Pourquoi et comment on en vient à écrire à plusieurs ?

 D ans Le Monde en date du 3 avril 2004 est parue l'une de ces sempiternelles «tribunes libres» cosignées par des personnes à la réputation bien établie — ce qui est gage de qualité, imaginera-t-on… Dans notre cas, les auteurs sont Pascal Bruckner, Iannis Iannanakis et Michèle Tribalat; désolé pour le deuxième mais son nom m'est parfaitement inconnu. Il est présenté comme «politologue», ce qui ne signifie pas grand chose. Tiens, avant d'aller plus loin, je vais chercher sur Internet quelques informations sur le bonhomme. Pour l'heure, le mieux que je puisse dire est qu'il a quelque lien avec la Grèce…


Chou blanc: les seules mentions d'un Iannanakis correspondent à la citation de cette tribune libre (note ultérieure: dont désormais cette page-ci…). Ça n'implique rien sur la qualité du gars, par contre, il est à parier que s'il n'avait pas comme co-rédacteurs Bruckner et Tribalat, il n'aurait jamais été publié par Le Monde, qui réserve ses pages «Point de vue» à des sommités au nom évocateur ou à des amis de la rédaction. Revenons à notre sujet.


Donc, une tribune libre. Le titre est explicite: «Le cheikh Yassine, faux martyr, vrai coupable». Il y a trois grandes catégories de tribunes libres: celles dont le titre intrigue, celles dont le titre attire, celles dont le titre suffit et dissuade de lire le reste. Ce texte ne tombe pas dans le vide: quand Le Monde le publie, les personnes qui suivent les informations ne peuvent manquer de savoir qui est Yassine, ni ce qui s'est dit un peu partout dans le monde, suite à sa mort prématurée. Résultat, ce titre indique assez clairement que nos auteurs vont s'attacher à démontrer que toutes les réactions d'indignation suite à son assassinat, ce n'était pas bien, hein ? nos responsables politiques sont des irresponsables qui feraient mieux de condamner les méchants poseurs de bombe que de chercher des crosses aux gentils assassineurs «ciblés». Remarquez, la simple présence parmi les auteurs de Pascal Bruckner suffit à savoir, quel que serait le titre, quel que serait le sujet, qu'on aura une nouvelle fois droit au discours sur les Occidentaux qui feraient mieux de balayer devant leur porte et surtout devant celle des autres plutôt que de se battre la coulpe. La décadence, mon cher…

J'arrête là. Si vous désirez vous faire une idée de la chose, ce texte est disponible ici même, mais en fait, ça n'a pas tant d'importance. Mon sujet est: comment un texte qui a toutes les caractéristiques qu'on attendrait d'une production à auteur seul ou au plus double peut être signé par trois auteurs ou plus ? La réponse me semble: il y a un à deux auteurs, les autres étant essentiellement des signataires. On a par exemple le cas du texte intitulé «Manifeste pour une pensée libre» paru dans L'Express du 28 novembre 2002 et signé par Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Pierre Manent, Philippe Muray, Pierre-André Taguieff, Shmuel Trigano et Paul Yonnet. Cela se rapportait à la désormais bien oubliée querelle sur «les nouveaux réactionnaires», dont je me demande encore aujourd'hui pourquoi elle fit tant de bruit en son temps… Lisant ce texte en le mettant en rapport avec une interview d'Alain Finkielkraut et une «tribune libre» de Pierre-André Taguieff parues dans Le Figaro des 14 et 27 novembre 2002, on verra que la plus grande partie de ce «Manifeste» consiste en la reprise des arguments développés par ces deux auteurs, le reste consistant en le rappel des obsessions de MM. Taguieff et Finkielkraut[1]. Conclusion, les cinq autres signataires n'ont donc guère fait plus que signer. Autre cas, le manifeste paru


[1] Pour vérification, vous pouvez consulter un petit dossier sur cette polémique, composé à l'époque de ce délit de lèse-intellectualisme de droite, dossier où vous retrouverez les trois textes mentionnés.