Le moment de la bête

 «L' arrivée du problème du voile et le débat qu'il suscite témoignent d'un de ces sursauts défensifs d'un monde archaïque qui se débat avant de disparaître. C'est le moment où la bête est dangereuse. Elle n'a plus rien à perdre… Mais le voile n'aurait pas ce succès s'il n'était pas aussi un signe de protestation sociale. Dans les années soixante-dix, quand les affaires de la France étaient au beau fixe, elle aurait dû en profiter pour investir dans l'intégration des immigrés de l'Afrique du Nord. Elle ne l'a pas fait. Elle le paye. Le voile est entré dans les écoles à la même période que les armes et la drogue, ce qui devrait nous donner à réfléchir. Il est entré par une faille de la République. Faire une loi contre le voile en oubliant ces circonstances, c'est soigner les effets en se voilant la face sur les causes. Maintenant que le débat est engagé sur cette pente passionnelle, on ne peut plus reculer. Il va bien falloir la voter, cette loi. Inutile de se faire des illusions. Au moment où le gouvernement sanctionne lourdement les plus fragiles, au moment où il jette à la rue des centaines de milliers de chômeurs, au moment où toutes les réformes tendent à précariser le travail et à interdire tout espoir en deçà d'un certain seuil de misère, comment imaginer que la peur sociale, se conjuguant avec l'absence d'éducation et de culture démocratique, n'envoie de plus en plus de monde dans les bras des démagogues et des intégristes ?»

De qui cette superbe envolée ? François Hollande ? Jean-Pierre Raffarin ? Alain-Gérard Slama ? Philippe Val ? Jean-Marie Colombani ? Alexandre Adler ? Noël Mamère ? Bon, vous pouvez bien sûr éliminer M. Raffarin, à cause du passage sur «les années soixante-dix [où] la France […] aurait dû en profiter pour investir dans l'intégration des immigrés de l'Afrique du Nord», vue sa proximité avec Valéry Giscard-d'Estaing. M. Adler est douteux à cause du «voile [comme] signe de protestation sociale». Parce que je le connais bien, un autre de mes candidats est douteux à cause de «Il va bien falloir la voter, cette loi», car il est de longue date pour la loi en question, mais à vous de le trouver. Bon, bon: le spectre est large, de l'éditorialiste de droite très à droite au Figaro jusqu'à l'éditorialiste de gauche très à gauche à Charlie Hebdo. Bon, bon, bon, je vous le dis, il s'agit de Philippe Val.

Foin de mauvais esprit, pourquoi cette citation ? Pour qui manqua de vigilance, les «sursauts défensifs d'un monde archaïque qui se débat avant de disparaître» ne désignent pas l'extrême droite, la droite réactionnaire ou la gauche «républicaine et souverainiste» se réfugiant dans le repli sur soi et le refus de l'autre, mais cette minorité dans la minorité, les intégristes musulmans en France. L'idée serait donc que cinquante neuf millions neuf cent cinquante cinq mille Français et résidents sont menacés par les quelques cinq mille Français et résidents formant «la bête … dangereuse [qui] n'a plus rien à perdre» intègrant les intégristes musulmans de toute obédience, de la plus modérée à la plus virulente. Pas de problème, on se sent cerné. Ailleurs j'explique comment on «invente» “le Juif”; avec ce voile désigné comme «révélateur de la bête dangereuse», on assiste à la formation du “Juif” de l'heure, “le Musulman”. On a ici la face souriante de cet anti-judaïsme[1] new look, Philippe Val regrette que, quand la situation s'y prêtait, on n'ait su «intégrer», et regrette qu'en ces temps difficiles on en soit réduit à la pire des solutions. Plus: il voit, comme toute personne sensée peut le voir, que cette «solution» n'en est pas une, mais un instrument de plus pour renfoncer les exclus dans leur exclusion. Pourtant, son discours laisse apparaître assez nettement qu'il n'en voit pas d'autre. C'est que, comprenez-vous, «Le voile est entré dans les écoles à la même période que les armes et la drogue, ce qui devrait nous donner à réfléchir». Ce en quoi je suis d'accord, si du moins cette assertion était vérifiée – j'en doute, mais passons –, ça donne à réfléchir. Par exemple, au fait qu'à un problème social il faut donner une réponse sociale, et non judiciaire.

On pourra me dire que je tire des conclusions sur les arrières-pensées de M. Val que son texte ne permet pas d'inférer. Et bien, voyons ce qui suit:

«Une loi actualisant clairement celle de 1905 est sans doute utile, puisqu'en un siècle la situation n'est plus la même. […]
Ceux qui brament à la poussée laïcarde et archaïque se trompent lourdement… Que cette affaire éclate en France n'est pas un hasard. Et que des pays comme l'Iran, l'Arabie Saoudite ou l'Égypte prétendent donner des leçons en la matière prête à rire. La France, parce qu'elle est une puissance économique et démographique, unifiée depuis des siècles, est confrontée aux problèmes de l'immigration depuis toujours, et bien avant l'époque coloniale […]. Dans ce coin d'Europe, au fil des siècles, s'est élaboré quelque chose de très moderne dont la sensibilité à l'affaire du voile est l'expression. Ce n'est pas toujours adroit, c'est parfois tâtonnant, parfois brutal, mais l'idée qui sous-tend ces réactions n'a rien d'une vieille lune qui cherche à faire un dernier tour de piste. C'est quelque chose qui garantit la liberté à tous, y compris à ceux qui profitent de cette liberté pour exprimer le désir de la détruire».

C'est plus clair ? Allez, je tronque, je manipule, je triture le texte et la pensée de l'auteur. Tenez, en cliquant sur ce lien vous aurez tout l'éditorial, ce qui vous permettra de vous faire votre opinion. Je ne vise pas à débiner Philippe Val, je l'apprécie comme chanteur et directeur de publication, et nombre de ses éditoriaux dans Charlie Hebdo sont frappés au coin du bon sens, mais il a des imperfections. Dont un fond d'anticléricalisme et d'anti-religiosité radicales, et de républicanisme sectaire provoquant de temps à autres une «poussée laïcarde et archaïque». Puis, je ne sais comment dire la chose, il est un peu, euh… Un peu… Bref, il a un rapport difficile avec, comment dire, et bien, les personnes «pas-tout-à-fait-comme-nous» – cela vu de là où il est, bien sûr. Pour dire les choses, il est quelque peu intolérant, et d'une manière inconsciente, un peu raciste. Entendons-nous, d'un racisme «positif»: ce n'est pas qu'il y aurait des races «inférieures», néanmoins il en est de «supérieures».

La logique ferait dire que s'il y a des races et que parmi elles s'en trouvent de supérieures, c'est qu'il y en a d'inférieures. Si vous adhérez à ce propos, c'est que vous ne comprenez rien à la mystique et à la foi: les non-chrétiens ne sont pas «inférieurs», pourtant les chrétiens sont «supérieurs», ce sont «les élus». Vous voyez, postuler des races supérieures n'induit pas le concept de races inférieures. Un terme plus adapté serait peut-être «privilégiées». En outre, «races» se dirait peut-être mieux «sociétés» ou «civilisations»; le résultat sera le même, mais c'est plus poli. Ici, la «civilisation occidentale» est le must en matière de civilisations, et dans cette civilisation, ce qui se fait de mieux, c'est la société française; dans la meilleure des sociétés de la meilleure des civilisations, la meilleure partie ce sont les gens de gauche, et au sommet, la conscience éclairée se situe chez les écologistes de tendance libertaire. Bon, mais ce n'est pas très raciste, tout ça ? Ben si. Parce qu'il y a le fixisme par là-dessus. Enfin, c'est plus complexe. Ça a toute la complexité des religions: il y a un «peuple élu», mais même si on en fait partie, il faut œuvrer pour «être sauvé». En revanche, quand on n'est pas du «peuple élu», on peut faire tous les efforts qu'on veut, le mieux qu'on obtiendra sera de se hisser au niveau des «élus», quant à être «sauvé», c'est une autre histoire… J'exagère ? C'est que vous n'avez pas lu l'édito de Val:

La fracture occidentale entre les temps anciens et les temps modernes, c'est d'abord le changement radical de la fonction de la divinité, et sa première conséquence: la lente mais inéluctable égalité qui s'instaure entre les hommes et les femmes. Avec de grandes régressions, avec des accidents et des tragédies, mais, au bout du compte, c'est un mouvement indéniable vers une société où les droits sont indifférents au sexe. Dieu n'est vraiment Dieu et ne reste Dieu qu'en punissant les femmes, en les humiliant et en leur désignant une place inférieure à celle de l'homme. Dieu, pour se mettre bien avec la force virile, lui livre une victime perpétuelle. C'est un démagogue qui sait ce qui plaît au client. Au dix-huitième siècle, dans un petit texte intitulé Femmes, soyez soumises à vos maris, Voltaire s'étonne de la conception archaïque que l'on a encore dans le monde chrétien, et compare leur statut à celui des femmes turques ! À la lumière du débat d'aujourd'hui, en relire ce petit paragraphe est suffisamment amusant pour le citer intégralement. Les femmes turques «ne sont point esclaves, elles ont leurs biens, elles peuvent tester, elles peuvent demander un divorce, dans l'occasion; elles vont à la mosquée à leurs heures et à leurs rendez-vous à d'autres heures: on les voit dans la rue avec leur voile sur le nez, comme vous aviez vos masques il y a quelques années. Il est vrai qu'elles ne paraissent ni à l'Opéra ni à la comédie; mais c'est parce qu'il n'y en a point. Doutez-vous que si jamais dans Constantinople, qui est la patrie d'Orphée, il y avait un Opéra, les dames turques ne remplissent les premières loges ?»
On peut difficilement imaginer comment, il y a une trentaine d'années, alors que Franco était encore au pouvoir, le reste de l'Europe percevait les rapports entre les hommes et les femmes en Espagne. Et de fait, les mœurs machistes y étaient fermement soutenues par une Église catholique que la Reconquête du quinzième siècle a installée au cœur du pouvoir temporel jusqu'au vingtième siècle. Au début des années soixante-dix, on parlait – et non sans raison – des rapports de domination et de la sexualité en Espagne dans les mêmes termes qu'aujourd'hui on en parle à propos des pays du Maghreb. Comment aurait-on pu deviner qu'en si peu de temps l'Espagne s'alignerait sur les autres pays d'Europe occidentale, et que la minijupe et la contraception viendraient ébranler l'édifice austère de répression auquel les siècles donnaient l'apparence de l'éternité ? Après l'Espagne, ce sera évidemment l'Afrique du Nord qui fera sa révolution féministe. Les derniers décrets du roi du Maroc en sont un des multiples signes. Cela prendra sans doute du temps, mais la contagion est certaine. C'est par les femmes que changent les sociétés, toutes les sociétés. Tous ceux qui travaillent dans les ONG du tiers-monde nous le diront.
Et l'on n'a pas fini de voir deux types de femmes: les héroïnes, comme celles qui forçaient l'admiration de Michelet, qui revendiquent leurs droits au mépris du danger que cela leur fait courir, et les soumises, comme celles qui mettaient Michelet en rage, qui sont les plus acharnées à défendre le système qui les opprime. Celles qui se savent des individus qui n'ont besoin de personne pour vivre debout et celles qui confondent la règle qui les contient avec leur colonne vertébrale, et qui craignent de s'effondrer si on les en prive.

Lisant cela je me dis: il est sérieux le gars, où c'est du second, du troisième, du quatrième degré ? curieux de voir comme un certain anarchisme rejoint le libéralisme dans le culte de l'individualisme triomphant et le mépris du troupeau vulgaire. Curieux aussi de voir comment un certain anarchisme se complaît dans le culte de la personnalité et la révérence envers les Grandes Figures du Passé – mais rarement celles du présent. Sinon, voilà ce qui m'intrigue: quel but a Philippe Val en écrivant ça ? Pourquoi cet amphigouri ? Pourquoi convoquer Shakespeare, Molière, Voltaire, Michelet ? Pourquoi agiter l'Histoire, le XVIII° siècle, la Requonquista, la Renaissance, 1905, l'Alsace-Moselle ? Je trouve cette seule réponse: n'eut-il pas enveloppé son discours de Grandes Idées et de Destin National, j'ai peur que le fond raciste et réactionnaire – au sens exact de «en réaction», entendu comme, en réaction à certaine évolutions de la société –, et quelque peu impérialiste, ne soit ressorti de trop. En outre, il faut bien habiller son ralliement à une loi d'exclusion sociale – malgré qu'il y aille de son petit couplet sur «le gouvernement [qui] sanctionne lourdement les plus fragiles, [qui] jette à la rue des centaines de milliers de chômeurs, [qui fait des] réformes [qui] tendent à précariser le travail et à interdire tout espoir en deçà d'un certain seuil de misère» – d'une apparence de Combat pour la Dignité et l'Égalité.


C'est pas le tout d'éreinter ce pauvre Val. Le titre de ce texte est «Le moment de la bête». Cela se rapporte à cette superbe métaphore: «C'est le moment où la bête est dangereuse. Elle n'a plus rien à perdre…». C'est beau comme l'antique – et je crois que ça prétend à l'être. Je trouve ça assez intéressant, pour deux raisons: la référence implicite et l'image explicite.

Pour qui a un peu de culture de gauche, «la bête», est le terme usuel désignant le fascisme, surtout dans sa variante nazie. C'est même plus ancien, «la bête» est la face immonde de «l'adversaire», capitalisme, impérialisme et autres «isme» peu souhaitables. Et depuis les années trente, d'abord et surtout le fascisme. Je ne sais pas qui sont les lecteurs de Charlie Hebdo, mais autant que je puisse l'évaluer ils ont, avec des variantes, le même fonds culturel que moi. Je ne pense pas que Val écrivit innocemment «L'arrivée du problème du voile et le débat qu'il suscite témoignent d'un de ces sursauts défensifs d'un monde archaïque qui se débat avant de disparaître. C'est le moment où la bête est dangereuse». Pour tout un imaginaire de gauche c'est une référence claire. Ça me pose problème: le fascisme est une idéologie fédératrice s'adressant à la majorité: même si tous les opposants à la loi concernant les signes religieux étaient d'immondes réactionnaires anti-démocrates et anti-laïques, ils n'en formeraient pas pour autant une menace fasciste, car représentant la minorité d'une minorité, avec peu de risque qu'ils rallient une majorité serait-ce dans leur seule minorité. Même les vrais fascistes de France, «sympathisants» FN/MNR, à égalité avec la gauche malgré une position contraire de Jean-Marie Le Pen: dans le «Sondage exclusif CSA / LE PARISIEN» des 15 et 16 décembre 2003, sur la question «Etes-vous tout à fait / plutôt favorable, plutôt / tout à fait opposé à ce qu'une loi interdise “dans les écoles, collèges et lycées les tenues et signes manifestant une appartenance religieuse ou politique”, comme le préconise le rapport de la Commission Stasi sur la laïcité […] ? “Les signes ostensibles, tels que grande croix, voile ou kippa” seraient interdits. “Les signes discrets que sont par exemple médailles, petites croix, étoiles de David, mains de Fatimah[2] ou petits Coran” seraient autorisés ?», 66% des sondés «pro-FN» y sont favorables. Quant aux «provoile» fanatiques, ils semblent plus nihilistes que fascistes, mais c'est une autre histoire.

L'effet recherché par Val est, autant que je puisse en juger, rallier des suffrages dans son lectorat et faire accepter ce paradoxe que pour lutter contre l'exclusion il faut une loi d'exclusion. Remarquez, Val ne dit pas qu'il faut voter pour cette loi, ça serait difficile à faire passer aux lecteurs de Charlie, non, c'est plus subtil, il veut les amener à le penser «par eux-mêmes». C'est tout l'art de la rhétorique de ne jamais dire, toujours suggérer, laisser à l'auditoire le soin de tirer la conclusion «logique» d'une belle période oratoire…

Tout de même, difficile d'interpréter la conclusion, «Dans ce coin d'Europe, au fil des siècles, s'est élaboré quelque chose de très moderne dont la sensibilité à l'affaire du voile est l'expression. Ce n'est pas toujours adroit, c'est parfois tâtonnant, parfois brutal, mais l'idée qui sous-tend ces réactions n'a rien d'une vieille lune qui cherche à faire un dernier tour de piste. C'est quelque chose qui garantit la liberté à tous, y compris à ceux qui profitent de cette liberté pour exprimer le désir de la détruire», autrement que, «cette loi est mal ficelée, mais c'est moindre mal pour aider ces “femmes des campagnes plus proches des prêtres que les hommes [et] qui sont les plus acharnées à défendre le système qui les opprime”, ces femmes “qui confondent la règle qui les contient avec leur colonne vertébrale, et qui craignent de s'effondrer si on les en prive”, afin qu'elles “profitent de cette liberté”». Comme je suis un type insignifiant, Philippe Val se contrefichera de mon exégèse, néanmoins, son éditorial n'est pas de l'argumentation mais de la pure rhétorique creuse. Dans l'art oratoire, on appelle ça style épidictique, qui se traduit par, «tourner autour du pot».


Il y a donc l'image explicite: «C'est le moment où la bête est dangereuse. Elle n'a plus rien à perdre…». L'adversaire de Val est un animal aux abois prêt à lancer ses dernières forces dans la bataille, jusqu'au bout. Quelle bataille, on ne sait trop, celle des Lumières contre l'obscurantisme, semble-t-il, ou de la Raison contre l'ignorance. Et la religion est du côté de l'obscurantisme. Sincèrement, je ne peux lui donner vraiment tort. Mais je ne suis pas certain que la Raison, avec une majuscule, est toujours du coté des Lumières; le fascisme peut se lire comme: la Raison pure appliquée au monde des humains. Aussi délirante fut-elle dans ses buts, l'organisation sociale du III° Reich ne manquait pourtant pas d'efficacité rationnelle. L'obscurantisme n'est pas d'un côté particulier, il se produit quand une idéologie simplificatrice ou idéaliste s'applique à une société, et simplification ou idéalisme se trouvent autant du côté de la Raison que de la religion – l'eugénisme est rationnel; «Aimez-vous les uns les autres» est un mot d'ordre irrationnel. Vous préférez quoi: la rationalité de l'eugénisme ou l'irrationalité de l'amour ? Comme l'on dit, il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain, ici, il ne faut pas jeter la religion avec le clergé. Autant je comprends que l'on soit anticlérical, autant l'antireligiosité m'étonne. Mais…

Mais dans l'optique de Philippe Val, la religion est d'abord la croyance en un Dieu tout-puissant, un «surmâle» en outre, ou pire, un patriarche probablement pédophile, ensuite c'est un clergé. Pour moi, la religion est une parole et un vecteur de lien social. L'imagerie bondieusarde et saint-sulpicienne a bien peu à voir avec le texte auquel elle est censée renvoyer. Et le christianisme d'obédience catholique – romain, gréco-russe ou anglican – a peu à voir avec ce qu'on pourrait attendre d'un christianisme qui respecterait la révélation du Nouveau Testament – hors quelques textes tardifs. Tel que je le comprends, c'est le résultat de cette OPA mystique que fit Constantin quand il décida qu'il deviendrait religion d'État; il se calqua alors largement sur la précédente religion officielle, avec cette différence que le dieu central n'était plus l'empereur mais une sorte d'empereur virtuel et définitif, et celui terrestre devenant une divinité secondaire, une sorte de fondé de pouvoir, «le représentant de Dieu sur la Terre».

Les gens de pouvoir sont parfois des idiots, rarement des imbéciles; si vous préférez, ils peuvent manquer d'intelligence, non de jugeote; selon moi, Constantin vit le parti à tirer de cette répartition pour asseoir un pouvoir dynastique: tant que l'empereur est le dieu central de la religion d'État, c'est la fonction qui divinise, non l'essence; étant le représentant d'un «roi des cieux» qui règne «pour les siècles des siècles», on a été «choisi» car on a une essence particulière qui vous fait «l'élu de Dieu»; dès lors, il est aisé d'admettre qu'un être issu de cet élu a une essence particulière qui le destine à l'imperium. On voit d'ailleurs comment au cours des siècles il y eut sans cesse lutte entre les tenants d'une religion «pure et personnelle», en général iconoclastes, et ceux d'une religion très hiérarchisée s'appuyant sur le «pouvoir temporel», souvent iconolâtres. Comme on a du mal, à l'image de Val, à voir plus loin que les XV° ou XVI° siècle, il est difficile pour bien des gens de mettre les choses en perspective longue: «La fracture occidentale entre les temps anciens et les temps modernes» n'est pas un jaillissement premier et unique, mais la é-nième rupture de ce genre; il y en eut de telles, ou au moins des tentatives de ruptures, tous les deux siècles environ à partir du VI° siècle – je parle ici du contexte de «l'ère chrétienne». Parfois, les «modernes» triomphaient, parfois les «anciens», en général les «modernes» triomphaient ici, les «anciens» là. Le triste sort des «modernes» étant de devenir les «anciens» de la rupture suivante… Par exemple, les «modernes» du XVIII° siècle si chers à Philippe Val ont pris un sacré coup d'«ancien», ces temps-ci.

Cela n'explique pas la métaphore animale, et surtout n'explique pas pourquoi je dis qu'il faut la considérer au sens littéral. C'est que dans l'imaginaire «moderne» à la sauce XVIII° siècle la religion est du côté de la nature, la Raison, entendue comme base d'un athéisme humaniste, du côté de la culture. Je ne suis pas sûr que Val ait conscience de la raison profonde pour laquelle il a pris cette image de «la bête [qui] est dangereuse». Je veux dire, cette identification de la religiosité à la naturalité et, par contiguïté, à l'animalité, est tellement ancrée chez les antireligieux militants que c'est le genre d'image qui vient… naturellement. En même temps, c'est plus large, un vieux ressort de la disqualification de l'adversaire étant de l'exclure du cercle de l'humanité en le renvoyant vers l'animalité: on légitime l'exclusion que l'on requiert de tel individu, tel groupe, en «réalisant» un discours métaphorique, en prenant donc au sens littéral les images plaquées sur «l'adversaire»: il est légitime d'exclure les dévôts, car ils s'excluent eux-mêmes de l'humanité en s'adonnant à des pratiques «naturelles». Relisant avec attention cet article, vous verrez que la métaphore animale parcourt ou sous-tend tout le texte, à partir de «Et l'on n'a pas fini de voir deux types de femmes»; les femmes «soumises» sont «invertébrées» («celles qui confondent la règle qui les contient avec leur colonne vertébrale, et qui craignent de s'effondrer si on les en prive»; la religion donc est «bestiale»; «l'absence d'éducation et de culture démocratique», donc de «vraie» culture, forme des moutons sans cervelles qui se jettent «dans les bras des démagogues et des intégristes»; les opposants à la loi «brament». On le voit, l'animalisation se centre autour de cette image forte de la bête dangereuse.


On pourrait faire un étude plus subtile de ce texte subtil, mais je ne crois pas que ça en vaille la peine; pour être méchant, il ne peut convaincre que les convaincus – non pas les convaincus que la loi est nécessaire, mais ceux qui pensent qu'il faut éradiquer les religions de la société. C'est idiot, puisque ce qui fait tenir les humains entre eux est toujours assimilable à une religion, ou au moins à une foi, laquelle foi a besoin de ses «textes sacrés» et de ses «commandements» pour exister. La «religion laïque» a mis un peu plus d'un siècle et demi à s'établir, de 1789 à 1946, et elle a tous les attributs d'une bonne religion, avec son Décalogue, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, ses Évangiles, les préambules des Constitutions de 1946 et de 1958, ses «articles de foi», qui en l'occurrence sont les articles de la Constitution de 1958, ses «épitres», les diverse grandes lois organiques depuis 1873 – dont la fameuse «loi de séparation des Églises et de l'État» et les non moins fameuses lois de 1901 portant sur les associations. Fonctionnellement, c'est une religion. On dira qu'il y a une différence substantielle mais non pas formelle ni réelle. Une analyse un peu sérieuse fera dire que la question actuelle n'est pas de «laisser la religion à la porte de l'école», mais de n'y laisser rentrer qu'une – la religion officielle. Mais ça fait longtemps que le ver est dans le fruit, pour reprendre une image animale, à-peu-près depuis le début de la V° République; avant, la laïcité était une religion «pure et personnelle»; après la deuxième guerre mondiale, après la défaite des tenants des religions concurrentes, elle devint dominante et officielle, l'article 1 de la Constitution de 1946 est: «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale». Le premier terme concerne l'organisation territoriale: ce n'est pas une fédération ou une confédération mais un territoire «indivisible»; le troisième concerne l'organisation institutionnelle: en France, le souverain est le peuple; le quatrième terme concerne «l'objet de la société», en l'occurrence elle-même; le terme premier, «République», concerne l'organisation administrative, la France est gouvernée par des magistrats qui ont en charge «la chose publique»; reste le terme qui nous intéresse, «laïque». Et bien, c'est un terme étrange. Un «laïc» est une personne qui n'appartient pas au clergé. La France est «non-cléricale» – Sans dire qu'elle soit «anticléricale», bien sûr…

Cette question de la laïcité est récente. Ou plutôt, l'usage du mot “laïcité” est peu fréquent avant la deuxième guerre mondiale. Il aura d'abord fallu que le «dogme» s'établisse pour que le mot devienne d'usage courant, qu'il se mette à désigner un «vérité d'évidence». Quoi qu'il en soit, le terme renvoie à la religion: comme dit, le laïc est le «non religieux», non pas le «sans foi», l'athée, mais celui qui n'appartient pas à l'appareil religieux, au clergé. Je trouve intéressant que les constituants de 1946 aient jugé nécessaire de préciser que la République «n'appartient pas à un appareil religieux». Je crois que c'est bien ce qu'ils voulaient signifier: à partir de 1946 la séparation des Églises et de l'État n'est plus organique, elle est constitutionnelle.

La V° République est en ce point une régression, ou non, ou si, je ne sais trop: elle renverse les rapports. Le principal législateur de la V° et son premier premier ministre, Michel Debré, s'occupe en personne de régler les rapports entre Églises et État, et revitalise de vieilles institutions, mises en place par Napoléon Bonaparte 150 ans plus tôt, pour réaffirmer à la fois les liens organiques entre État et Églises et la subordination de ces dernières. De 1905 à 1958 il y a séparation de droit et de fait; à partir de 1958, de droit la séparation demeure mais non de fait, le principal ministre après le premier et avec celui de la défense, le ministre de l'Intérieur, étant aussi «ministre des cultes» – et non pas ministre du culte… Quoique: cette architecture ou les cultes dépendent du ministre de l'Intérieur ne fait-elle pas de lui «le gardien de la laïcité», le ministre du culte de la laïcité ?

Entre 1946 et 1958 la laïcité passa du statut de religion publique à celui de religion d'État. Cela signe deux choses: la religion concernée «a réussi», elle est passée dans les mœurs; en même temps ça indique qu'elle a fait son temps. Une religion qui devient «d'État» est condamnée à perdre sa substance, de la manière dont je l'expliquais pour le christianisme quand il devint religion officielle de l'Empire: alors que jusqu'ici elle avait contribué à transformer les institutions, une fois devenue d'État, elle devra se transformer pour s'adapter aux institutions; à terme, le nom restant le même, la chose désignée sera autre. Ce que défendent actuellement les partisans de la laïcité est autre chose que «la séparation des Églises et de l'État»; quoiqu'ils en pensent il ne défendent pas la laïcité mais les institutions qui s'en revendiquent. Dans le contexte actuel, être favorable à une «loi de défense de la laïcité» se traduit par «défendre les institutions de la V° République». Si l'on considère les termes actuels de la loi pour laquelle Philippe Val se mobilise, «Dans les écoles, les collèges et lycées publics, les signes et tenues qui manifestent ostensiblement l'appartenance religieuse des élèves sont interdits», on ne peut que se faire cette réflexion: nous sommes dans le cas d'une religion dominante qui tolère les autres, mais leur interdit l'espace public. Mutatis mutandis, ça correspond à la situation en vigueur dans l'espace du «din» ou «dar el islam» – la zone où s'appliquait l'islam –, jusqu'à la fin du XIX° siècle, où les «religions du livre», chrétienne et juive étaient tolérées, mais ne devaient s'exprimer que dans l'espace privé.

Incidemment – ou non, pas si incidemment que ça –, l'arrogance formidable de Val nous balançant sa «fracture occidentale entre les temps anciens et les temps modernes» prêterait à rire si elle ne prêtait plutôt à pleurer: au cas où il ne s'en serait pas aperçu, la laïcité entendue comme liberté de conscience fut inventée en Orient – pour autant que le Maghreb et l'Andalousie soient orientaux… –; disons, fut inventée dans un espace qu'on ne qualifie ordinairement pas d'occidental. Après une période où l'on vanta à l'excès la tolérance religieuse de l'espace islamique, il est devenu de bon ton de faire la fine bouche au prétexte que les «religions du livre» avaient un statut de mineur et que ses tenants ne devaient pas les exprimer… avec ostentation; quand on compare avec la situation européenne où le simple soupçon d'hérésie vous valait la roue et le bûcher, difficile de faire la fine bouche !


Les religions souffrent de ceci: presque toutes ont un dogme de base anticlérical, leur but étant de fonder ou refonder une religion d'égaux; presque toutes finissent par recréer un clergé. Arrive le moment où les clercs ne peuvent plus tenir la tension entre un discours anticlérical et la réalité du clergé et de la cléricature. Eux n'y peuvent rien: une fois entrés dans la hiérarchie, même les agnostiques sont obligés de travailler au maintien de la structure, sauf à perdre leur place. L'auteur le plus violemment anticlérical du XVIII° siècle s'appelle Jean Meslier; il était curé, ce qui signifie que toute sa vie il diffusa un dogme qui le révulsait. Il écrivit un ouvrage sous forme de testament, dont le titre est sans ambiguïté: «Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier, prêtre-curé d'Etrépigny et de Balaives, sur une partie des erreurs et des abus de la conduite et du gouvernement des hommes, où l'on voit des démonstrations claires et évidentes de la vanité et de la fausseté de toutes les religions du monde, pour être adressé à ses paroissiens après sa mort et pour leur servir de témoignage de vérité à eux et à tous leurs semblables». Mais, «après sa mort». D'évidence, alentour de 1700 un coming out de ce genre, plus que lui faire perdre sa place, eut immanquablement écourté sa vie de désagréable manière…

Il y a, de loin en loin, certains clercs laïcs (terme paradoxal) qui en effet sortent un bouquin, font une déclaration contre l'institution; ils sont rares, et leur parole se perd dans le vaste discours des clercs de stricte obédience. Puis il y a cette troupe de «frères lais», qui ne sont pas clercs mais ont un intérêt réel ou idéologique à maintenir le système, plus la troupe encore plus nombreuse de croyants sincères, qui ne voient pas les imperfections du système, ou mettent ça sur le compte de résistances externes, ou croient – ou veulent croire – aux capacités d'autocorrection du système. Il y a encore cette troupe bien plus nombreuse de «croyants par habitude», qui font les gestes du culte mais sans y croire. Et puis cette petite troupe dont je prétends faire partie, qui «a la foi» mais ne croit pas aux institutions.

Prenez Philippe Val: ni clerc ni frère lais, il n'envisage cependant pas qu'on puisse appliquer la laïcité d'autre manière et dans un autre contexte que ceux actuels. Il fait partie de ceux qui veulent croire que le système est bon, mais que les circonstances sont contraires et met sur le dos de supposés adversaires ses très nets dysfonctionnements; le seul adversaire qui lui semble consistant, c'est «la bête dangereuse», alors que toute personne raisonnable sait qu'en France et plus largement en Europe, les religions ancienne manière – chrétienne, juive ou musulmane – ne représentent plus aucune menace sérieuse. Il nous cite même le pays qui fut le dernier bastion d'un clergé catholique militant et efficace, l'Espagne, pour constater que même là, elle ne représente plus une vraie menace. Vouloir croire que l'islam formerait un péril aussi important que l'Église catholique alentour de 1900 n'a pas de sens. Alors ? Alors il n'arrive pas à voir que c'est un problème à cause interne, que le vrai problème est la laïcité même. Non pas la laïcité en soi, si ça existe. Disons: non pas les éléments dogmatiques qui fondent la laïcité.

Il y a bien des chose à dire sur les deux pierres de touche de cette laïcité, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 (DDHC) et la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 (DUDH). Comme tout texte d'ordre législatif, elles sont transitoires. Prenez l'article premier de la DUDH: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité». Très chouette. Un trisomique est-il «doué de raison et de conscience» ? De conscience, oui, c'est une chose qu'ont en partage tous les êtres vivants. De raison, c'est moins sûr. Cette Déclaration ne les concerne donc pas ? Si. Oui mais… Il faudrait donc revoir cet article, voire l'abroger.

L'article 15 est intéressant: «1. Tout individu a droit à une nationalité; 2. Nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité». Jusqu'à présent, ça n'a pas eu d'application concrète; en fait la nationalité est un devoir et les apatrides sont factuellement des personnes sans droits, presque hors humanité. J'apprécie l'article 16 aussi: «1. A partir de l'âge nubile, l'homme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. Ils ont des droits égaux au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution; 2. Le mariage ne peut être conclu qu'avec le libre et plein consentement des futurs époux; 3. La famille est l'élément naturel et fondamental de la société et a droit à la protection de la société et de l'État». Dans un contexte de remise en cause des valeurs, le point 3 pose problème car pour beaucoup désormais la «naturalité» et la «fondamentalité» de la famille ne sont pas évidentes: il y a une tendance forte à refonder – «refondamentaliser» ? – les structures de base de la société, dont la famille. Le point 2 est une vaticination, presque partout «le libre et plein consentement des futurs époux» n'a pas de sens: on, c'est-à-dire les familles ou le groupe social, décide de qui épouse qui. Soit la structure sociale a tort, soit cet article est inapplicable. En outre, un philosophe ou un anthropologue vous diront que «le libre et plein consentement des futurs époux» est une vision idéale sans application pratique. Enfin, il y a le point 1. C'est quoi, «l'âge nubile» ? 18, 15, 12, 10 ans ? Mon dictionnaire me dit: «adj. (lat. nubilis de nubis, se marier). Se dit d'une fille en âge de se marier; pubère»; et aussi, «PUBÈRE, adj. (lat. puber). Qui a atteint l'âge de la puberté», d'où: «PUBERTÉ n. f. (lat. pubertas). Ensemble des transformations de l'adolescence aboutissant à l'acquisition des caractères sexuels et de la fonction de reproduction; période de la vie correspondante». Si je comprends bien, «quand ils sont en âge de se marier l'homme et la femme peuvent se marier». Intéressant. Il y a certes l'autre acception, «pubère», se définissant par «Qui a atteint l'âge de la puberté»; celle-ci courant du début à la fin des «transformations», on peut fixer comme début de la «nubilité» le début ou la fin de la puberté. Conclusion, est en âge de se marier une personne ayant de huit ans et vingt ans, à quelque chose près…

Tout décalogue est transitoire. Plus ou moins, ça dépend de la vitesse à laquelle se transforme la société. Jusqu'au VIII° siècle de l'ère chrétienne, ça allait lentement, la «durée de vie» d'une religion était de quatre à cinq siècles. Avec des adaptations, mais sans changement radical. Depuis, pour diverses raisons, ça va plus vite. En tout cas, à coup sûr depuis environ 800 ans un changement s'avère nécessaire tous les deux siècles au plus. Au 05/02/2004, il est évident pour une personne raisonnable qu'on est en fin de cycle. En réalité on y est depuis près d'un demi siècle. Et même depuis près d'un siècle. La socio-anthropologie diachronique n'est pas une science exacte… Les prémisses d'un changement sont en amont: Julien Benda écrit La Trahison des clercs en 1927, époque où commence de se former un «clergé laïque» et une «armée laïque»; c'est surtout après la deuxième guerre mondiale que ces classes ou castes se mettent en place. Les gens de pouvoir et d'influence formaient jusque-là surtout une oligarchie ou une noblesse; après 1945, les «grandes écoles» existantes ou nouvelles deviennent des «établissements mixtes», à la fois grands et petits séminaires et écoles de sous-officiers et d'officiers de la laïcité constitutionnelle. C'est plus ou moins vrai, par exemple, une école comme polytechnique est aussi un établissement de recherche, de même les instituts de sciences politiques font de la «formation des élites» mais aussi un travail de type universitaire. Mais à l'ENA par exemple on n'apprend à strictement parler aucun savoir d'application réelle, exception faite d'un vernis de culture juridique; on y apprend le dogme et la manière correcte de le délivrer. On y apprend surtout à «commander et obéir» selon les règles en vigueur dans la République laïque sauce V°.

J'ai une hypothèse sur les deux premières guerres mondiales, il s'agissait moins de guerres internationales que de guerres civiles d'un genre nouveau. L'on sait, je pense, que du milieu du XVIII° siècle au début du XX° il y eut un immense travail d'intégration politique et économique au niveau mondial, la «première mondialisation», qui dans ses mécanismes de base ressemblait assez à celle actuelle; et comme celle actuelle, à un moment elle provoqua des tensions insolubles pacifiquement. Mais ces tensions avaient lieu moins entre les sociétés qu'à l'intérieur de chacune. Arrive le moment où il faut résoudre ces tensions, et ça se fait par le moyen de la guerre, civile ou internationale. Les guerres civiles signent le fait que les «forces de changement» ont acquis assez de poids, ou que les «forces de réaction» en ont perdu assez, pour que la société tente de résoudre ses tensions de manière interne; les guerres internationales peuvent recouvrir trois choses: les «forces de réaction» agissent en vue de préserver et renforcer les structures sociales actuelles, ou une partie des belligérants est acquise aux «forces de changement» et s'oppose par la guerre à ses voisins «réactionnaires», ou les belligérants acquis aux «forces de réaction» décident de réduire leurs voisins faibles ou «progressistes» à meilleure composition, revenir dans le droit chemin de la réaction. Selon moi, en Europe à coup sûr les guerres qui se déroulèrent de la fin du XVIII° siècle à aujourd'hui ressortent de la catégorie «guerre civile internationalisée», et même depuis plus longtemps, dès le XVI° siècle et peut-être dès le XIII°.

Le dogme récent, moins de deux siècles, de l'État-nation, repose sur un appareil idéologique à prétention ethnique et historique, situant l'histoire de ces entités bien au-delà de ce qu'on peut raisonnablement voir tel. Par exemple, on fait «l'Histoire de France» au moins du V° siècle à nos jours, et à mon époque, c'était d'un peu avant la Guerre des Gaules à nos jours. Or, une analyse plus sérieuse – et qui se fait depuis que l'Histoire passa du statut d'instrument au service de l'idéologie nationale à celui de science – tendrait à montrer que la France commença de se former comme État-nation au cours du XVII° siècle et qu'avant il n'existe pas d'entité territoriale stable et unifiée de cet ordre. Le «roi de France» règne sur (une partie de) l'Île-de-France, a quelques rares possessions directes ici ou là et pour le reste, est dans un rapport de dominance et de dépendance avec tout un tas de personnes. Après la dislocation de l'Empire romain d'Occident, fin V°, début VI° siècles, il y eut un court moment d'éparpillement, mais assez vite une nouvelle structure se mit en place, jusqu'à l'établissement de l'empire carolingien. Les Français ne le savent en général pas, mais Charlemagne est un «héros national» dans au moins cinq des pays fondateurs de la Communauté économique européenne, les trois du Bénélux, l'Allemagne et la France; pour l'Italie, je ne connais pas assez son idéologie nationale pour le savoir. Ce qui est intéressant à deux titres: ça montre qu'en un certain état des choses, une partie non négligeable de l'Europe occidentale et centrale formait une seule nation; ça montre aussi que l'idéologie nationale est plus une collection de mythes que de faits.

Du VII° au XII° siècles se constitua une «entité nationale» comprenant presque tout l'actuel territoire de l'Union européenne et une part du territoire des dix nations qui se préparent à y entrer. L'UE est comme une reconstitution de l'empire de Charlemagne douze siècle après, avec un complément vers l'est, l'ouest, le sud et le nord (le Royaume-Uni n'y entra qu'après l'invasion de l'Angleterre par les Normands). On connaît bien cette entité, nommée classiquement la féodalité. Qui était, considérant les États-nations actuels, une entité supranationale allant des États baltes à l'Espagne, de la Scandinavie aux Balkans, de l'Ukraine à la Grande-Bretagne. Prenez la situation au temps où Charles de Bourgogne, dit le Téméraire, s'oppose à Louis XIII: Charles est l'obligé de Louis, et sous lui les chaînes d'obligations s'étendent du nord de l'Italie au sud du Bénélux, du nord-est de la France au sud-ouest de l'Allemagne; Louis est à son tour l'obligé de l'empereur, qui a des possession directes dans le Bénélux, en Allemagne, en Italie, en Espagne; la suzeraineté directe de Louis est réduite mais, outre la Bourgogne version XIV° siècle, il a des obligés dans une bonne partie de l'actuelle France, même s'il en manque de sacrés (cas de le dire) morceaux, pratiquement tout le quart sud-est sous l'autorité des papes ou celle directe de l'empereur[3]. On a donc une structure du même type que l'actuelle, des “administrations” «européenne» représentée par l'empereur, «nationales» représentées par les rois, «régionales» représentées par les ducs et comtes, et «locales» représentées par les divers marquis, barons, etc. On a même à partir du XVI° siècle un «exécutif» représenté par la noblesse d'épée, et un «corps de hauts-fonctionnaires et cadres de l'administration», la noblesse de robe.

Dans cette entité large quoique d'extension et de cohésion variées, il n'y eut pas, pendant longtemps, de «sentiment national» tel qu'on l'entend aujourd'hui, mais une imbrication de relations d'obligation, de la plus locale (le fief et la paroisse) à la plus globale, en passant par divers niveaux – le réseau des baronnies, comtés, duchés, principautés et royaumes, diocèses, évêchés, archevêchés et nonciatures, et bien sûr les divers ressorts judiciaires et fiduciaires d'extension variée. Mon bref exposé sur les relations dans le territoire actuel de la France exprime assez bien la chose: sur ce territoire existaient de nombreuses entités assez ou très autonomes, se reliant pour partie au système d'obligations fédéré par le roi de France, pour partie à d'autres systèmes – papauté, empire, autre royaume – et in fine, se reliant diversement aux deux systèmes existants, «temporel» (empire) et «spirituel» (papauté). Mais le péquin moyen, le «citoyen» de base, ne connaissait guère que les unités les plus proches: fief et paroisse ou, pour les «classes moyennes», diocèse et province. Sans supposer que les “sujets” de sa majesté Louis XI méconnaissaient le roi, ils avaient à la royauté le même rapport que le citoyen français de 2005 peut avoir à l'OTAN et à l'OSCE: il sait que ça existe, sait que ça a de temps à autres une interférence sur sa vie, et que ça lui coûte bien trop cher en impôts pour ce que ça fait mais, hors des limites de l'Île-de-France, cette «entité administrative» a peu d'incidences sur la vie ordinaire.


Allons bon ! Pourquoi en suis-je venu à ces considérations ? C'est que, et la mention de l'année dans le paragraphe précédent vous le signale, il s'est passé du temps depuis que j'ai commencé ce texte. Considérez que l'édito en question, que pour une fois j'ai oublié de dater (mais qui doit être de fin janvier 2004, puisque dans la note 1 j'indique que ça se passe le 4/2/04) précède ou suit de peu le vote de la loi qu'on ne doit pas dire être »sur le voile», et je reprends cette page le 24/04/2005. Je m'en vais relire un peu tout ça puis reprendre le cours du texte…


C'est bon, j'ai resitué le propos. Passons sur les détails: de l'époque de Louis XI à celle de Louis XIV on passe d'un système féodal «décentralisé» à un système «monarchique» centralisé dans une grande partie de l'Europe, avec pour chaque entité des particularités dans cette transformation et parfois un passage plus ou moins long de «républicanisme», comme en Grande-Bretagne ou dans les Provinces-Unies. Mais on est encore loin de ce que seront les États-nations qui s'articulent, au-delà de leurs diversités, sur trois dogmes fondamentaux: le mythe national, l'uniformité administrative, l'unité législative et judiciaire. Ces dogmes ne vinrent pas en même temps ni, pour chaque entité, dans le même ordre, de la même manière et avec le même rapport à une réalité historique, ce qui a une incidence sur les rapports que leurs membres – leurs «citoyens» – entretiennent avec eux. Par exemple, le “mythe national” des Pays-Bas se rattache pour l'essentiel à l'époque des Provinces-Unies et a donc une historicité assez consistante et “réaliste”, c'est-à-dire reliée à une réalité événementielle avérée; l'uniformité administrative et l'unité législative sont le fruit d'une longue élaboration entre unités territoriales à tous les niveaux, de la gemente (quelque chose d'équivalent à ce que sont les communautés de communes en France) à l'État en passant par les comtés et provinces. En France, le premier élément mis en place est l'uniformité administrative, dès le XVI° siècle et plus encore au XVII° siècle; l'unité législative vient en second, deux à trois décennies avant et après la Révolution de 1789; le mythe national vient en dernier; son élaboration commence certes au XVII° siècle, en complément de l'unification structurelle du pays, mais ne concernera jusqu'à la fin du XVII° siècle que les couches les plus cultivées ou favorisées; ce n'est qu'à partir de la première République et surtout du Premier Empire que la finalisation du processus d'unification territoriale et législative réclame la diffusion d'un mythe national fédérateur; c'est la structure très centralisée des institutions qui explique la production d'un mythe «ethnique» sur le mode «nos ancètres les […]». Il est bon de considérer que la fixation de ce mythe fut complexe et incertaine: à la fin de l'Ancien Régime et jusqu'au Consulat, «nos ancètres» étaient «les Romains» ou «les Latins»; sous le Premier Empire se développent deux mythes concurrents: celui “impérial” qui privilégie l'ancestralité franque, puisque les Francs étaient des Germains et l'Empire… germanique; les «origines» sont situées dans la lignée de Clovis; celui “républicain”, qui s'imposera, est gaulois, car à la fois plus «national» et, par référence à la période gallo-romaine, plus «républicain». Comme l'historicité de ce(s) mythe(s) est assez douteuse, son (leur) rapport à la réalité événementielle est assez faible.

Cette distance du mythe national à la réalité historique, le fait que la structure «nationale» fut d'abord administrative et celui subséquent que la législation en est une sorte de conséquence, ou du moins que l'adaptation se fait toujours dans le même sens, adapter la loi à l'organisation et non l'organisation à la loi, expliquent largement pourquoi un «libertaire» comme Philippe Val peut militer aussi ardemment pour une loi qui limite beaucoup la liberté d'expression, ici celle de la conviction religieuse. c'est que, quel que soit le corps de doctrines politiques auquel on se rattache, celui-ci devra s'adapter aux réalités locales, le plus souvent. Et en France, libertaires et anarchistes ont cette particularité d'être en général favorables à la liberté que quand elle vient «d'en haut», émane de l'État… C'est ainsi. Comme dit, les doctrines tendent à s'adapter aux réalités locales, et on en eut l'exemple, au XX° siècle, avec les versions russe et chinoise du marxisme: communistes, d'accord, mais bureaucrates avant tout ! On peut d'ailleurs remarquer que le passage de ces nations à «l'économie de marché» suit le même processus, avec le «libéralisme d'État» ou «économie de marché planifiée»…

En France il y a un consensus assez large, qui transcende les oppositions dogmatiques, sur le fait que les décisions sociales importantes se prennent «au sommet de l'État» et qu'elles émanent par nécessité des «élites» politiques et administratives. En même temps, il y a un consensus tout aussi large pour déprécier largement tout ce qui ressort de la loi, de la règle, du réglement. Enfin, il y a cette croyance naïve que le «corps social» est assez homogène et obéit globalement aux mêmes principes généraux de vie en société, croyance pourtant démentie par l'effectivité des choses. Et sensiblement les Français, du moins ceux qui s'attribuent la tâche de nous informer et nous former, adhèrent largement à ces conceptions. C'est pourquoi on voit souvent, sur les «grands sujets», un unanimisme presque parfait. On trouvera certes, si ces sujets sont pris en main par des adversaires politiques, que le traitement laisse à désirer, mais on jugera que l'orientation générale de la «réponse» est bonne. Le paragraphe de cet éditorial de Philippe Val que je citais au début de la page est particulièrement significatif, de ce point de vue. Je le cite de nouveau, pour mémoire:

«L'arrivée du problème du voile et le débat qu'il suscite témoignent d'un de ces sursauts défensifs d'un monde archaïque qui se débat avant de disparaître. C'est le moment où la bête est dangereuse. Elle n'a plus rien à perdre… Mais le voile n'aurait pas ce succès s'il n'était pas aussi un signe de protestation sociale. Dans les années soixante-dix, quand les affaires de la France étaient au beau fixe, elle aurait dû en profiter pour investir dans l'intégration des immigrés de l'Afrique du Nord. Elle ne l'a pas fait. Elle le paye. Le voile est entré dans les écoles à la même période que les armes et la drogue, ce qui devrait nous donner à réfléchir. Il est entré par une faille de la République. Faire une loi contre le voile en oubliant ces circonstances, c'est soigner les effets en se voilant la face sur les causes. Maintenant que le débat est engagé sur cette pente passionnelle, on ne peut plus reculer. Il va bien falloir la voter, cette loi. Inutile de se faire des illusions. Au moment où le gouvernement sanctionne lourdement les plus fragiles, au moment où il jette à la rue des centaines de milliers de chômeurs, au moment où toutes les réformes tendent à précariser le travail et à interdire tout espoir en deçà d'un certain seuil de misère, comment imaginer que la peur sociale, se conjuguant avec l'absence d'éducation et de culture démocratique, n'envoie de plus en plus de monde dans les bras des démagogues et des intégristes ?»

Significatif pour au moins deux raisons: isolé de son contexte, on ne peut déterminer clairement si son auteur est pour ou contre cette loi; tenant compte du contexte, on voit que, paradoxalement, Val expose toutes les raisons qui expliquent pourquoi il ne fallait pas la voter, pour en conclure… qu'il faut la voter. Pourquoi ? Parce que “le voile” est, dans son optique, un objet qui menace la “cohésion sociale” à la française. Ce qui bien sûr n'est pas démontré, mais peu importe, contrairement à ce qu'il affirme, «ceux qui brament à la poussée laïcarde et archaïque» ne se trompent pas, que ce soit lourdement ou légérement; en outre, la majeure partie des opposants à cette loi sur une base argumentaire de défense de la laïcité, et non pas bien sûr ceux qui s'y opposaient en tant que défenseurs du port du voile, ne “bramaient” pas.

On avait dans cette affaire quatre groupes: les partisans et opposants raisonnés de la loi, et les partisans et opposants irrationnels. Les deux premiers groupes avaient, en bonne logique, une approche raisonnée de la question, et l'articulaient sur deux points: interprétation de la notion de laïcité et résolution du problème que posait le port du voile, car ceux des opposants qui étaient raisonnables ne niaient aucunement le fait que ce port était un problème, et pour certains – dont je n'étais pas – ne contestaient même pas le fait que cette loi «résoudrait le problème» (pour moi, j'en doutais). Les deux autres défendaient une cause sans rapport aucun avec la laïcité, et s'emparaient du mot pour légitimer leur discours. C'est ce qu'on appelle la “novlangue”: on définit un terme non en rapport à une notion spécifique mais selon l'usage qu'on en fera. Les défenseurs du voile définissaient “la laïcité” comme «le respect absolu de la conviction religieuse» et ses opposants, comme «l'interdiction de l'expression religieuse dans les institutions de la République». Or, “le voile” n'était pas une question centrale, pour les personnes raisonnables, ni proprement la question de la religion; pour elles, le problème était ce qu'on appelle «trouble à l'ordre public», dont l'expression religieuse prosélyte n'est qu'un des aspects. Pour les personnes irrationnelles il en allait autrement, la question centrale était bien la religion – en général ou seulement celle musulmane –, “le voile” un fait en soi, son admission ou sa proscription une nécessité incontournable.


Une fois cela considéré, qu'est-ce précisément qui rapprochait et opposait les groupes raisonnables, de même pour ceux qui ne l'étaient pas, et bien sûr qu'est-ce qui séparait les raisonnables des irrationnels, et qu'est-ce qui pouvait faire converger les opposants ou partisans de la loi ?

De ces questions, une est facile à résoudre, ce qui pouvait rapprocher les opposants à la loi raisonnables ou irrationnels: rien. Sauf un point, celui de ne pas souhaiter que la loi soit votée. Mais même là, c'est une fausse proximité: personnellement, j'aurais préféré que cette loi ne soit pas votée, en même temps ça ne me dérangeait pas vraiment, en ce sens que, fondamentalement,comme tous les opposants raisonnables, je contestais surtout que ça puisse résoudre le vrai problème, les causes initiales motivant certaines jeunes filles françaises à porter un foulard ou un voile “islamique” (qui n'est en fait pas plus “islamique” que n'est “chrétien” le port obligé de ce vêtement pour les femmes, dans certaines régions d'Europe où on ne voit jamais aucun musulman…). Je craignais surtout que ça ne fasse qu'aggraver les choses, et en tout cas j'étais certain que ça ne les améliorerait pas. Mais quoi ! Si une loi se révèle improductive voire contre-productive on finit par ne pas l'appliquer ou ne pas la sanctionner. C'est surtout cet aspect d'inutilité, de fausse réponse à un vrai problème qui agaçait les opposants raisonnables à la loi sur le voile. Cela dit, les arguments raisonnables des partisans raisonnables ne manquaient pas de justesse. Mais ceux qui firent et votèrent la loi n'étaient dans l'ensemble pas très raisonnables, résultat, on eut une loi correspondant fort peu aux recommandations raisonnables de la commission Stasi. C'est ainsi.


Cette «loi sur les signes ostensibles (etc.)» ressemble assez à ce qui se passe en ce moment avec le traité constitutionnel européen: quatre groupes, dont deux raisonnables et deux qui ne le sont pas. Et cette foi encore, Philippe Val et moi ne sommes pas dans le même camp: il est pour, je suis contre; il est irrationnel, je suis raisonnable. Il est “pour” parce que et puis voilà, scrongneugneu ! Je ne suis pas contre, pourtant je voterai «non» lors du référendum à venir (au moment où j'écris ceci, pour vous qui me lisez ledit référendum est peut-être un événement du passé…).

En cette matière comme lors de la polémique autour des «signes ostensibles», on voit donc quelque chose de similaire se développer, et comme pour la loi “sur le voile”, les arguments irrationnels dominent, de part et d'autre. Car je ne me sens pas en harmonie avec la majeure partie des personnes qui ont l'occasion de s'exprimer dans les médias et qui appellent à voter non au référendum. Pour mon compte, ainsi que dit je ne suis pas “contre” le traité, je vois rarement les choses ainsi, “pour” ou “contre”. Je suis comme les partisans raisonnables de ce traité, je considère qu'il est une avancée, certes assez petite, mais une avancée tout de même. Et eux sont comme moi, ils pensent que certains points de ce traité sont plutôt des reculs, ou à tout le moins des éléments de blocage à court et moyen terme pour certaines avancées souhaitables. Ou je me sépare le plus des partisans raisonnables, c'est sur le point de savoir si oui ou non on pourrait avoir un traité plus intéressant sur lequel se prononcer dans les quatre ans à venir: eux pensent que non, et disent donc, «mieux vaut tenir que courir»; moi et beaucoup d'autres pensons que oui, et que ça vaut la peine d'essayer cette voie. Si le traité passe, je considère que ce sera bien, s'il ne passe pas, je pense que ça sera mieux. On dit que «le mieux est l'ennemi du bien» et c'est vrai: si nous obtenons “mieux”, nous n'obtiendrons pas “bien”, et réciproquement. Cela posé, il faut considérer que les peuples européens, qui ont grâce à ce traité découvert qu'on pouvait avoir “bien” n'accepteront pas, dans les années qui viennent, d'avoir “mal” ou “pire”, car une fois qu'on a constaté qu'on pouvait avoir “bien” nos représentants ne pourront pas nous persuader d'aller en arrière. Ceci explique déjà assez pourquoi il me semble judicieux de voter contre ce traité: au pire, on aura dans les années à venir «aussi bien», probablement, on aura mieux.

J'ai deux autres raisons, l'une empirique, l'autre politique. La raison empirique est que, dans les années passées, on a pu constater que tous les traités européens qui ont rassemblé un large consensus allèrent dans le sens de l'accentuation de la libéralisation économique sans que ça s'accompagne d'une libéralisation politique et sociale; encore un proverbe, «chat échaudé craint l'eau froide», ce traité est l'objet d'un unanimisme rare au niveau des «partis de gouvernement», donc je me méfie. La raison politique est: je veux sanctionner Chirac, Raffarin, la majorité UMP, et montrer à la frange “libérale” des potentiels gouvernants de gauche que vraiment, on en a soupé du libéralisme économique sans contreparties politique et sociale.

Enfin, autre raison, je ne suis pas du genre à dire, comme Val, «Il va bien falloir la voter, cette loi. Inutile de se faire des illusions». Je ne considère pas qu'un compromis vaut mieux que rien: les compromis servent ceux qui les proposent et desservent ceux qui les acceptent, toujours. C'est logique: seriez-vous en position de force, et que vous fassiez un «compromis» avec des adversaires politiques, les feriez-vous pour qu'ils vous favorisent ou pour qu'ils favorisent vos adversaires ? La droite populiste, la droite libérale et la gauche libérale sont en position de force en Europe depuis un bout de temps, l'étaient dans la “convention” qui produisit ce texte, et encore plus dans le Conseil des ministres qui l'avalisa après l'avoir amendé dans le sens d'une restriction des avancées proposées, conclusion, si ces groupes politiques l'ont voté et accepté c'est qu'ils l'ont jugé favorable pour eux. Comme dit si bien Val, «inutile de se faire des illusions», avec ceci que ceux qui se font des illusions ne sont peut-être pas ceux qu'on croit. Chirac, lors de son reality show avec les “jeuneux” a dit une chose tout-à-fait fausse: il a prétendu qu'aucun traité n'avait été renégocié après son refus par un des États de l'Union, d'autant plus fausse qu'il a pris comme exemple le traité dit de Maastricht, refusé en un premier temps par les Danois et les Irlandais: il a été bel et bien été renégocié afin qu'il devienne acceptable pour ces deux pays. L'illusion, c'est de croire qu'on doit prendre ce qu'on a parce qu'on ne peut pas avoir mieux.

Je dis ceci: il est des choses sur lesquelles on ne peut pas reculer. L'existence d'un traité à portée constitutionnelle est un fait, un fait incontournable, définitif, un fait qui ne peut être remis en question. Le texte même peut être remis en question, par contre le fait qu'on puisse obtenir un tel traité est irrémissible. Que la France refuse ce texte n'est pas très grave, c'est même souhaitable, la conséquence nécessaire de ce refus est qu'il ne sera pas adopté, mais les peuples européens sont donc alertés sur le fait qu'on peut avoir une Constitution européenne. Comme je le comprends la suite sera la suivante: au lieu d'une convention s'auto-proclamant «constituante» à l'abri des regards[4] on aura un processus entièrement transparent, où les citoyens choisiront eux-mêmes leur Assemblée constituante mais surtout, où les partis, les associations, les syndicats, les ONG, les comités de citoyens suivront avec la plus grande attention le déroulement des débats. Et là, on ne pourra plus nous faire le coup de la troisième partie: nous voudrons, et obtiendrons, une Constitution comportant les seuls éléments requis, les droits fondamentaux et les processus et procédures institutionnels.

Remarquez bien que je ne suis en rien défavorable à cette troisième partie du texte qui nous est proposé, bien au contraire: ce que prétendent les partisans du traité est globalement assez vrai, elle ne fait guère plus que reprendre les principes et les règles des traités précédents en les simplifiant et en éliminant les parties de ces traités qui n'ont plus de raison d'être – ne pas oublier que notre institution actuelle, l'Union européenne, est la quatrième structure et n'a plus rien à voir avec la première, la CCA (Communauté du Charbon et de l'Acier), ni avec la deuxième, la CEE, et moyennement à voir avec la troisième, la CE. Donc, il y a tout un corps de principes et règles, qui valaient pour ces structures, et ne valent plus pour l'actuelle. Une fois compris cela, on en conclut qu'il faut faire trois choses différentes: convoquer une Assemblée constituante, élaborer un traité qui remplace tous les traités précédents et, conséquemment, abroger lesdits traités. Et peut-être une quatrième: élaborer des codes (civil, pénal, etc.) pour les questions d'ordre légal qui sont du ressort de l'Union. Je ne suis pas contre cette troisième partie dans cette mesure même qu'elle est donc une simplification des traités antérieurs, mais je suis contre son intégration dans un texte constitutionnel, qui n'a pas à s'occuper des politiques, mais seulement, comme dit, des droits fondamentaux et de la marche des institutions. Conclusion, n'écoutez pas Philippe Val quand il vous dira, «inutile de se faire des illusions», on DOIT voter pour ce traité. On doit bien au contraire ne pas le faire: au pire on aura aussi bien, plus probablement on aura mieux.


Tout cela nous a bien éloigné du «moment de la bête» mais ça importe peu, mon projet général dans les pages de cette rubrique est de faire part de mes réflexions sur ce que je considère être de la propagande. Et en même temps, d'y faire ma propre propagande. La grande différence entre moi et ceux que je critique est: je ne fais pas de rhétorique. Mon opinion sur la propagande est qu'il s'agit de la manière normale d'«informer»: qui peut prétendre parler du monde, et particulièrement de la société, en faisant abstraction de présupposés d'ordre idéologique ? Celui qui prétend une telle chose ment: soit il vous ment, soit il se ment, mais de toute manière il ment et in fine vous ment et se ment tout à la fois. Ce qui à la fin des fins n'a pas grande importance car seuls ceux qui se mentent et mentent acceptent les mensonges des autres.

À une époque où je faisais une formation à Vénissieux je croisai une personne exemplaire d'un comportement que je nomme reconstruction, consistant à décrire une situation d'une manière sans rapport avec celle dont elle se déroula; c'est le cas particulier d'un cas général que tout le monde pratique, la rationalisation: donner une explication causale et logique à des suites de situations ni causales ni logiques. Mais nous n'avons pas tous le même rapport à la rationalisation; pour dire les choses, le «niveau de croyance» en ces rationalisations est variable, jusqu'au point où on en vient à croire à la réalité de “l'explication”. C'est proprement ce que l'on nomme la croyance, qui pour l'essentiel consiste à considérer qu'il y a une cause initiale logique à sa présence sur Terre, qu'on était «prédestiné» à vivre la vie qu'on vit; de là on en vient à se persuader qu'il y a une logique générale progressive et linéaire de la vie, de la Terre, de l'univers, et une cause première. Dieu. Ou le Big Bang. La reconstruction est l'aboutissement de la rationalisation mais aussi son inversion: au lieu d'interpréter le passé pour «expliquer» le présent, on «explique» le passé à partir de l'interprétation qu'on fait de sa situation présente. Dans un autre texte je prends pour exemple une interview de Jean-Marie Messier parue dans Libération ou il «explique» son itinéraire comme résultant d'une série de choix conscients et volontaires pour l'amener à la situation où il se trouve à la date de cette entrevue (26/12/2003). Ce qui est assez peu crédible. Vous découvrirez cet article sublime en cliquant sur ce lien.

Revenons à notre reconstructrice lyonnaise: j'avais remarqué sa capacité formidable à reconstruire presque immédiatement toute situation où elle estimait que son interlocuteur l'avait, de quelque manière, offensée (ce qui se traduit par: avait remis en cause une de ses [nombreuses] conceptions fausses sur la réalité) de telle manière que «l'autre» avait systématiquement le mauvais rôle. Factuellement, elle attribuait à ses interlocuteurs des propos qu'ils n'avaient jamais tenus et qui, en outre, avaient rarement de rapports avec l'objet réel de la discussion. Personnellement, ça ne m'étonnait pas vraiment, ça faisait déjà longtemps que j'avais compris que beaucoup de personnes font des choses de ce genre, en général on les classe parmi les “mythomanes” ou les “paranoïaques” lorsque cela s'accompagne d'un discours incohérent, et quand ce n'est pas le cas, si ça reste à un niveau modéré beaucoup de gens ne s'en aperçoivent pas, si c'est plus important, on les traite de menteurs. En fait, ça n'a rien à voir avec le mensonge: ces personnes croient à la réalité de ce qu'elles racontent. Le mensonge est un acte conscient, on sait, quand on ment, qu'on raconte autre chose que la réalité. Je trouvais cette reconstructrice-ci très fascinante du fait du haut niveau de “reconstructivisme” dont elle faisait preuve, mais pour le reste ça ne m'intéressait pas plus que ça, quand je détermine qu'une personne est du genre reconstructeur j'ai tendance à ne pas écouter ce qu'elle me raconte, simplement, si par hasard je la rencontrais dans un moment où elle se prenait de bec avec un tiers je restais un peu dans le coin pour le fun, pour voir comment elle allait raconter l'interaction. Et quoi ! On n'a pas toujours l'occasion de rire…

Je vous raconte ça, parce que j'ai remarqué une autre chose: beaucoup de gens sont insensibles à la reconstruction, je veux dire: ne se rendent pas vraiment compte qu'une personne développe fortement ce type de comportement. Pourtant, c'est assez visible, le plus souvent. Je dirai que «les gens sont naïfs», une manière à la fois vraie et fausse de décrire les choses. Ils ne sont pas réellement naïfs, mais ont l'habitude de ne pas mettre en cause la description de la réalité que font des tiers, parce qu'eux-mêmes ont tendance à “rationaliser” et à admettre comme vraies leurs rationalisations, donc ils font l'analyse que ces tiers ont la même pratique. En soi, ce n'est pas si important, sauf en ceci qu'ils font une fausse analyse de ces discours. Comme dit, la reconstruction est inverse de la rationalisation; l'interprétation du discours d'un reconstructeur par un “rationaliste” sera donc inverse de ce qu'il faut faire. Ce n'est pas très évident à décrire parce que ça ne se comprend qu'en situation: vous et moi avons donc l'habitude de “reconstruire” donc nous partons du principe que nos vis-à-vis le font; dès lors, si je vous faisais le récit d'une chose qui m'est arrivée, selon le degré de vraisemblance de mon récit vous ferez des sortes de transpositions pour parvenir à établir un récit qui corresponde plus à la réalité probable que le récit que j'aurai produit. Sauf pour les reconstructeurs, tout le monde fait ça, c'est quasi automatique, on écoute les gens nous raconter leurs histoires, on en prend, on en laisse, et on se fait notre propre histoire. Le truc, avec les reconstructeurs, est qu'ils modifient des segments de la réalité qui ne sont pas ceux que les rationalisateurs ont l'habitude de modifier. Comme je le disais, ma reconstructrice, qui était de ce point de vue très représentative, adaptait la scène en modifiant surtout le rôle et le discours de son vis-à-vis, or une personne “normale”, donc rationalisante, tend plutôt à adapter ses propres rôle et discours et à rapporter assez fidèlement la substance du discours de ses interlocuteurs. Disons que le principe “normal” est de réinventer ce qui nous concerne en propre mais d'être assez fidèle en ce qui ne nous concerne pas. Logiquement, on s'attend à ce que les autres en fassent autant. Et avec les reconstructeurs ce n'est pas le cas.

Pour conclure sur l'anecdote, je me rappelle d'un jour où une des personnes qui suivait la même formation que moi discutait avec ma reconstructrice, et celle-ci lui racontait à manière spécifique une interaction qu'elle avait eue un peu avant. J'attends mon collègue, et quand il en a fini avec elle, on s'éloigne vers notre salle, et il me dit je ne sais plus trop quoi mais quelque chose qui devait commencer par «Tu te rends compte de ce qu'il lui a dit l'autre !» Et moi de lui expliquer qu'elle a raconté n'importe quoi, en tous les cas quelque chose de très éloigné de la réalité, et qu'avec elle, on peut être assuré que quand elle rapporte ce genre de choses, systématiquement c'est faux. Lui bien sûr ne me croit pas. Qu'est-ce que j'y peux ? Pour moi, je ne tente que rarement de persuader quelqu'un que je dis vrai s'il ne me croit pas et qu'il affirme avec assurance «ce n'est pas possible». Un peu plus tard le même jour, j'étais avec le même collègue à l'heure de la pause, et par chance, dans la salle de détente ma brave reconstructrice était en train de se prendre la tête avec un autre gars; je dis à mon compagnon quelque chose comme, tiens, on se met à leur table, et quand ils en auront fini tu lui demandera quel était le problème. On fait la chose, et je vois mon collègue qui fait des yeux ronds: elle lui racontait l'interaction à laquelle il venait d'assister en réinventant complètement la situation. Où j'ai rigolé, c'est quand il voulut s'essayer à la convaincre qu'elle racontait n'importe quoi…


Donc, «à la fin des fins [tout ça] n'a pas grande importance car seuls ceux qui se mentent et mentent acceptent les mensonges des autres». Vous, moi, tout le monde “rationalise” – sauf ceux qui reconstruisent. Or, rationaliser c'est mentir. Et se mentir en premier lieu. Difficile de considérer que sa propre vie «n'a pas de sens», ne répond à aucune logique ni nécessité. Remarquez, ça ne vient pas de soi, c'est une forme de conditionnement, on nous apprend à considérer que notre vie, justement, «répond à une logique et une nécessité». Les faits ne le démontrent pas mais la vérité sociale ne s'encombre pas des démonstrations de la réalité. Tiens, je vais vous citer un passage de Vers une écologie de l'esprit de Gregory Bateson que j'adore. Je dois le citer, je ne sais pas, cinq, six fois ou plus dans les pages de ce site:

Une unité d'information peut se définir comme une différence qui produit une autre différence. Une telle différence qui se déplace et subit des modifications successives dans un circuit constitue une idée élémentaire.
Mais ce qui, dans ce contexte, est encore plus révélateur, c'est qu'aucune partie de ce système intérieurement (inter) actif ne peut exercer un contrôle unilatéral sur le reste ou sur toute autre partie du système. Les caractéristiques «mentales» sont inhérentes ou immanentes à l'ensemble considéré comme totalité.
Cet aspect holistique est évident même dans des systèmes autocorrecteurs très simples. Dans la machine à vapeur à «régulateur», le terme même de régulateur est une appellation impropre, si l'on entend par là que cette partie du système exerce un contrôle unilatéral. Le régulateur est essentiellement un organe sensible (ou un transducteur) qui modifie la différence entre la vitesse réelle à laquelle tourne le moteur et une certaine vitesse idéale ou, du moins, préférable. L'organe sensible convertit cette différence en plusieurs différences d'un message efférent: Par exemple, l'arrivée du combustible ou le freinage. Autrement dit, le comportement du régulateur est déterminé par le comportement des autres parties du système et indirectement par son propre comportement à un moment antérieur.
Le caractère holistique et mental du système est le mieux illustré par ce dernier fait, à savoir que le comportement du régulateur (et de toutes les parties du circuit causal) est partiellement déterminé par son propre comportement antérieur. Le matériel du message (les transformations successives de la différence) doit faire le tour complet du circuit: le temps nécessaire pour qu'il revienne à son point de départ est une caractéristique fondamentale de l'ensemble du système. Le comportement du régulateur (ou de toute autre partie du circuit) est donc, dans une certaine mesure, déterminé non seulement par son passé immédiat, mais par ce qu'il était à un moment donné du passé, moment séparé du présent par l'intervalle nécessaire au message pour parcourir un circuit complet. Il existe donc une certaine mémoire déterminative, même dans le plus simple des circuits cybernétiques.
La stabilité du système (lorsqu'il fonctionne de façon autocorrective, ou lorsqu'il oscille ou s'accélère) dépend de la relation entre le produit opératoire de toutes les transformations de différences, le long du circuit, et de ce temps caractéristique. Le régulateur n'exerce aucun contrôle sur ces facteurs. Même un régulateur humain, dans un système social, est soumis à ces limites: il est contrôlé à travers l'information fournie par le système et doit adapter ses propres actions à la caractéristique de temps et aux effets de sa propre action antérieure.
Ainsi, dans aucun système qui fait preuve de caractéristiques «mentales», n'est donc possible qu'une de ses parties exerce un contrôle unilatéral sur l'ensemble. Autrement dit: les caractéristiques «mentales» du système sont immanentes, non à quelque partie, mais au système entier.
La signification de cette conclusion apparaît lors des questions du type: «Un ordinateur peut-il penser ?», ou encore: «L'esprit se trouve-t-il dans le cerveau ?» La réponse sera négative, à moins que la question ne soit centrée sur l'une des quelques caractéristiques «mentales» contenues dans l'ordinateur ou dans le cerveau. L'ordinateur est autocorrecteur en ce qui concerne certaines de ses variables internes: il peut, par exemple, contenir des thermomètres ou d'autres organes sensibles qui sont affectés par sa température de travail; la réponse de l'organe sensible à ces différences peut, par exemple, se répercuter sur celle d'un ventilateur qui, à son tour, modifiera la température. Nous pouvons donc dire que le système fait preuve de caractéristiques «mentales» pour ce qui est de sa température interne. Mais il serait incorrect de dire que le travail spécifique de l'ordinateur – la transformation des différences d'entrée en différences de sortie – est un «processus mental». L'ordinateur n'est qu'un arc dans un circuit plus grand, qui comprend toujours l'homme et l'environnement d'où proviennent les informations et sur qui se répercutent les messages efférents de l'ordinateur. On peut légitimement conclure que ce système global, ou ensemble, fait preuve de caractéristiques «mentales». Il opère selon un processus «essai-et-erreur» et a un caractère créatif.
Nous pouvons dire, de même, que l'esprit est immanent dans ceux des circuits qui sont complets à l'intérieur du cerveau ou que l'esprit est immanent dans des circuits complets à l'intérieur du système: cerveau plus corps. Ou, finalement, que l'esprit est immanent au système plus vaste: homme plus environnement.
Si nous voulons expliquer ou comprendre l'aspect «mental» de tout événement biologique, il nous faut, en principe, tenir compte du système, à savoir du réseau des circuits fermés, dans lequel cet événement biologique est déterminé. Cependant, si nous cherchons à expliquer le comportement d'un homme ou d'un tout autre organisme, ce «système» n'aura généralement pas les mêmes limites que le «soi» – dans les différentes acceptions habituelles de ce terme.
Prenons l'exemple d'un homme qui abat un arbre avec une cognée. Chaque coup de cognée sera modifié (ou corrigé) en fonction de la forme de l'entaille laissée sur le tronc par le coup précédent. Ce processus autocorrecteur (autrement dit, mental) est déterminé par un système global: arbre-yeux-cerveau-muscles-cognée-coup-arbre; et c'est bien ce système global qui possède les caractéristiques de l'esprit immanent.
Plus exactement, nous devrions parler de (différences dans l'arbre) - (différences dans la rétine) - (différences dans le cerveau) - (différences dans les muscles) - (différences dans le mouvement de la cognée) - (différences dans l'arbre), etc. Ce qui est transmis tout au long du circuit, ce sont des conversions de différences; et, comme nous l'avons dit plus haut, une différence qui produit une autre différence est une idée, ou une unité d'information.
Mais ce n'est pas ainsi qu'un Occidental moyen considérera la séquence événementielle de l'abattage de l'arbre. Il dira plutôt: «J'abats l'arbre» et il ira même jusqu'à penser qu'il y a un agent déterminé, le «soi», qui accomplit une action déterminée, dans un but précis, sur un objet déterminé.
C'est très correct de dire: «La boule de billard A a touché la boule de billard B et l'a envoyée dans la blouse»; et il serait peut-être bon (si tant est que nous puissions y arriver) de donner un exposé complet et rigoureux des événements qui se produisent tout le long du circuit qui comprend l'homme et l'arbre. Mais le parler courant exprime l'esprit (mind) à l'aide du pronom personnel, ce qui aboutit à un mélange de mentalisme et de physicalisme qui renferme l'esprit dans l'homme et réifie l'arbre. Finalement, l'esprit se trouve réifié lui-même car, étant donné que le «soi» agit sur la hache qui agit sur l'arbre, le «soi» lui-même doit être une «chose». Il n'y a donc rien de plus trompeur que le parallélisme syntaxique entre: «J'ai touché la boule de billard» et: «La boule a touché une autre boule».
Si on interroge qui que ce soit sur la localisation et les limites du «soi», les confusions susmentionnées font tout de suite tache d'huile. Prenons un autre exemple: un aveugle avec sa canne. Où commence le «soi» de l'aveugle ? Au bout de la canne ? Ou bien à la poignée ? Ou encore, en quelque point intermédiaire? Toutes ces questions sont absurdes, puisque la canne est tout simplement une voie, au long de laquelle sont transmises les différences transformées, de sorte que couper cette voie c'est supprimer une partie du circuit systémique qui détermine la possibilité de locomotion de l'aveugle.
De même, les organes sensoriels sont-ils des transducteurs ou des voies pour l'information, ainsi d'ailleurs que les axones, etc. Du point de vue de la théorie des systèmes, dire que ce qui se déplace dans un axone est une «impulsion» n'est qu'une métaphore trompeuse; il serait plus correct de dire que c'est une différence ou une transformation de différence. La métaphore de «l'impulsion» suggère une ligne de pensée «rigoureuse» (voire bornée), qui n'aura que trop tendance à virer vers l' absurdité de l'«énergie psychique»; ceux qui parlent de la sorte ne tiennent aucun compte du contenu informatif de la quiescence. La quiescence de l'axone diffère autant de l'activité que son activité diffère de la quiescence. Par conséquent, quiescence et activité ont des pertinences informatives égales. Le message de l'activité ne peut être accepté comme valable que si l'on peut également se fier au message de la quiescence.
Encore est-il inexact de parler de «message d'activité» et de «message de quiescence». En effet, il ne faut jamais perdre de vue que l'information est une transformation de différences; nous ferions donc mieux d'appeler tel message «activité-non-quiescence», et tel autre «quiescence-non-activité».
G. Bateson, «La cybernétique du “soi”: une théorie de l'alcoolisme», dans Vers une écologie de l'esprit, tome I, Le Seuil, Paris, 1977.

D'habitude j'en cite un bloc moins important, en général je me contente de la partie qui va du paragraphe «Ainsi, dans aucun système qui fait preuve de caractéristiques “mentales” […]» au paragraphe «Mais ce n'est pas ainsi qu'un Occidental moyen considérera la séquence […]». Ici, je voulais vous faire apprécier tout le déroulé de ces considérations. Mais, tout ce texte vaut la lecture – et tous ceux écrits par Bateson. Je serais vous, j'irais lire le texte en question, qui est donc, “par chance”, présent dans les pages de ce site. Une chance qui ne doit rien au hasard, cependant…

Cette question du “soi” est très intéressante: à un point, on peut considérer qu'il y a un seul “soi”, qu'on peut appeler “Dieu”, ou “l'univers”, ou “la nature”, ou “le Grand Tout”, bref, l'ensemble de la réalité perceptible; à un autre point, on peut considérer que la moindre particule est un “soi” avec son autonomie et son rapport propre aux autres particules. Entre ces deux extrêmes, les limites d'un “soi” sont fixées de manière arbitraire et variable. Je ne dirai pas, car ce serait mentir, que j'ai «toujours» eu une approche cybernétique de ma réalité, cependant j'ai de longue date, et assurément depuis au moins un quart de siècle, la perception de n'être pas un “soi” limité à mon individu mais un élément dans un ensemble plus vaste que moi et variable selon les circonstances; certes, j'ai une “identité” déterminée et déterminable à tout instant mais ne suis pas indépendant de la réalité qui m'environne, et, selon le moment et mon activité me relie diversement à cette réalité. Par exemple, le moment supposé de plus grande «solipsicité» (si dire se peut), selon le dogme courant sur les «créateurs», “l'auteur seul devant sa page blanche” (ou son écran vide) est au contraire, pour moi, celui de ma plus grande relation au monde: je n'écris pas «pour moi» et «par moi» mais «pour l'univers» et «par la société». Cela ne signifie pas que je me croie «investi d'une mission universelle» ni que je considère ne pas être «l'auteur du texte», de fait l'entité qui produit la page que vous lisez est l'être déterminable comme “Olivier Hammam”, avec sa propre histoire, ses compétences personnelles, et toutes les caractéristiques qui font de chaque être humain un individu singulier, de fait je n'ai pas dans l'esprit (au sens restreint) que mes textes, dont celui-ci, sont appelés à un destin formidable lorsque je les produis, simplement, d'une part j'ai la conscience de ne rien faire de plus que de rendre à la société un service qu'elle a contribué à me rendre apte à le réaliser, de n'être, comme auteur, guère plus que le point de convergence fortuit d'une certaine capacité, celle de livrer des analyses assez consistantes de la réalité, de l'autre j'ai aussi conscience à la fois de la singularité de ce travail et de son insertion dans l'ensemble indivisible des processus sociaux définissables comme, disons, «la sociologie».


Les humains ont une particularité propre à l'espèce, la conscience d'être et celle de n'être pas seuls à être. C'est très avantageux: contrairement aux autres êtres, nous ne sommes pas limités à la conscience de notre réalité immédiate. C'est avantageux parce que ça nous permet de planifier la réalisation d'opérations «inutiles» de manière immédiate mais très utiles de manière différée. Par exemple, construire un bateau en France, le metre à la mer et traverser la Méditerranée pour aller chercher du pétrole en Arabie ou en Iran, le ramener en France et lui trouver un usage qui améliorera le bien-être de la population française. Par exemple, faire pousser des chênes avec l'idée que dans deux ou trois siècles d'autres en auront l'usage. Par exemple, inventer des moyens de «conserver et diffuser la mémoire» pour qu'un individu qui imagine quelque chose de neuf puisse le communiquer partout et pour tous. Autant qu'on le sache, les humains sont actuellement la seule espèce dont «le groupe» inclut l'ensemble des représentants de l'espèce et la seule dont «l'écosystème» s'étend à l'ensemble de la biosphère – et même un peu au-delà… Ce qui a donc de grands avantages, mais aussi de grands inconvénients.

Le principal inconvénient est que nous sommes aussi des animaux. Je souligne le mot “aussi” car il me semble important bien spécifier que les deux caractéristiques sont indépendantes, et ne se réunissent que par la circonstance qu'elles se réalisent dans le même point de l'univers, sans plus. Pour comparaison, nous sommes aussi un composé chimique complexe, avec environ 40% d'atomes d'hydrogène, 20% à 25% d'oxygène, 20% à 25% de carbone, environ 20% d'un peu tout dont encore assez d'azote. Que ce composé chimique se réalise au même endroit de l'univers que l'individu humain est circonstanciel, preuve en est que l'individu que je suis aujourd'hui est «le même être humain» que celui que je fus il y a dix, vingt ou trente ans, alors que le composé chimique que je suis n'est pas celui d'il y a dix, vingt ou trente ans.

Comme animaux, les humains sont vraiment particuliers: à la naissance nous sommes «non finis», des sortes de prématurés. Ça porte même un nom, la néoténie, que le Trésor de la Langue française définit ainsi:

«Chez certaines espèces animales, modification évolutive se traduisant par la persistance de formes larvaires ou de caractéristiques d'un stade inférieur de développement, alors que la capacité reproductrice existe; conséquence de cette modification consistant en l'incorporation de traits juvéniles dans les stades adultes».

Je ne résiste pas au plaisir de vous donner la citation de Jean Rostand là-dessus:

«Il y a apparence que le processus de néoténie (...) a pris une large part dans l'évolution des êtres vivants (...). On tend à lui attribuer la genèse de force traits qui caractérisent notre espèce; l'homme, en effet, ressemble à un embryon de singe par la glabreté et la couleur claire de la peau, par la grosseur relative des hémisphères cérébraux, par l'aplatissement de la face, etc.»

Nous ne sommes pas uniques, mais il y a peu d'espèces de mammifères de notre genre, outre les marsupiaux qui, pour le coup, naissent strictement à l'état prématuré, on ne voit cela que parmi les prédateurs et chez quelques omnivores. Sans le certifier, il me semble qu'une caractéristique est propre à l'espèce, le fait de naître (presque ?) tous sans dents. Presque entre parenthèses et avec interrogation car il me semble qu'il arrive parfois qu'un humain ait une dentition à la naissance, mais je ne le certifierai pas. Ce fait de naître «non fini» n'est pas anecdotique, c'est la logique même de l'espèce, la particularité qui permet aux humains d'être ce qu'ils sont. Je l'écrivais dans un autre texte, si les rejetons d'autres espèces ont des chances très limitées de survie au cas où ils seraient séparés de leurs parents à la naissance, pour les humains c'est plus radical: ils n'en ont aucune. L'être humain nouveau-né est totalement incapable d'une action autonome et dépourvu de quelque «instinct de survie» que ce soit. Il a une pulsion de vie, mais pas aucun instinct de (sur)vie. Pour exemple, si vous séparez un chiot ou un chaton nouveaux-nés de leur mère, ils vont se mettre à ramper pour essayer de rencontrer une «source de vie»; ça ne veut pas dire qu'il y arriveront, mais du moins ils ont ce réflexe inné de la rechercher; faites la même chose avec un humain, il vagira mais n'aura pas le réflexe inné de tenter de se déplacer pour remédier au problème.

Incidemment, j'ai écrit le paragraphe précedent avant de connaître la citation de Rostand, et même, le terme “néoténie”, c'est le fruit d'un hasard heureux (mais je ne crois pas au hasard) qui me le fit découvrir il n'y a que quelques minutes à cette heure (le 25/04/2005 à 18:22) dans un article du quotidien Le Monde qui parle d'un bouquin traitant d'un sujet autour duquel je tourne dans ces lignes: la “preuve de l'existence de Dieu”. Enfin, ce n'est pas vraiment ça, je sais que cette preuve est impossible car je sais que “Dieu” n'existe pas, mais en même temps je comprends comment le concept a pu s'élaborer. Tiens ben, on va faire plus simple, voici le passage intéressant de l'article:

«Tout autre est le ton de Dany-Robert Dufour – enjoué, proche, teinté d'humour, de gouaille, parfois d'effets de mode. Pourtant, sa préoccupation de départ est en partie la même: "On ne peut pas, sans grand dommage, écrit-il, évacuer la question de Dieu". Paradoxe: ce philosophe précise qu'il est résolument athée mais qu'il lui faut rouvrir le dossier, largement délaissé depuis deux siècles, des preuves logiques de l'existence de Dieu. Il annonce donc sa découverte d'une "preuve ultime". La voici, au plus bref: la néoténie rend Dieu inéluctable. Explication: on dénomme "néoténie", en biologie, le fait que les individus de l'espèce humaine naissent "prématurés", immatures, incapables de subvenir à leurs besoins. Leur développement physique et psychique nécessite une longue période de socialisation. Pour se développer, ajoute le philosophe, l'homme a besoin d'êtres "symboliques", appartenant à une espèce inventée. Conclusion: "L'homme, de par sa constitution, croit en Dieu comme le chien" croit "en l'homme (...). Dieu est la supposition nécessaire du néotène humain".
Parler de "preuve de l'existence de Dieu", en l'occurrence, est un abus de langage. Les démonstrations classiques prétendaient établir une existence réelle, indépendante de notre esprit, "pour de vrai", comme diraient les enfants. Affirmer que Dieu est une illusion inévitable, constitutivement liée à notre condition, est à l'évidence une autre histoire... Dany-Robert Dufour envisage ensuite, à grand renfort de références esthétiques et lacaniennes, que l'espèce humaine puisse décider d'en finir avec sa condition ancienne et devienne biologiquement autre, en échappant à la néoténie, dès qu'elle en aura les moyens. Ce serait presque déjà le cas – ce qui reste à établir. Cette situation serait très inquiétante – cela demeure à démontrer».

L'auteur de l'article (Roger-Pol Droit), bien qu'“avec un ton enjoué, proche, teinté d'humour”, ne semble pas croire en l'inexistence de Dieu, ou croit qu'on peut prouver son inexistence: pourquoi vouloir une “preuve” permettant d'«établir une existence réelle» ? Et pourquoi dire que celle-ci «est un abus de langage» ? Comme je l'écrivais plus haut, «on peut considérer qu'il y a un seul “soi”, qu'on peut appeler “Dieu”, ou “l'univers”, ou “la nature”, ou “le Grand Tout”, bref, l'ensemble de la réalité perceptible»; ceci n'est pas une “preuve de l'existence de Dieu”, mais va dans le sens de Dufour: nul besoin de croire en Dieu pour croire en la validité de la notion, donc «prouver» son existence en prouvant la nécessité de la croyance en un “être supérieur” – ici, l'une au moins des personnes qui font votre éducation – pour qu'un humain devienne humain est aussi consistant que le pari de Pascal, et ne diffère guère de la “preuve” produite par Descartes, qui se résume pour l'essentiel en: la preuve que Dieu existe est le fait qu'on dise qu'il existe… Descartes, qui n'était pas un imbécile et surtout qui connaissait bien ses classiques, ne pouvait à l'évidence méconnaître le fait qu'une preuve tautologique n'a jamais rien prouvé.


[1] Je vous renvoie au texte – en cours de rédaction, au 04/02/2004 – intitulé «Les juifs, ou Juifs», qu'on lira en suivant ce lien, pour voir ce que j'entends par «les Juifs», «la judaïté», «l'anti-judaïsme», «l'antisémite» dans ce contexte. Pour faire bref et vous éviter d'y aller voir, j'use de ces termes pour désigner tout processus fantasmatique de désignation stigmatisante d'un groupe, choisi pour son appartenance supposée ou avérée à telle origine, religion, idéologie. Je désigne ce phénomène par «anti-judaïsme» et ce groupe par «les Juifs» pour l'évidente raison que les Juifs en tant que tels sont le paradigme de ce genre de chose depuis au moins sept ou huit siècles en Europe. «Les Juifs» sont, dira-t-on, le groupe qu'on désignera comme créateur du désordre dans les périodes troublées.
[2] Il est injuste d'attribuer à la commission le cuir «mains de fatimah», du à Jacques Chirac. Dans le rapport figurent d'ailleurs le cuir, en tant que citation littérale de l'expression présidentielle, et le terme exact (main de fatma) dans la partie «recommandations» propre à la commission.
[3] Incidemment, le premier motif de Charles pour rompre ses obligations envers Louis venait probablement de son désir d'accéder à la fonction impériale: comme féal de Louis, il était en situation défavorable pour cela, bien que ses possessions directes et les obligations dont il était le récipiendaire excédassent de beaucoup celles de son suzerain; en rompant cette obligation et, dans le même mouvement, en reprenant pour lui certains liens allant vers le roi de France, il aurait acquis une «puissance électorale» qui le mettait en excellente position pour devenir empereur.
[4] Un discours habituel des partisans de ce traité est qu'il fut composé «publiquement et dans la transparence», ce qui est assez faux: certes les débats furent publics, mais ni vous ni moi ne savions que cette “convention” était en train de nous concocter une supposée Constitution, ce n'est qu'à la fin qu'on nous présenta la chose ainsi, et à ce moment-là, le texte était déjà devenu suffisament long, complexe et compliqué, pour n'être plus analysable de manière évidente. Pour que les citoyens soient en mesure de contrôler le processus, il faut à l'évidence qu'ils sachent par avance qu'une certaine assemblée est constituante.