Viviane Forrester - L’horreur économique PRÉC. SOMM SUIV.

Huit


Nos systèmes entendent, affirment-ils, reposer pour beaucoup sur cet amour irrépressible des décideurs pour leurs supposés prochains, à défaut de… semblables ! Aussi conjurent-ils l’entreprise de se dire «citoyenne», et «l’entreprise citoyenne», une fois proclamée telle, de se montrer effectivement civique. ns ne l’y obligent pas, il l’y invitent, certains de ses heureux penchants. Ainsi sollicitée, comment envisager un seul instant qu’une fois avertie de ce qui est bien et de ce qui est mal elle n’opte pas pour le bien ?

Saluons au passage le système: l’«entreprise citoyenne» — aucun surréaliste n’eût osé l’inventer !

Toutefois, «citoyenne» ou invitée à le devenir, et supposée pencher pour le bien, l’entreprise se voit offrir ces mille subventions, exonérations, possibilités de contrats avantageux pour elle afin qu’elle embauche. Et ne délocalise pas. Bienveillante, elle prend. N’embauche pas. Délocalise ou menace de le faire si tout ne se passe pas à son gré. Le chômage croît. On recommence.

Mais au nom de quoi, Dieu du ciel, le pays entier crut-il et les autres pays, et les partis de gauche les premiers, et des années durant, que la prospérité des sociétés équivaudrait à celle de la société, que la croissance créerait des emplois ? Et ils le croient encore, s’y efforcent ou du moins le prétendent ! Nous observions en 1980: «Les partis ouvriers exigent le financement par l’Etat d’entreprises privées qui pourront continuer à les exploiter au mieux de leurs profits et produiront tour à tour des emplois, du chômage, selon les fatalités du jour, les cours de la Bourse, le vent des crises et les crises dans le vent»[13].

Il a toujours été prévisible que l’«aide à l’entreprise» ne créerait pas d’emplois, du moins pas, et de très loin, dans les proportions prophétisées. Il y a dix ou quinze ans, développer cela eût été audacieux, on n’avait encore que peu de preuves. C’est devenu une évidence. On n’en persévère pas moins !

Nul ne semble se demander par quelle opération miraculeuse la misère due au chômage se traduit par des avantages consentis sans résultat aux sociétés qui, elles, crient misère alors que, dans l’ensemble, le monde économique se porte fort bien. Et mieux encore d’être ainsi sollicité, choyé en vain, estimé capable de cette bienveillante bonté que l’on attend de lui en vain et qui consisterait à bien vouloir embaucher avec les fonds qui lui sont généreusement attribués pour le faire, tandis que le chômage s’épanouit[14].

Mais pourquoi charger les entreprises d’un fardeau moral auquel elles n’ont pas vocation ? Ce serait aux pouvoirs politiques de les y obliger. Les en «prier» n’est sur elles d’aucun résultat: quelques effets de manches censés donner un gage fort vague au public. Les gouvernements qui susurrent leurs timides suggestions ne sont pas sans savoir qu’en y répondant favorablement elles seraient félonnes à leurs propres intérêts, qui sont toute leur raison d’être et fondent leur déontologie.

Pourquoi, surtout, ne pas faire face à cette réalité: les entreprises n’embauchent pas pour l’excellente raison qu’elles n’en ont pas besoin. C’est cette situation-là qu’il faut affronter, c’est-à-dire, tout simplement, une métamorphose. Quoi de plus impressionnant, de plus... terrifiant et qui demande, pour y faire face, un degré d’imagination surhumain ? Qui en aura le courage ? le génie ?

En attendant, les entreprises bénéficiaires continuent de se débarrasser en masse de leurs effectifs, et c’est tenu pour monnaie courante. Les «restructurations» abondent, aux résonances vigoureuses et constructives, mais qui comprennent avant tout ces fameux «plans sociaux», autrement dit ces licenciements programmés qui cimentent aujourd’hui l’économie; pourquoi se scandaliser au prétexte qu’elles déstructurent, en vérité, des vies entières, des familles, et annulent toute sagesse politique ou économique ? Faudrait-il dénoncer aussi tous ces termes hypocrites, scélérats ? En publier un dictionnaire ?

Répétons-le: la vocation des entreprises n’est pas d’être charitables. La perversité consiste à les présenter comme ces «forces vives» qui suivraient d’abord des impératifs moraux, sociaux, ouverts sur le bien-être général, alors qu’elles ont à suivre un devoir, une éthique, certes, mais qui leur commandent de faire du profit, ce qui est en soi tout à fait licite, juridiquement sans tache. Oui, mais de nos jours, à tort ou à raison, l’emploi représente un facteur négatif, hors de prix, inutilisable, nuisible au profit ! Néfaste.

On ne nous en donne pas moins les «créations de richesses» pour seules capables de mobiliser les «forces vives», et ces forces vives pour seules capables de susciter, grâce à ces richesses, une croissance qui se traduirait aussitôt en emplois. Comme si l’on pouvait ignorer que nous vivons un temps où ce relais pris autrefois par le travail, alors indispensable, n’a plus de raison d’être une fois celui-ci devenu superflu.

L’emploi si chanté, invoqué, bercé de tant d’incantations, n’est tenu par ceux qui pourraient le distribuer que pour un facteur archaïque, pratiquement inutile, source de préjudices, de déficits financiers. La suppression d’emplois devient un mode de gestion des plus en vogue, la variable d’ajustement la plus sûre, une source d’économies prioritaire, un agent essentiel du profit.

Quand en tiendra-t-on compte, non pour s’en indigner ou s’y opposer, mais pour en repérer la logique ? Et, puisque l’on n’a pas la capacité ni la volonté d’aller contre elle, pour au moins cesser d’être dupe et de faire le jeu des propagandes politiques qui bercent de promesses jamais gratuites, ou celui des intérêts économiques qui trouveront encore quelques avantages à tirer de ces situations tant qu’elles ne seront pas mises au clair ? Et pour trouver d’autres voies. Pour quitter celles, périlleuses, sur lesquelles on nous dirige et où d’ailleurs nous nous obstinons.

Combien de temps ceux qui sont éveillés vont-ils faire semblant de dormir ? Quand nous apercevrons-nous, par exemple, que les «richesses» ne se «créent» plus tant à partir de «créations» de biens matériels qu’à partir de spéculations tout à fait abstraites, sans liens — ou fort lâches — avec des investissements productifs ? Les «richesses» mises en vitrine ne sont plus, en grande partie, que de vagues entités qui servent de prétextes au déploiement de «produits dérivés», lesquels n’ont plus grand rapport avec elles.

«Produits dérivés» qui envahissent aujourd’hui l’économie, la réduisent à des jeux de casino, à des pratiques de bookmakers. Les marchés des produits dérivés sont aujourd’hui plus importants que les marchés classiques. Or, cette nouvelle forme d’économie n’investit plus, elle mise. Elle tient de l’ordre du pari, mais de paris sans enjeux réels, où l’on ne mise plus tant sur des valeurs matérielles ou même sur des échanges financiers plus symboliques (mais encore indexés à la source, fût-elle lointaine, sur des actifs réels) que sur des valeurs virtuelles inventées à seule fin de nourrir ses propres jeux. Elle consiste en paris engagés sur les avatars d’affaires qui n’existent pas encore, qui n’existeront peut-être pas. Et, à partir de là, relativement à elles, sur des jeux autour de titres, de dettes, de taux d’intérêt et de change, dès lors détournés de tout sens, relatifs à des projections purement arbitraires, proches de la fantaisie la plus débridée et de prophéties d’ordre parapsychique. Elle consiste surtout en paris engagés sur les résultats de tous ces paris-là. Puis sur les résultats des paris pris sur ces résultats, etc.

Tout un trafic où l’on achète et vend ce qui n’existe pas, où s’échangent non pas des actifs réels ni même des symboles basés sur ces actifs, mais où l’on achète, où l’on vend, par exemple, les risques pris par des contrats à moyen ou long terme et qui sont encore à conclure, ou qui ne sont qu’imaginés; où l’on cède des dettes qui seront à leur tour négociées, revendues, rachetées sans limites; où l’on conclut, le plus souvent de gré à gré, des contrats portant sur du vent, sur des valeurs virtuelles non encore créées mais déjà garanties, qui susciteront d’autres contrats, toujours conclus de gré à gré, portant sur la négociation de ces contrats-là ! Le marché des risques et des dettes permet de se livrer en toute fausse sécurité à ces petites folies.

On négocie sans fin ces garanties sur du virtuel, on trafique autour de ces négociations. Autant de négoces imaginaires, de spéculations sans autre objet ou sujet qu’elles-mêmes et qui forment un immense marché artificiel, acrobatique, basé sur rien, si ce n’est sur lui-même, loin de toute réalité, sinon la sienne, en cercle clos, fictive, imaginée et compliquée sans cesse d’hypothèses débridées à partir desquelles on extrapole. On y spécule à l’infini, en abyme, sur la spéculation. Et sur la spéculation des spéculations. Un marché inconsistant, illusoire, fondé sur des simulacres, mais enraciné là, délirant, halluciné au point d’en être poétique.

«Des options sur des options sur des options», riait à ce propos, tout de même un peu effarouché comme par des enfants terribles, l’ex-chancelier Helmut Schmidt, l’autre soir, sur Arte[15]. Il confirmait que sur ces marchés surréalistes se faisaient «cent fois plus d’échanges» que sur les autres.

Ainsi, cette fameuse économie de marché tenue pour fondamentale, sérieuse, responsable des populations, une puissance en soi — la puissance, en vérité — est mise sous la coupe, prise dans la fièvre, on peut dire la drogue dure de tractations, de manipulations autour de leurs propres traficotages, lesquels débouchent d’ailleurs sur des gains gigantesques, rapides, brutaux, mais qui semblent presque secondaires en regard de l’ivresse opérationnelle, du plaisir maniaque, du pouvoir démentiel, inédit, qu’ils suscitent.

Voilà le sens que prennent les «créations de richesses»: elles deviennent les prétextes lointains, de plus en plus évanescents, superflus eux aussi, à ces opérations obsessionnelles, à ces danses de Saint-Guy dont dépendent de plus en plus la planète, et la vie de chacun.

Ces marchés ne débouchent sur aucune «création de richesses», aucune production réelle. ils ne nécessitent pas même de sites immobiliers. ils n’emploient guère de personnel, puisqu’à la limite il suffit d’un ou de quelques téléphones et ordinateurs pour brasser des marchés virtuels. Or, sur ces marchés, qui n’impliquent pas le travail d’autrui, qui ne sont pas producteurs de biens réels, les entreprises (entre autres) investissent, de plus en plus souvent, de plus en plus de parts de leurs bénéfices, le profit y étant plus rapide, plus important qu’ailleurs, et c’est à permettre de tels jeux néo-financiers, autrement plus fructueux, qu’aboutissent bien souvent les subventions, les avantages concédés afin que ces mêmes entreprises embauchent !

Dans ce contexte, créer des emplois à partir des «créations de richesses» relèverait de l’humanitaire, puisque la croissance (en fait, du seul profit) ne débouche pas sur le dévelop­pement ni même sur l’exploitation de produits terrestres, mais sur ces étranges piétinements oniriques, et certainement pas, et plus du tout sur la nécessité d’un labeur humain, a fortiori d’un labeur accru. Elle représente souvent, en revanche, l’occasion d’installer ou de perfectionner les systèmes technologiques, la robotisation capables de réduire, au contraire, le potentiel humain, donc d’économiser sur le coût salarial.

Des sociétés en plein essor, bénéficiaires, licencient en masse, on le sait. Rien n’est plus avantageux, selon les spécialistes. D’autant qu’on ne leur consent pas moins des «aides à l’emploi», sans leur demander de comptes, sans les obliger en rien à embaucher comme il était prévu. A peine leur insinue-t-on (avec le succès qu’on imagine !) de ne pas employer ces dons inconditionnels à des fins plus avantageuses. Que croyez-vous qu’elles font ?

On se surprend ici à jouer avec des pensées coupables: et si la croissance, loin d’être créatrice d’emplois, créait plutôt leur suppression, dont souvent elle découle ? L’inaptitude flagrante à gérer l’économie sociale ne permet-elle pas, au contraire, une gestion plus rationnelle des marchés financiers ?

Ainsi pouvait-on lire ces jours-ci: «Convaincre les entreprises de participer à l’“effort national pour l’emploi” est une chose, mais décourager les plans de restructuration en est une autre. Pourtant largement bénéficiaires en 1995[16], des fleurons de l’industrie comme Renault, IBM, GEC-Alsthom, Total ou Danone ont planifié de sérieuses réductions de personnel pour 1996... Sans compter les plans sociaux qui sommeillent.» Dans quelle presse syndicale ou de gauche trouve-t-on ces propos subversifs ? Eh bien... dans Paris Match[17] !

A la fin des années 70 et dans les années 80 — mais cela se poursuit —, l’entreprise était si sacralisée que, pour la préserver ou l’amener à devenir toujours plus florissante, tous les sacrifices valaient. Elle en venait à expliquer doctement qu’afin d’éviter le chômage, il lui fallait licencier. Comment, dès lors, ne pas l’y encourager, et avec émotion ?

Aujourd’hui, toujours prête à se sacrifier, elle fait mieux: elle «dégraisse». Cette expression, dont on appréciera l’élégance, signifie supprimer la mauvaise graisse que sont censés représenter des femmes et des hommes qui travaillent. Oh, la question n’est pas de les supprimer, eux: faire de leur graisse du savon, de leur peau des abat-jour, serait de mauvais goût, démodé, pas dans l’air du temps; on ne supprime que leur travail, ce qui les met après tout dans le vent. Chômeurs ? n faut savoir être de son époque.

Savoir surtout prendre ses responsabilités. «Dégraisser», économiser sur le coût de l’emploi, représente l’un des meilleurs facteurs d’économies. Dans le même discours, combien d’hommes politiques, de dirigeants d’entreprises, jurent de créer des emplois et se vantent de réduire les effectifs !

Au cours d’une table ronde réunie dans l’enceinte du Sénat[18], M. Loïc Le Floch-Prigent[19] souhaitait à ce propos que l’on cesse, au sein des entreprises, «de valoriser les diminutions d’emploi», considérant — et démontrant de la sorte — que c’est chose courante, un procédé routinier.

Le non-travail des non-salariés représente, en fait, une plus-value pour les entreprises, donc une contribution aux célèbres «créations de richesses», un bénéfice en quelque sorte pour ceux qui ne les emploient pas ou, surtout, qui ne les emploient plus. Ne serait-il pas juste que leur revienne une part du profit généré par leur absence, une part des intérêts acquis à ne pas les employer ?

Mais ces économies sur le coût du travail ne sont-elles pas supposées déboucher sur des possibilités accrues de favoriser quelques-unes des incontournables «créations de richesses» dispensatrices, c’est bien connu, d’emplois ? Remarquer que les richesses ainsi créées n’ont pour effet que d’accroître quelques fortunes serait vraiment mesquin.

Alors que les décideurs, les dirigeants d’entreprises sont si généreux ! Prenons-en de la graine, écoutons l’un d’eux, c’est à la radio[20]: les entreprises ont, selon lui, une mission à laquelle il s’agit de donner un sens, et ce sera, nous annonce-t-il, le «sens de l’humain». Rien de surprenant: l’entreprise est «citoyenne», il le confirme; sa seule loi: le «civisme». Elle mène une guerre économique, et c’est «une guerre pour l’emploi». Il remarque néanmoins qu’«une société ne peut partager que les richesses qu’elle produit». (L’auditeur songe alors qu’elle peut aussi ne pas les partager !) Notre humaniste observe tout de même qu’il existe «une logique de la rentabilité à ne pas oublier». De ce fait, «embaucher pour embaucher» ? Le voici perplexe, fort dubitatif. Il décide: «Quand la croissance permettra le recrutement». Il ne dit pas quel degré de croissance autorisera ce geste valeureux, mais il semble soudain plus gai, décidément davantage à son affaire. On entend: «Gagner des marchés, être plus productif»; il s’anime jusqu’à donner une recette: «Alléger l’entreprise». Sa voix sonne allègre à présent, prolixe, elle chante: «Coût horaire diminué… charges sociales allégées… protection sociale aussi…»

Ou bien, toujours sur les ondes[21], c’est le président du CNPF, le patron des «forces vives» de ce pays, qui, à propos d’avantages récemment consentis (offerts avec enthousias­me, plutôt) à ses troupes afin toujours qu’elles embauchent, se montre réticent non à accepter d’en profiter, ce qu’avec ses ouailles il s’apprête à faire, mais à ce qui leur est demandé (timidement suggéré, plutôt) en retour. Assez scandalisé, il finit par admettre que chez Untel, dans telle entreprise, on pourra peut-être, grâce aux subventions accordées pour embaucher, «faire l’effort de diminuer un peu le taux de licenciement annuel, qui est de 5%» ! D’ailleurs, «parler de contrepartie en ce domaine dénote une mauvaise compréhension de la réalité économique»[22]. Mais, toujours à la radio, il suggère plutôt de «réduire les dépenses publiques au lieu d’imposer les entreprises, qui créent de l’emploi». Il estime que «ce n’est pas à la justice de s’occuper des licenciements… Sur le reclassement, laissez-nous faire comme nous l’entendons». Et de reconnaître enfin qu’il existe des «moments politiques où il n’est pas opportun d’annoncer des plans sociaux», alors qu’il est cependant «nécessaire de dégraisser pour s’adapter à la situation mondiale». On s’en doutait un peu.

Mais ces élans altruistes sont eux-mêmes encadrés, et même déterminés, commandés par des organisations mondiales (Banque mondiale, OCDE, FMI, entre autres) qui ont la haute main sur l’économie planétaire, c’est-à-dire sur la vie politique des nations, cela, en harmonie avec les puissances économiques privées, lesquelles sont en vérité bien plus en accord entre elles qu’en compétition !

Tandis que les nations et leurs classes politiques semblent si chagrines en raison du chômage et se proclament ardemment mobilisées contre lui, qui les obsède nuit et jour, l’OCDE publie dans un rapport[23] une opinion plus… nuancée: «Pour obtenir un ajustement donné des salaires, il faudra un niveau plus élevé du chômage conjoncturel», y déclare-t-on.

Toujours dans la même verve fraternelle et conviviale, on y précise, comme on donnerait dans la presse du cœur la recette pour attirer et garder l’homme ou la femme de sa vie: «L’empressement des travailleurs à accepter des emplois faiblement rémunérés dépend en partie de la générosité relative des prestations de chômage... il y a lieu, dans tous les pays, de raccourcir la durée des droits lorsqu’elle est trop longue ou de rendre les conditions d’admission plus strictes»[24]. Voilà qui est parler. Les puissances économiques privées, internationales, multinationales, transnationales, ne s’encombrent pas du souci de plaire, hantise des pouvoirs politiques. On ne fait pas de charme ici, on ne lance pas d’œillades à des électorats. Pas de papotage, d’états d’âme; pas de maquillage. On joue cartes sur table, entre soi. Le but: aller à l’essentiel. Comment gérer le profit ? Comment le susciter ? Comment faire fonctionner l’entreprise planétaire au bénéfice des «forces vives» unies ?

Ainsi, la Banque mondiale va droit au fait, sans manières ni circonlocutions: «Une flexibilité accrue du marché du travail — en dépit de sa mauvaise réputation, le mot étant un euphémisme renvoyant à des baisses de salaire et à des licenciements — est essentielle pour toutes les régions entreprenant des réformes en profondeur». Le FMI renchérit: «Il ne faut pas que les gouvernements européens laissent les craintes suscitées par les retombées de leur action sur la répartition des revenus les empêcher de se lancer avec audace dans une réforme de fond des marchés du travail. L’assouplissement de ceux-ci passe par la refonte de l’assurance-chômage, du salaire minimum légal et des dispositions qui protègent l’emploi»[25]

Contre les exclus, la bataille gronde. ils tiennent décidément trop de place. Nous le disions plus haut: ils ne sont de loin pas assez exclus. ils agacent.

Mais l’OCDE sait comment s’y prendre avec ces gens qui ne travaillent que poussés au cul par la misère. Son rapport sur l’emploi, sur les «stratégies» préconisées pour obtenir «l’empressement des travailleurs», est, nous l’avons vu, des plus explicites. D’ailleurs, «beaucoup des nouveaux emplois sont à faible productivité […]. Ils ne sont viables qu’assortis d’un salaire très bas»[26]. Mais cela joue sur une gamme infiniment plus large d’emplois, donc «une proportion importante de salariés restera sans emploi, à moins de rendre les marchés du travail plus flexibles, particulièrement en Europe». CQFD !

Autrement dit, les employeurs (qui, il est vrai, n’ont pas pour fonction d’être «sociaux») ne consentent à faire quelques efforts languissants pour embaucher ou pour ne pas licencier des travailleurs que si ces travailleurs sont mis en condition d’accepter n’importe quoi. Ce qui est d’ailleurs la moindre des choses: étant donné l’état dans lequel on les a mis déjà, et celui dont ils sont menacés, ils ne sont pas en mesure de faire les dégoûtés.

il est donc normal de disposer de ces oiseux, de discuter à leur propos sans qu’ils aient accès à ces discussions. Normal encore que ceux qui détiennent la dignité puissent parler à leur place, et puissent envisager de les dresser comme on ferait d’animaux, avec des méthodes efficaces comme celle qui consiste à les inscrire pour leur bien dans une «insécurité» méthodiquement étudiée, délibérément organisée, aux retombées cependant si douloureuses qu’elles peuvent saccager des vies, les abréger parfois.

N’est-ce pas faire acte de charité que de s’occuper d’eux ?

Mais que fait-on d’autre, en vérité ? Chaque instant leur est dédié, chaque acte. n n’est rien dans l’organisation mondiale, mondialisée, globalisée, dérégularisée, déréglementée, délocalisée, flexibilisée, transnationalisée, qui n’agisse en leur défaveur. Rien qui ne milite contre eux.

Ne serait-ce que par cette étrange manie de vouloir à tout prix caser la population dans des emplois inexistants, et des emplois dans une société qui n’en a manifestement plus besoin. Mais de se refuser à chercher des voies autres que celles, si évidemment oblitérées, défuntes, qui prétendent mener encore vers ces emplois, et sont dévastatrices.

Manie de s’acharner à faire se perpétuer le malheur dû aux «horreurs économiques» évoquées par Rimbaud, et de les donner pour un phénomène naturel, antérieur à tous les temps.

Voici la description de la situation aux États-Unis donnée par M. Edmund S. Phelps[27], économiste notoire, auteur, professeur à l’Université de Columbia, un modéré qui analyse sans passion les avantages et les inconvénients des différents modèles de réactions économiques au chômage. Voici d’abord les bienfaits des restructurations qui, grâce à «l’insécurité qui pèse ainsi sur les travailleurs, permettent aux employeurs de réduire leurs coûts salariaux, de créer des emplois […] en particulier dans des activités de services [qui ne sont] pas seulement mal payées, mais précaires».

Voici ensuite toujours décrit par M. Phelps, l’homme idéal dont rêve l’OCDE: «Le salarié américain qui perd son job doit impérativement retrouver un emploi le plus rapidement possible. Les allocations de chômage ne représentent qu’une part très faible de son salaire d’origine. Elle ne lui seront versées que pendant six mois au maximum. Elles ne seront complétées par aucune aide sociale (au logement, à l’éducation...). Bref, il se retrouve nu et ne vit plus que sur ses propres moyens». (On se demande lesquels !) «Il lui faut rapidement trouver et accepter un emploi, même si celui-ci ne correspond pas à ce qu’il recherche». L’ennui, c’est que «pour les travailleurs sans qualification, il est souvent difficile de trouver un emploi, même très mal payé».

Ce que déplore surtout M. Phelps, c’est que «ces chômeurs s’engagent alors dans des activités annexes: ils font la manche, le commerce de la drogue, les petits trafics de la rue. La criminalité se développe. Par ces réseaux, et d’une certaine manière, ils ont créé leur propre “État-providence”». Cela fait nettement désordre, et retient M. Phelps de condamner le système de protection sociale européen, dont l’avantage, selon lui, est d’éviter le degré de délinquance créé par son absence aux États-Unis, mais dont le tort tient à ce qu’il tendrait «à réduire l’incitation à rechercher un emploi».

Nous y voilà encore. Pourtant (et le salarié américain, «incité» à mort, et «nu», en sait, lui, quelque chose), M. Phelps n’ignore point qu’il n’y a pas pléthore d’emplois, qu’il n’yen a pas des multitudes, et que le pire dénuement, la quête la plus farouche ne suffisent pas pour atteindre au moindre quart d’heure laborieux. Que le chômage est endémique, permanent. Qu’être «incité» à chercher du travail, c’est presque toujours l’être à n’en pas trouver. Que cette recherche désespérante et désespérée, d’innombrables chômeurs s’y adonnent avec ce que cela coûte financièrement en timbres, appels téléphoniques, déplacements, pour le plus souvent ne pas même obtenir de réponse. D’ailleurs, étant donné l’évolution démographique, il faudrait pour établir ou rétablir une situation décente sur cette planète, y créer un milliard d’emplois nouveaux dans les dix ans à venir, alors que l’emploi disparaît ! M. Phelps doit savoir que le problème n’est pas d’inciter à chercher un emploi, mais de permettre d’en trouver, puisque c’est le seul schéma qui permet de survivre. A t-il songé à l’alternative: changer ce schéma ?

n sait surtout que ce ne sont pas les «chercheurs» d’emplois qui manquent: ce sont les emplois !

Mais «chercher de l’emploi» doit relever du domaine des occupations pieuses ! Car, que l’on sache, la recherche d’emplois ne crée pas ces emplois ! Avec tous les «incités» qui s’y efforcent, avec tous ceux qui, au cours de ces vaines recherches, en rêvent comme d’un Graal, cela se saurait ! Avec tous ceux qui acceptent ces pis-aller presque toujours précaires et qui leur permettront donc de reprendre bientôt cette recherche si recommandée — ces petits boulots, ces intérims, ces stages, ces formations bidon et autres ersatz de travail où ils se font si souvent exploiter —, avec tous ceux qui s’effondrent, faute d’avoir rien trouvé, si la demande «incitait» des emplois, nous en aurions eu quelque écho !

Mais est-ce vraiment à chercher des emplois introuvables que l’on est «incité» ? Est-ce vraiment là l’enjeu ? Ne serait-ce pas plutôt d’obtenir, pour le peu de travail encore nécessaire, un prix encore plus bas, le plus voisin de rien ? Et, par là, d’accroître l’insatiable profit ? Non sans souligner en passant la culpabilité de victimes jamais assez assidues à mendier ce qu’on leur refuse et qui, d’ailleurs, n’existe plus.

Il serait temps ! M. Gary Becker[28], prix Nobel d’économie, nous tance, déplorant, indigné, «le caractère généreux des prestations sociales» de «certains gouvernements européens» qui ont aussi, «de manière insensée, augmenté le salaire minimum à 37 francs l’heure». Il diagnostique là «une maladie grave», non sans nous avoir averti que «lorsque le travail est cher et les licenciements difficiles, les entreprises sont réticentes à remplacer des travailleurs qui quittent[29] l’entreprise». On s’en doutait. Et l’on se prend à regretter que M. Becker n’ait pu rencontrer la nounou Beppa: nul doute qu’ils eussent échangé, sur les «poules aux œufs d’or», des propos fructueux !

En vérité, ce n’est pas d’incitation à chercher de l’emploi qu’il est question, mais d’incitation à se faire exploiter, à se considérer comme prêt à tout pour ne pas périr de misère, pour ne pas cesser d’être un exclu... mais parce que l’on aura été définitivement éjecté de la vie.

C’est aussi affaiblir, anéantir moralement (physiquement aussi) ceux qui pourraient, autrement, devenir un danger pour la «cohésion sociale».

C’est, surtout, conditionner d’avance au pire les populations qui auront à l’affronter, afin qu’alors, précisément, elles ne l’affrontent pas, mais le subissent, déjà anesthésiées.

Quant au profit, si déterminant, il n’en a pas été fait mention. C’est l’habitude. Comme d’inverser la question, et de prétendre s’intéresser au seul sort de ceux qu’en vérité on n’en finit pas de pressurer, et auxquels il reste de prier que cela se poursuive: entités pressurables, ils sont encore tolérés. Sinon...

Mais rassurons-nous, ils le sont encore, pressurables ! Rappelons-nous comment M. Phelps, un modéré, démontrait que si l’on recherche à tout prix «de l’emploi» devenu inaccessible, et si, en même temps, outre cette quête pénible, outre le manque de ressources, outre la perte (ou la menace de perte) d’un toit, outre le temps passé à se faire jeter, outre le mépris des autres et la dépréciation de soi, outre la vacuité d’un avenir terrifiant, outre le délabrement physique dû à la pénurie, à l’angoisse, outre le couple, la famille fragilisés, souvent éclatés, outre le désespoir — si, outre tout cela, on se trouve en même temps acculé à encore davantage d’ «insécurité», cette fois techniquement prévue, si l’on se retrouve sans aide ou (à la limite) avec une aide calculée pour être insuffisante, du moins plus insuffisante encore, on sera prêt à accepter, supporter, subir n’importe quelle forme d’emploi, à n’importe quel prix, dans n’importe quelles conditions. Voire à n’en même pas trouver.

Or, la seule raison qui puisse «inciter» ses détenteurs à procurer le peu de travail dont ils disposent encore, c’est de pouvoir se procurer, eux, ce travail aux tarifs de misère acceptés par des malheureux coincés dans l’«insécurité». Créer de l’emploi, peut-être, mais créer d’abord cette insécurité ! Ou, mieux encore, aller la chercher là où elle est, sur certains continents.

Bien entendu, parmi les masses dont on aura projeté de sang-froid l’insécurité, seul un maigre pourcentage d’individus bénéficieront de ces emplois au rabais qui ne les sortiront guère de la misère. Pour les autres, ne demeurera que l’insécurité. Et son cortège d’humiliations, de privations, de dangers. L’abréviation de certaines vies.

Le profit, lui, aura profité.




[13] La Violence du calme, op. cit.
[14] En 1958, la France comptait 25 000 chômeurs. Aujourd'hui, en 1996, elle en compte près de 3,5 millions. Ce n'est pas un privilège français, de loin pas. Le phénomène est planétaire. On compte environ 120 millions de chômeurs dans le monde, dont environ 35 millions dans les pays industrialisés; 18 millions en Europe. (Source: Les Coulisses de l'emploi, M. Hassoun, F. Rey, Arléa, 1995).
[15] 8 avril 1996.
[16] Nous soulignons. (N.d.A.)
[17] 21 mars 1996.
[18] Sénat, Salon du livre politique, 13 avril 1996.
[19] Alors PDG de la SNCF.
[20] France-Culture, entretien D. Jamet, J. Bousquet, août 1996.
[21] RTL, 8 juillet 1995.
[22] Tribune Desfossé, 30 mai 1994.
[23] Etude de l'OCDE sur l'emploi, Paris, juin 1994. Cité par Serge Halimi in «Sur les Chantiers de la démolition sociale», Monde diplomatique, juillet 1994.
[24] Banque mondiale, World Department report, workers in an integrating world, Oxford University Presse, 1995. Cité par Jacques Decornoy in «Pour qui chantent les lendemains», Monde diplomatique, septembre 1995.
[25] Bulletin du FMI, 23 mai 1994, cité par Serge Halimi, op. cit.
[26] Bulletin de L'OCDE, juin 1994, cité par Serge Halimi, op. cit.
[27] Le Monde, 12 mars 1996.
[28] Le Monde, 28 mars 1996.
[29] Nous soulignons. On appréciera l'euphémisme ! Par ailleurs, la pensée beckérienne nous laisse particulièrement perplexe lorsque son détenteur déclare: «Si l'impôt, tout comme la mort, est inévitable…» Nous laisserons à la psychanalyse le soin d'interpréter cette étrange assertion. (N.d.A.)




Viviane Forrester
L'Horreur économique
Fayard

© Librairie Arthème Fayard, 1996.

Dépot légal: novembre 1996
N° d'édition: 9130 — N° d'impression: 36466
ISBN: 2-213-59719-7
35-9719-9/03