque de la «Guerre du Golfe», il s'agissait d'«instaurer un nouvel ordre mondial», or le monde n'a jamais été aussi désordonné que depuis. J'ai comme qui dirait l'impression que mon barbier continuera un certain temps à se faire payer…

Le thème supposé de cette partie est, que vient faire la «Lettre d'Amérique» dans le contexte «guerre contre le terrorisme» ? D'après moi, tenter de «rattraper le coup».

Contrairement à la «Guerre du Golfe», aux guerres yougoslaves, à «l'Opération Restaurer l'Espoir» en Somalie, les États-Unis n'arrivent pas à mobiliser l'opinion publique européenne en faveur de «l'Opération — quoi déjà ? Ah oui — Liberté Immuable». Et ce n'est pas qu'une question de slogan. D'ailleurs, ladite opération a depuis été nommée plus sobrement «Guerre contre le Terrorisme», thème rassembleur s'il en fut. Ce n'est pas que cette opinion publique soit contre le fait que les États-Unis s'engagent dans cette guerre, ce n'est pas non plus qu'elle soit pour. En réalité, elle s'en fiche. Par contre, et de plus en plus nettement, elle est contre l'engagement direct des pays européens dans ce conflit, et même contre un soutien actif de ses gouvernements. Il y a le discours des médias selon lequel les États-Unis, de toute manière, comptent mener cette guerre seuls et à leur manière, et la réalité: sans le soutien actif des pays européens et l'engagement militaire d'au moins une partie d'entre eux, cette «Guerre contre le Terrorisme» est vouée à l'échec. Dans les premiers temps, suite au choc ressenti après les attentats du 11 septembre 2001, il y eut certes une certaine «mobilisation», et les gouvernements de tous les pays «lourds», y compris la Russie et la Chine, étaient «tous Américains», comme le titra Le Monde.

Mais l'émotion ça n'a qu'un temps, vint le moment de la réflexion. Il se trouve qu'une chose sépare la majeure partie des pays européens, parmi lesquels ceux de plus de poids, France, Allemagne, Italie, Espagne, Pays-Bas, et les États-Unis: les premiers ont eu à connaître, et pour certains — Espagne — connaissent encore le terrorisme. Soit pour l'avoir subi, soit pour l'avoir commis, soit — France — pour l'avoir et subi, et commis. Et ils savent très bien que ce n'est pas avec les moyens de la «force armée» qu'on en vient à bout: comme déjà dit, pour faire cesser l'effet terroriste, il faut agir sur sa cause. Je ne sais pas ce qu'imaginaient les dirigeants européens il y a quatre ou cinq mois, mais depuis ils ont compris que la vision américaine de la «Guerre contre le Terrorisme» est complètement décalée par rapport à la leur. Tel que je comprends les choses, au début des «événements» les gouvernements européens ont anticipé ceci: pour rassurer son opinion publique et lui donner une «victoire éclatante contre le terrorisme» le gouvernement américain allait faire une petite guerre en Afghanistan, vite fait, bien fait, et si possible en capturant le mollah Omar et Oussama ben Laden, et ensuite, on s'occuperait ensemble des choses sérieuses, identifier la cause et trouver une solution. Puis assez rapidement, ils se sont aperçus que le gouvernement des États-Unis voulait sincèrement «faire la guerre au terrorisme». Du coup ils ont brutalement arrêté de «faire tourner la machine à propagande», et l'opinion, à qui on ne demandait plus de se mobiliser, s'est désintéressée de la question, qui devenait «un problème strictement américain». Aux États-Unis, «la Guerre contre le Terrorisme» et George W. Bush continuent à avoir une très forte cote, mais à mon avis, si on interrogeait aujourd'hui les Français, les Allemands ou les Néerlandais sur la question, ça m'étonnerait qu'elle retrouve ses scores de novembre 2001. Mais on ne les interroge pas là-dessus. Ce n'est plus un sujet à l'ordre du jour.

l'Institute for American Values est un «think tank» plutôt conservateur, qui a semble-t-il déjà beaucoup produit pour les Républicains et la frange la plus conservatrice des démocrates. Son «créneau» est donc «les Valeurs Américaines». Le Monde nous dit, à propos d'un des rédacteurs de la «Lettre», «David Blankenhorn a mené sa première croisade en dénonçant “L'Amérique sans pères” et l'affaiblissement de la paternité. Il a fondé en 1987 l'Institute for American Values, organisme privé de recherches qui se préoccupe aussi bien de la famille que de la citoyenneté aux États-Unis». Intéressant de constater que c'est cet «Institut des Valeurs Américaines» qui a motivé, produit, édité cette «Lettre d'Amérique». Car la question au cœur de ce texte, ce sont les Valeurs Américaines. Certes, on y parle avec grandiloquence des «valeurs humaines universelles», mais cela vient après une longue partie intitulée «Quelles sont les valeurs américaines ?», puis on y fait mention la première fois pour expliquer qu'«aucune autre nation [que la nôtre] dans l'histoire n'a aussi explicitement forgé son identité […] sur la base des valeurs humaines universelles», dit autrement, les vraies «valeurs universelles» sont les valeurs américaines, enfin «l'universalité» des rares «valeurs» explicitement énoncées est assez contestable. Au fond, tout ça est assez clair, mais visiblement, les Américains ont du mal à comprendre les Européens — et le reste du monde.

Donc, assez clair: l'administration Bush, après les si faciles conquêtes de l'opinion européenne dans la décennie 1990, dut être cruellement désappointée de sa rapide désaffection, d'autant que les attentats du 11 septembre 2001 lui apparaissaient probablement un événement plus fédérateur que les précédents — eh quoi ! On venait de toucher au Cœur Vibrant du Monde Libre ! —; sa première réaction fut de ne pas en tenir compte, de se dire que de toute façon elle avait les moyens de mener sa guerre toute seule et à sa manière, d'autant qu'elle avait le soutien ferme de la Russie et de la Chine. Fin novembre, elle dut s'apercevoir qu'en réalité, elle devait obtenir le soutien de l'Europe; en outre l'alliance avec Chine et Russie fonctionnait à sens unique, au seul profit de celles-ci. La question devenait, comment mobiliser de nouveau l'opinion européenne ? La réponse, mettre en valeur que «la Guerre (américaine) contre le Terrorisme» est une Guerre pour la Défense des Valeurs Universelles, et non plus une Guerre du Bien contre le Mal, et faire plancher sur le sujet des intellectuels de valeur, rompus à la «guerre psychologique». Une fois la stratégie déterminée, ne reste plus qu'à trouver lesdits intellectuels et leur soumettre le projet. Premier résultat visible, «Lettre d'Amérique, les raisons d'un combat».

Pourquoi ça ne fonctionnera pas.

Tout ça commence d'être fort long, j'espère ne pas vous lasser.

Pour que la propagande fonctionne, il faut bien des conditions, en tout premier, connaître son public de l'intérieur, savoir quels sont les thèmes fédérateurs dans la nation visée, les «déclencheurs» qui permettent d'en mobiliser la population, ce que les gens considèrent être les «valeurs fondamentales». Et surtout, savoir quels termes on peut ou ne peut pas employer à outrance. Sensiblement, les rédacteurs de cette lettre sont de très mauvais connaisseurs de l'Europe: ils ont axé leur «lettre» sur le thème le plus porteur aux États-Unis, la défense de la Religion et des Valeurs. Mais ce n'est plus mobilisateur en Europe depuis longtemps, et même, en France ou aux Pays-Bas, c'est plutôt démobilisateur. Ensuite, ils ont jugé qu'une «défense et illustration de la Guerre Juste» suivie d'une dramatisation de la «menace islamiste» feraient de bons déclencheurs; sur le premier point, les Européens s'intéressent plus à savoir si une guerre est gagnable que «juste», ce que ne démontre pas le texte; sur le second, même si les Européens ne méconnaissent pas ce qu'est la «menace islamiste», ils n'en sont pas à ce point de délire paranoïaque, et l'outrance de la «démonstration», plutôt que d'inquiéter, a toutes chances de faire rire. Enfin, les termes: fondamental, valeur(s), religion, Américains, États-Unis et dérivés apparaissent beaucoup trop souvent. Il semble que nos auteurs sous-estiment la pudeur des Européens, et leur réticence à utiliser les Grands Mots et manier les Grandes Idées, et qu'ils surestiment leur «américanophilie»: ça va un mois, deux maximum, après un clash comme les attentats du 11 septembre 2001, d'être «solidaire avec l'Amérique», après, ça lasse. Même parmi ceux qui, dans les sondages d'après-attentats, se disaient «de tout cœur avec les Américains», un bon nombre pensait par-devers soi qu'«ils ne l'avaient pas volé». Triste à dire, mais les gens sont cruels…

Surtout, ce qui fait le cœur de l'argumentaire de cette «lettre», le très long, trop long développement sur «la guerre juste», ne peut pas convaincre des Européens. Aurait pu fonctionner une argumentation sur la guerre nécessaire, un concept aussi douteux que celui de «guerre juste» pour un vrai pacifiste, et non un «pacifiste va-t-en-guerre» comme nos auteurs, mais les Européens ont trop connu la guerre, et trop récemment, sur leur sol, pour pouvoir croire qu'il y ait des guerres justes. On peut même dire que nous faisons une équation simple: guerre égale injustice. Pour l'Européen moyen, accoler les termes de guerre et de justice est un non-sens, une contrevérité.

Si comme je le suppose ce texte est un premier jalon pour tenter de remobiliser l'opinion européenne ou au moins celle française, ça ne fonctionnera pas. Beaucoup d'Européens ont une vue assez négative des «valeurs américaines», et pour le moins, ne souhaitent pas les voir promues au rang de «valeurs universelles», ils sont très attachés à leurs propres valeurs, et sinon respectueux des valeurs des autres, du moins peu enclins à leurs imposer les leurs, et surtout, pas du tout intéressés à troquer leurs valeurs contre celles américaines — ou zouloues ou chinoises ou… bref, autres que les leurs.

Fin: 18/02/02 01:54


ADDENDUM AU 04/05/2003. Sur la fin de ce texte, je ne vois pas grand chose à changer: les Européens (sinon en Grande-Bretagne, dont on aura peut-être remarqué que je n'en parlais pas) n'ont effectivement, pour tous les peuples et pour nombre des gouvernements, pas vraiment été perméables à la propagande mise en place tout au long de l'année 2002 pour les «sensibiliser à la guerre juste». D'où j'en conclus que mon analyse sur l'inefficacité de la propagande développée par l'administration après le 11 septembre 2001 à mobiliser une autre opinion que la sienne propre — et les opinions de quelques pays musulmans, mais pas exactement dans le sens souhaité… — était assez juste.


[1] Entendons-nous: je ne considère pas ces deux propositions strictement comme infondées, mais conteste pour la première son caractère de «vérité» — comme dit, c'est un principe, un but que se fixent les sociétés; il n'est pas “vrai” que «tous les êtres humains naissent libres et égaux en droits et en dignité», il est juste que l'on tende à ça —, et pour la seconde, sa validité exclusive: la «personne humaine» (sic: que penser de «la personne animale» ou végétale ?) est peut-être «le sujet fondamental de la société», par contre je ne crois pas qu'«un gouvernement a pour rôle légitime de protéger et d'entretenir les conditions de l'épanouissement humain»; il me semble plutôt que le «rôle légitime» des gouvernements est plutôt d'assurer un fonctionnement harmonieux de la société, et que «l'épanouissement humain» est une condition nécessaire pour la réalisation de ce but.