Viviane Forrester - L’horreur économique PRÉC. SOMM SUIV.

Six


Ici, une parenthèse, mais qui ne nous éloignera pas du «problème des banlieues» ni de ceux dont les versions plus ou moins sciemment falsifiées nous sont distillées comme autant de venins, avec une facilité déconcertante, anesthésiés que nous sommes par le rabâchage des Homais dont c’est la véritable vocation d’assourdir, d’abrutir.

Celle de la culture consiste, en revanche, à susciter, entre autres, la critique de leurs cuistreries imbéciles — et d’en donner les moyens. De faire entendre autre chose au-delà, serait-ce le silence. Apprendre à l’écouter, permettre à ses rumeurs de nous parvenir, percevoir ses langages, laisser sourdre du son, se définir du sens, et du sens inédit, c’est se dégager un peu du caquetage ambiant, être moins piégé dans la redondance, c’est offrir un peu de champ à la pensée.

Penser ne s’apprend certes pas, c’est la chose au monde la mieux partagée, la plus spontanée, la plus organique. Mais celle dont on est le plus détourné. Penser peut se désapprendre. Tout y concourt. S’adonner à la pensée demande même de l’audace alors que tout s’y oppose, et d’abord, souvent, soi ! S’y engager réclame quelque exercice, comme d’oublier les épithètes qui la donnent pour austère, ardue, rebutante, inerte, élitaire, paralysante et d’un ennui sans bornes. Comme de déjouer les ruses qui font croire au clivage de l’intellect et du viscéral, de la pensée et de l’émotion. y parvient-on, cela ressemble diablement au salut ! Et cela peut permettre à chacun de devenir, pour le meilleur ou pour le pire, un habitant de plein droit, autonome, quel que soit son statut. Que cela ne soit guère encouragé ne saurait surprendre.

Car rien n’est plus mobilisateur que la pensée. Loin de figurer une morne démission, elle est l’acte en sa quintessence même. Il n’est d’activité plus subversive qu’elle. Plus redoutée. Plus diffamée aussi, et ce n’est pas un hasard, ce n’est pas anodin: la pensée est politique. Et pas seulement la pensée politique. De loin pas ! Le seul fait de penser est politique. D’où la lutte insidieuse, d’autant plus efficace, menée de nos jours, comme jamais, contre la pensée. Contre la capacité de penser.

Laquelle, pourtant, représente et représentera de plus en plus notre seul recours.

J’ai raconté ailleurs[11], je le résume ici, comment, en 1978, au cours d’un colloque en Autriche, à Graz, toute la salle s’était esclaffée lorsque l’un des orateurs avait demandé au public (très international) s’il connaissait Mallarmé, «un poète français». Ne pas connaître Mallarmé ! Plus tard, un Italien avait pris la parole et s’était indigné de ces rires. n avait à son tour mentionné plusieurs noms propres. «Les connaissez-vous ?» Nous les ignorions tous. C’étaient les noms de marques de mitrailleuses. Il revenait d’un pays qu’il trouvait exemplaire, un pays en guerre civile, où «90% des habitants» connaissaient ces noms; mais 0% celui de Mallarmé. Nous étions donc, nous, élitaires, chichiteux, snobs, en un mot des «intellectuels». Nous n’avions pas le sens des vraies valeurs, les nôtres étaient futiles, narcissiques, étriquées, inutiles. Il existait pourtant des luttes à mener. De l’urgence. Il nous contemplait, écœuré, les yeux pleins de courroux. Humble et penaude — d’autant plus que le thème du colloque n’était autre, opprobre suprême, que «Littérature et principe de plaisir» ! —, la salle l’avait ovationné.

Quelque chose me gênait, j’avais demandé la parole et je m’étais entendue dire qu’il n’était peut-être pas souhaitable de trouver naturel qu’une immense, une gigantesque majorité n’ait d’autre choix que d’ignorer Mallarmé. Majorité qui n’avait pas choisi de ne pas le lire, mais pour qui il n’en était pas question, non plus que de connaître son nom. Alors que notre contempteur lui-même, pour être en mesure de regretter notre érudition, se devait de ne pas y être étranger.

Or, au sein de cette immense majorité de groupes sociaux écartés du nom de Mallarmé existait la même proportion que dans le nôtre — si désastreusement minoritaire — d’hommes et de femmes aptes à lire Mallarmé, à savoir s’ils en avaient ou non le goût. Ils n’avaient pas eu droit, comme nous, à la série de formations, d’informations qui mènent à connaître son existence, et à la liberté de choisir de le lire ou non. Et, l’ayant lu, de l’apprécier ou non.

Si le servant de la mitrailleuse, si les paysans d’Afrique (je m’entendais répéter une liste aujourd’hui surannée, mentionnée par notre ami), les mineurs du Chili, la plupart des OS européens (de nos jours, on dirait les chômeurs[12]) ignoraient tout de Mallarmé, de ce qui conduit à son nom, ce n’était pas de leur plein gré: ils n’y avaient pas accès. Et, de toutes parts, on veillait à ce qu’ils ne pussent l’obtenir. A eux les mitrailleuses ! A d’autres le loisir d’aimer ou non lire Mallarmé.

Or quelque chose changerait enfin (m’entendais-je poursuivre) si les paysans d’Afrique, etc., avaient les moyens de choisir eux-mêmes les objets de leur connaissance, d’en décider en fonction de l’abondance dont nous disposions. Etait-ce une qualité d’ignorer le nom de Mallarmé, mais non celui d’une mitrailleuse ? Nous pouvions tenter d’en décider. Notre ami en décidait pour eux. Eux ne le pouvaient pas. Ils n’avaient pas cette latitude, ce droit. Que nous avions.

Les dirigeants des mouvements politiques de tous bords — ou des deux bords en cas de conflit précis — n’étaient-ils pas plus proches entre eux, plus aptes à des échanges qu’ils ne l’étaient de chacun de leurs partisans, de leurs exécutants — en somme, des servants de mitrailleuses ?

Les systèmes qui, plus ou moins lentement, plus ou moins ostensiblement, plus ou moins tragiquement, mènent à des impasses, seraient bien plus menacés, leurs puissances contrôlées, si Mallarmé avait davantage de lecteurs, potentiels au moins. Et les pouvoirs ne s’y trompent pas. Ils savent bien, eux, où réside le danger. Qu’un régime totalitaire s’impose, ce sont les Mallarmé que, d’instinct, il repère d’abord, qu’il exile ou supprime, même s’ils ont peu d’audience.

Le travail d’un Mallarmé n’est pas élitaire. il tend à briser la gangue dont nous sommes prisonniers. A décrypter la langue, ses signes, ses discours, et à nous rendre par là moins sourds, moins aveugles à ce que l’on s’emploie à nous dissimuler. Il tend à dilater notre espace. A exercer, affiner, assouplir la pensée, qui seule permet la critique, la lucidité, ces armes majeures.

Les mitrailleuses sont violentes, parfois indispensables pour éviter le pire, mais leur violence est prévue, elle fait partie du jeu et sert presque toujours le retour éternel des mêmes changements. On aura déplacé les termes, sans changer l’équation. L’Histoire est faite de ces sursauts. La hiérarchie se porte bien.

Mallarmé lu, cela suppose acquises certaines facultés qui pourraient conduire à certaines maîtrises et, par là, à l’approche de certains droits. Faculté de ne pas répondre au système dans les termes réducteurs seuls offerts par lui, et qui annulent toute contradiction. Faculté de dénoncer la version démente du monde dans laquelle on nous fige, et que les pouvoirs se plaignent d’avoir à charge alors qu’ils l’ont délibérément instaurée.

Mais, pour mieux embrigader, asservir, et cela de quelque bord que soient les pouvoirs, on détourne l’organisme humain de l’exercice ardu, viscéral, dangereux de la pensée, on fuit l’exactitude si rare, sa recherche, afin de mieux manœuvrer les masses. L’exercice de la pensée, réservé à quelques-uns, préservera leur maîtrise.

Mallarmé, m’entendais-je conclure…

C’est alors que dans l’assistance un homme s’est écrié: «Mallarmé is a machine gun !» — Mallarmé est une mitrailleuse !

Et c’était vrai.

Je lui laissai le mot de la fin.




[11] In La Violence du calme, op. cit.
[12] De nos jours, près de vingt ans plus tard, notre ami pourrait poser une autre question. Point ne lui serait besoin pour cela de voyager, il lui suffirait de faire du tourisme dans les agences pour l'emploi. En France, il y ferait connaissance avec une culture spécifique au sein de laquelle naviguent les demandeurs de ces emplois évanescents. Culture à laquelle ils sont seuls ou presque (mais nombreux, de plus en plus nombreux !) initiés. Culture qui se révèle bien plus hermétique qu'aucune page de Stéphane Mallarmé ! Celle des forêts de sigles. «Connaissez-vous, pourrait-il demander, le sens de PAIO, de PAQUE, de RAC, de DDTE, de FSE, de FAS, de AUD, de CDL, parmi tant d'autres ?» Qu'eussiez-vous répondu ?




Viviane Forrester
L'Horreur économique
Fayard

© Librairie Arthème Fayard, 1996.

Dépot légal: novembre 1996
N° d'édition: 9130 — N° d'impression: 36466
ISBN: 2-213-59719-7
35-9719-9/03