L’Anathème, une arme vaine ?

Début: 02/03/02 03:41

 C ertains sondages ne sont jamais menés, par exemple, j’attends encore le Grand Sondage sur cette question:

Concernant le Candidat à la Présidentielle Lionel Jospin, pensez-vous
que le fait d’être un ancien trotskiste est:

Très favorable
Plutôt favorable
Sans effet
Plutôt défavorable
Très défavorable
Sans importance
Sans opinion

Pourquoi ? On sonde “l’Opinion” à propos de tout et de n’importe quoi. Par exemple, l’hebdomadaire VSD a fait demander “aux Français”:

“De manière générale, en écoutant et en voyant les hommes politiques
réagir dans les médias à propos [des] événements [de New-York et de
Toulouse], avez-vous le sentiment qu'ils

vous informent
vous rassurent
sont proches de vos préoccupations quotidiennes”[1]),

Alors, pourquoi pas un sondage sur le “trotskisme”, passé, présent ou futur, réel ou supposé, de Lionel Jospin ? Parce que les sondeurs savent que, face à l’anathème, on reçoit des réponses très insatisfai­santes. Y compris (surtout ?) avec les questions supposées consen­suelles. Alors, sur une telle question, avec un “panel” pour lequel très probablement le “trotskisme”, ça ne signifie pas grand chose… La question suivante serait:

Pensez-vous que, pour améliorer la société, le trotskisme est:

Très favorable
Plutôt favorable
Plutôt défavorable
Très défavorable
Sans importance
Sans opinion

La troisième question serait:

Savez-vous quelles sont les idées de base du trotskisme ?

Oui
Non
Sans opinion
Ne se prononce pas

Probablement, vous pensez que je caricature, les sondages ça n’est pas aussi ridicule, on pose aux gens des questions qui ont du sens. Considérez celui réalisé par l’institut CSA auprès du fameux “échantillon représentatif de (X) personnes” (1.000, ici) et publié par Aujourd’hui en France du vendredi 23 janvier 2002, et annoncé (“analysé”) ainsi en une:

Les Français s’énervent.
65% d’entre eux veulent que Chirac et Jospin déclarent rapidement leur candidature;
60% ne souhaitent pas un duel Chirac-Jospin au second tour;
54% ne sont pas satisfaits de la façon dont se déroule le débat”.

Voici les questions à la base de cette “analyse”, précédées du titre que leur adjoint Aujourd’hui:

Vivement que le débat commence!
Souhaitez-vous que Jacques Chirac et Lionel Jospin déclarent leur candidature et exposent leur projet le plus tôt possible ? D’ici à un mois ? Le plus tard possible ?

Le désir d’un “troisième homme”.
Au second tour, souhaitez-vous un duel entre Jacques Chirac et Lionel Jospin ou un duel entre l’un de ces deux candidats et un “troisième homme” ?

Les Français ne sont pas contents.
Le 21 avril prochain aura lieu le premier tour de l’élection présidentielle. Êtes-vous plutôt satisfait ou plutôt mécontent de la façon dont se déroule la campagne ?”

Chose notable, Aujourd’hui prend bien soin de ne pas mettre en valeur la quatrième question, complémentaire de la troisième, qui tend à modérer nettement la valeur des réponses aux trois autres:

Les problèmes sont escamotés.
Pour quelles raisons n’êtes-vous pas satisfait ?
Les vrais problèmes ne sont pas abordés71%
Les candidats ne répondent pas à nos attentes38%
La non-candidature de Jacques Chirac et Lionel Jospin empêche le débat25%
Il n’y a pas assez de nouveaux candidats17%

Remarquablement, “l’analyste” de service, un certain Bruno Seznec, ne la commente pas, sinon pour noter que, “au total, un quart des personnes interrogées estiment (sic) que “la non candidature de Jacques Chirac et Lionel Jospin empêche le débat””.

J’ai fait ailleurs la critique de ce (sic) “sondage”, pour constater d’abord que, comme l’on dit, “la réponse est dans la question” – au moins pour les trois qui sont mises en valeur[2] –, ensuite que la question sur les déclarations de candidatures aurait mérité d’en former au moins trois (une pour chaque candidat, une “QCM”, et même, une question ouverte, pour savoir pourquoi on souhaite/ne souhaite pas que…), que celle sur “la façon dont se déroule la campagne” est plus que les deux autres le genre où l’on connaît d’avance le résultat (pas content), celle sur le “troisième homme” est l’évidence même, puisque plus de 50% des sondés répondent qu’ils voteront pour un autre candidat que ces deux là, et que prévisiblement une partie au moins de ceux qui se prononcent pour eux ne souhaite pas la présence de “l’autre”, enfin, les “analyses”, les commentaires et l’accroche sont plus que douteux, comment dire ? Quelques peu orientés – autant que le “sondage”. ne connaîtrait-on la proverbiale honnêteté des gens de presse, on croirait presque qu’Aujourd’hui a quelque peu cherché à influencer “l’opinion” et surtout, “les décideurs”[3]. On le croirait…

Tout ceci nous éloigne du titre de mon propos, l’anathème. Enfin, pas tout-à-fait, en ce sens que le (sic) sondage d’Aujourd’hui est, dira-t-on, un anathème (plus ou moins) déguisé, le quotidien, pour des raisons que j’ignore, a envie que les deux candidats putatifs (au moment du [sic] sondage) se déclarent[4], du moins, et assez sensiblement, ça le dépite de voir Jacques et Lionel tarder d’entrer en campagne, cela tellement qu’il en vient à commander une “enquête d’opinion” si orientée qu’elle ne peut qu’aboutir aux résultats obtenus à partir desquels se développe tout un discours en forme d’invectives aux candidats non déclarés: en sous-titre, “Près de deux Français sur trois en ont assez des coquetteries du président et du Premier ministre”; dans l’article de “commentaires”, écrit à deux mains (Dominique de Montvalon et Bernard Mazières), c’est un florilège: “Interrogés, les français éprouvent en effet un formidable ras-le-bol” (et quand on ne les interroge pas, probablement ils éprouvent une “formidable” indifférence à la question…); “Ils en ont assez que le président et son Premier ministre, jouant au chat et à la souris, renvoient à… plus tard leur entrée officielle en campagne”; “Près de deux Français sur trois (65%) réclament, du coup, que les deux “têtes” de l’exécutif entrent dans l’arène sans plus tarder, parlent vrai, en finissent avec les non-dits et s’affrontent” (sont-ce “les Français” ou nos auteurs qui “réclament” ?); “Chirac et Jospin ont commencé à comprendre le message”; et, cerise sur le gâteau, la dernière phrase, qui illustre mon diagnostic sur la “sportivité” des élections: “Les Français n’ont pas attendu sept ans pour n’avoir droit qu’à un simple sprint”. Pour conclure, un passage savoureux: “Cinquante-quatre pour cent des sondés se déclarent insatisfaits par la tournure que prend cette non-campagne, qui exaspère Hue comme Madelin, Bayrou comme Laguiller. Et qui fait les beaux jours de Chevènement […]. Et une majorité de sondés s’agace que les questions de look ou de marketing occupent tant de place, qu’on en soit déjà à supputer qui sera le prochain locataire de Matignon, que les jeux du microcosme prévalent à ce point”. Un sommet de tartuferie: qui se fixe sur les “questions de look et de marketing” ? Qui en est à “supputer qui sera le prochain locataire de Matignon” ? Qui fait ses choux gras des “jeux du microcosme” ? Mais oui, votre quotidien favori.

Et dans ce jeu, Aujourd’hui/Le Parisien n’est pas le dernier, au hasard, titres “politiques” du quotidien: le 28 janvier, “Présidentielle:Le duel est lancé”, avec comme accroche CAMPAGNE. Dans la course (sic) à l’Élysée, ce week-end marque un tournant[5]. Certes, ni Jospin ni Chirac ne sont officiellement candidats. Mais le premier, devant ses amis, a dégainé et affiché son envie de se battre. Quant au second, il a mobilisé ses fidèles à l’Élysée et proclamé que le “débat démocratique” devait maintenant s’engager”; le lendemain, sous le titre “Hommage…”, LA photo, celle qui contribue on ne peut mieux au “débat démocratique” requis par Chirac, où l’on voit Chirac écarter Jospin de “sœur Emmanuelle”; “commentaire”: DÉCORATION. Une religieuse très populaire, fortement engagée dans la lutte contre la pauvreté, cela ne se rate pas. C’est en tout cas ce que semblent dire le candidat “disponible” (à gauche) et le plus candidat des non-candidats (à droite) à l’occasion de la remise, hier à l’Élysée, de la légion d’honneur à sœur Emmanuelle…”; le 4 février, “Chevènement: ‘Je les battrai tous les deux’”, et ce chapeau: PRÉSIDENTIELLE. Candidat déclaré à la présidence de la République depuis plus de quatre mois, Jean-Pierre Chevènement s’installe au fil des semaines dans le rôle de “troisième homme” [ils y tiennent !]. Il continue de grimper dans les sondages, dépassant aujourd’hui 14% d’intentions de vote. Son discours républicain semble séduire les déçus de la gauche comme ceux de la droite. Et il espère tirer profit, au second tour, du combat Chirac-Jospin que des lieutenants, pressés d’en découdre, ont clairement engagé ce week-end”. Bref, analyse, 0, contribution au “débat démocratique”, 0, discussion des arguments de campagne, 0, par contre, quelques points pour le “look”, le “marketing” (médiatique, ici), les “jeux du microcosme” (médiatico-politique), les “coquetteries”. Merci, Aujourd’hui !

L’anathème, en France – et ailleurs j’imagine –, est un mode quasi normal de “débat démocratique”. Il faut dire que les “grands” candidats – terme signifiant: les candidats ayant droit aux grands titres des médias – ont un problème sérieux, il devient de plus en plus délicat de différencier leurs propositions. D’où, le “débat démocratique” est vite clos, puisque tous ont la même analyse et les mêmes solutions face au “grands” problèmes (pour ceux-ci, même choses que pour les candidats, leur “grandeur” est proportionnelle à la taille des titres de une et à l’étendue de leur traitement dans les médias audiovisuels; pour prendre l’exemple le plus évident de l’époque, “l’insécurité”, ou plus exactement son “sentiment”, est plus proportionnel à l’ampleur de son traitement médiatique qu’à son emprise réelle). Du fait, qu’est-ce qui demeure en matière de “débat démocratico-médiatique”, dès lors que les médias ne s’intéressent qu’à ces “grands” ? Pas grand chose.

La question “Souhaitez-vous que Jacques Chirac et Lionel Jospin déclarent leur candidature et exposent leur projet le plus tôt possible ? D’ici à un mois ? Le plus tard possible ?” n’a pas grand sens, parce que leurs projets, nous les connaissons déjà. Pour Jospin, ce sont les “propositions” présentées par Martine Aubry et approuvées par le PS, pour Chirac, c’est “j’y suis j’y reste”. Aujourd’hui entendrait-il par hasard par “projet”, les promesses de campagnes ?


[1] Remarquez que, dans ce cas, ils n’avaient pas la possibilité, de répondre qu’à la fois ils vous informent, vous rassurent et sont proches de vous, ou de ne rien répondre…
[2] Et même pour la quatrième: très probablement, “échéances électorales” ou non, si l’on demande “aux Français” si “les vrais problèmes sont abordés”, on obtiendra toujours la même réponse, non. Pour la simple et évidente raison qu’il y aura toujours une majorité de personnes à penser que ses “vrais problèmes” ne sont pas pris en compte…
[3] Ce qui réussit pour l’un d’eux, puisque Chirac, suite à ce sondage et surtout suite aux commentaires infinis des “spécialistes”, “analystes” et autres éditorialistes de tous les médias à partir de ce (sic) sondage, précipita quelque peu le mouvement…
Au passage, j’ai entendu et lu ces temps-ci des gloses sans fin – et habituelles – sur la question de savoir si les sondages influencent “l’opinion” quant à ses choix; pour ce qui serait d’une influence directe, je n’ai pas d’avis, en revanche, du fait que “les décideurs”, eux, adaptent leurs comportements en fonction des sondages, il y a bien une influence. Quant à savoir, in fine, en quelle direction, c’est là une toute autre question…
[4] Enfin, que j’ignore… Contrairement aux apparences, nous ne vivons pas vraiment en démocratie, et ce qui devrait, dans une démocratie, être le moment d’un débat d’idées, les élections, se résume en fait à une “guerre des clans”. Les médias, loin de combattre cette tendance, l’alimentent par une approche superficielle et “sportive” (ou guerrière) de la politique vue comme un “combat de champions”; le titre de la première question, “Vivement que le débat commence!”, est indicatif: pour Aujourd’hui, “le débat” consiste apparemment moins à discuter idées et projets de tous les candidats, mais plutôt à compter les points entre Jospin et Chirac, à savourer les “petites phrases”, à distiller les propos vengeurs de l’un ou l’autre clan; quant à contribuer au débat démocratique, vue la constante condescendance (le mépris ?) avec laquelle j’entends régulièrement les responsables de sa rédaction parler de “leurs” lecteurs, je pense qu’ils doivent considérer que, disons, ce n’est pas de leur niveau…
Remarquez, les autres périodiques ne sont souvent pas plus intéressés par la chose, et aussi impatients qu’Aujourd’hui de voir commencer “les choses sérieuses”; titres du lundi 28 janvier 2002, lendemain du week-end où Chirac et Jospin, chacun à sa manière (comploteuse pour le premier, tribunicienne pour le second), se sont un peu plus engagés vers la candidature: Le Figaro, “Chirac-Jospin: petites manœuvres avant le grand duel”; Libération, “Chirac et Jospin accélèrent les préparatifs. ÇA VIENT”; Le Monde, “21 avril 2002: Jacques Chirac: le débat est lancé; Lionel Jospin: changer de président; François Bayrou: en découdre, et vite”; Christine Boutin: Jacques Chirac au second tour”. Vous pouvez le constater, c’est avant tout le débat qui intéresse nos périodiques…
[5] Le “simple sprint” semble être le 400m, puisqu’il y a un “tournant” dans la course…