Viviane Forrester - L’horreur économique PRÉC. SOMM SUIV.

Douze


Ainsi, tacitement menacés, nous immobilise-t-on dans des espaces sociaux condamnés, ces lieux anachroniques qui s'autodétruisent mais où nous sommes si éperdument, si étrangement désireux de demeurer, tandis que l'avenir s'organise sous nos yeux en fonction de notre absence déjà plus ou moins sciemment programmée.

Cela, nous faisons tout au monde pour l'ignorer. Tout plutôt que de percevoir cette mise à l'écart de plus en plus systématique, cette relégation au sein d'un système qui se désintègre tandis que prend place un âge contemporain qui ne nous est pas synchrone. Tout, plutôt que d'enregistrer le hiatus instauré entre une économie de marché, devenue propriétaire exclusive de ce monde, et ceux qui habitent ce monde, prisonniers de sa géographie. Tout, plutôt que de tenir cette solution de continuité pour réelle, d'autant que dirigeants et stratèges du régime nouveau (qui n'est pas déclaré) nous adressent, par l'intennédiaire de la classe politique, quelques discours répondant encore à nos codes et dont la redondance nous berce, nous rassure.

Or, si les maîtres de cette économie persistent à ruiner ce qui n'est déjà plus que ruines, à exploiter les vestiges d'une ère disparue, à gérer la vie depuis leur microcosme, à l'heure d'une ère nouvelle à laquelle n'ont point accès leurs contemporains, et, surtout, s'ils persistent à donner pour seules clés de la vie ce travail qu'ils évacuent (non sans veiller à ce qu'il paraisse garder ses valeurs), ils finiront bien par trouver une réponse à la question, non encore fonnulée, à propos de leurs congénères: «Comment s'en débarrasser ?» Mais il s'agit là d'une histoire dont eux-mêmes, sans doute, n'ont pas conscience, pas plus que du péril qu'ils font peser sur nous, sans rencontrer d'ailleurs aucune résistance. Passivité qui représente le fait le plus inattendu. C'est ce désintérêt, cette résignation, cette apathie mondialisée qui pourraient pennettre au pire de s'installer. Le pire, qui est à notre porte.

n y eut, certes, des temps de plus amère détr~e, de misère plus âpre, d'atrocités sans mesures, de cruautés infiniment plus ostentatoires; il n'yen eut jamais d'aussi froidement, d'aussi généralement, d'aussi radicalement périlleux.

Si la férocité sociale a toujours existé, elle avait des limites impérieuses, car le travail issu des vies humaines était indispensable à ceux qui détenaient la puissance. n ne l'est plus; il est au contraire devenu encombrant. Et ces limites s'effondrent. Entend-on ce que cela signifie ? Jamais l'ensemble des humains ne fut aussi menacé dans sa survie.

Quelle qu'ait pu être l'histoire de la barbarie au cours des siècles, jusqu'ici l'ensemble des humains a toujours bénéficié d'une garantie: il était essentiel au fonctionnement de la planète comme à la production, à l'exploitation des instruments du profit dont il figurait une part. Autant d'éléments qui le préservaient.

Pour la première fois, la masse humaine n'est plus matériellement nécessaire, et moins encore économiquement, au petit nombre qui détient les pouvoirs et pour qui les vies humaines évoluant à l'extérieur de leur cercle intime n'ont d'intérêt, voire d'existence — on s'en aperçoit chaque jour davantage — que d'un point de vue utilitaire.

Le rapport de forces, jusqu'ici toujours latent, s'anéantit. Disparus, les garde-fous. Les vies ne sont plus d'utilité publique. Or c'est précisément en fonction de leur utilité relative à une économie devenue autonome, qu'elles sont évaluées. On voit où guette le danger, encore virtuel mais absolu.

Au cours de l'Histoire, la condition humaine fut souvent plus malmenée que de nos jours, mais c'était par des sociétés qui, pour persister, avaient besoin des vivants. Et de vivants subalternes en grand nombre.

Tel n'est plus le cas. C'est pourquoi il devient si grave aujourd'hui — en démocratie, en des temps où l'on a et l'expérience de l'horreur, et, comme jamais, les moyens d'être socialement lucide — oui, si grave d'obseIVer le rejet inexorable de ceux qui ne sont plus nécessaires, non pas aux autres hommes, mais à une économie de marché pour laquelle ils ne sont plus une source potentielle de profit. Et l'on sait qu'ils ne le redeviendront pas.

L'opprobre dans lequel on les tient, la punition qu'on leur inflige et qui semble aller de soi, la violence arrogante et désinvolte qu'ils ont à subir, l'assentiment ou l'indifférence, la passivité de tous — eux compris — devant la montée du malheur, pourraient être annoncia­teurs de dérives sans limites, car les masses molestées ne sont désormais plus nécessaires aux desseins de ceux qui les tourmentent.

On voit par là le danger qui, pour le moins, les menace à plus ou moins longue échéance, cependant qu'inconscientes (ou s'évertuant à l'être) elles se veulent et se vivent mentalement dans une dynamique contredite par les faits, où le travail continuerait d'être la norme et le «chômage» une conséquence passagère de conjonctures capricieuses. Le fait qu'aujourd'hui l'absence de travail soit devenue la norme officieusement instituée semble échapper aux demandeurs d'emploi comme à toute la société, aux discours officiels, à la législation. Si l'on commence (à peine) à y faire allusion, c'est le plus souvent pour enchaîner sur des promesses paradoxales de lendemains affairés où chanteront les salaires et le plein emploi, ou sur des concertations alambiquées et redondantes visant à restaurer à l'identique le système qui s'est conduit à l'auto-destruction.

Pourquoi donc s'acharner à fourrer à toute force du travail là où il n'en est plus besoin ? Pourquoi ne pas renoncer à la notion même de ce qui nous trahit, se dérobe, ou qui a déjà fui: le travail tel que nous l'entendons ? Pourquoi ce must de l'emploi, de cet emploi-là des hommes voués à leur propre «emploi» à tout prix, même au prix de leur perdition (puisqu'il n'y a plus d'emploi, puisqu'il est au mieux en train de disparaître) comme s'il ne pouvait exister d'autre «emploi» à leur vie, à la vie, que d'être ainsi «utilisés» ?

Pourquoi ne semble-t-on pas même envisager de s'adapter aux exigences de la mondialisation, en s'exerçant non pas à la subir, mais à s'en dégager ? Pourquoi ne pas chercher avant tout un mode de répartition et de survivance qui ne serait pas fonction d'une rémunération d'emploi ? Pourquoi ne pas chercher, ne pas exiger pour l'«emploi» de la vie — celle de l'ensemble humain — un autre sens que l'«emploi» de l'ensemble des individus par quelques-uns, d'autant plus que cela même se révèle désormais impossible ?

A cela, bien des raisons, à vrai dire. Citons-en quelques-unes, majeures:

D'abord, la difficulté et l'envergure d'une telle entreprise qui est de l'ordre de la métamorphose. Et puis, l'intérêt des puissances économiques à dissimuler précisément… les camouflages qu'elles ont suscités ou accentués, qui reconduisent l'illusion d'une présence du travail donnée pour provisoirement interrompue — intervalle certes jugé détestable, mais que l'on jure d'abréger. Duperie, mirage aux fins d'emprise sur le grand, sur l'immense nombre maintenu, fragilisé, dans une impasse qui le met à merci. Désir d'exploiter ce qui peut l'être encore des vestiges du travail humain tout en préservant une cohésion sociale acquise par le biais de la déconfiture, de la honte, de la terreur froide et refoulée de foules séquestrées dans les logiques périmées, alijourd'hui destructrices, d'un travail qui n'est plus.

Autre raison: le désarroi sincère et général, sans doute partagé même par les dirigeants d'une économie carnassière, face à une forme de civilisation neuve et déconcertante, surtout lorsqu'il s'agit de renoncer de façon si soudaine et si radicale à l'ancienne. C'est beaucoup demander, et à tous, face à cette métamorphose, à ce passage à une autre ère, de réussir à s'intégrer, d'avoir ou de trouver le génie nécessaire qui parviendrait à métamorphoser aussi la nature humaine, ses cultures les plus prégnantes, et les voies de la pensée, celles du sens, des actes et des répartitions. Et à préserver ainsi, sans dommages, la vie des vivants.

Ces vivants qui semblent assister, incrédules et comme consentants, à leur propre évacuation du planning mondialisé, et qui s'empressent de tenir leur tragique fragilité sociale pour la suite logique et même banale de lacunes et de fautes dont ils seraient seuls responsables et qu'il leur reviendrait, à eux seuls, de payer — voire pour une fatalité.

droits sur eux qui, suspendus hors de leurs modes de vie, de pensée, de croyance et de savoir, désormais sans repères, proprement sidérés, finissaient par perdre leur énergie et toute capacité, mais plus encore tout désir, dont celui de comprendre, a fortiori de résister. Des peuples à la sagesse, à la science et aux valeurs aujourd'hui reconnues, souvent de bons guerriers, s'effaçaient, velTouillés dans une civilisation prédatrice qui n'était pas la leur et qui les rejetait. Des peuples pétrifiés, paralysés, tétanisés, en souffrance entre deux ères, vivant en des temps antérieurs, en d'autres chronologies que celles de leurs conquérants, lesquels leur infligeaient leur propre présent sans en rien partager. Et cela, en des lieux qui, composant tout leur monde, tout ce qu'ils savaient et imaginaient du monde, devenaient leur prison puisque, pour eux, n'existait pas d'ailleurs.

Cela n' évoque-t-il rien ? Ne sommes-nous pas effarés, nous aussi, piégés au sein d'un monde famillier mais passé sous une emprise qui nous est étrangère ? Sous l'empire mondialisé de la «pensée unique», au sein d'un monde qui ne fonctionne plus à la même heure que nous, qui ne répond plus à nos chronologies, mais dont l'horaire commande. Un monde sans ailleurs, car tout entier sous cette emprise, mais auquel nous nous agrippons, acharnés à demeurer ses sujets douloureux, à jamais éblouis par sa beauté, par ses offrandes, ses échanges, et désormais hantés par le souvenir du temps où, submergés de travail, nous pouvions encore dire: «Nous ne mourrons pas, nous sommes trop occupés.»

Nous n'en sommes aujourd'hui qu'au stade de la surprise, d'un certain dépérissement, d'une mise en condition. La tragédie n'est pas encore spectaculaire. Néanmoins, au cœur même, au plus près du nerf de ce que l'on tient pour l'acmé de la civilisation, des «civilisés» de cette civilisation excluent ceux qui ne conviennent plus et dont on sait que le nombre ira grandissant dans des proportions que l'on imagine mal. On tolère encore les autres, mais de moins en moins d'autres, avec de plus en plus d'impatience et dans des conditions de plus en plus sévères, selon des points de vue de plus en plus ouvertement brutaux. On ne cherche plus tant les alibis, les excuses: le système est tenu pour acquis. Fondé sur le dogme du profit, il est au-delà des lois, qu'au besoin il dérègle.

Aujourd'hui, déjà, les régions où l'on tient encore mollement compte de la condition humaine — avec une telle frilosité, de telles réticences et comme à regret, comme avec remords —, ces régions sont montrées du doigt, vilipendées par des Gary Becker, implicitement désapprouvées par les Banque mondiale et autres OCDE, sans compter tous les fervents de la «pensée unique» qui, unis aux «forces vives» de toutes les nations, s'emploient à ramener ces excentriques à la raison. Avec succès.

Face à cela, quels contre-pouvoirs ? Aucun. Sans incidents, les voies s'ouvrent aux baxbaries minaudières, au saccage en gants blancs.

Ce n'est là qu'un début. n faut être très attentif à cette sorte de débuts: ils n'appaxaissent jamais d'abord comme criminels, ni même comme vraiment dangereux. Ds se déroulent avec l'accord de gens tout à fait charmants, doués de bonnes manières et de bons sentiments, qui ne feraient pas de mal à une mouche, et qui, d'ailleurs — s'ils prennent le temps d'y penser —, jugent regrettables, mais hélas inévitables, certaines situations, et qui ne savent pas encore que c'est là, à ce point même que s'inscrit l'Histoire, celle qu'ils n'auront pas perçue alors qu'elle se tramait, alors qu'avaient lieu les prémices d'événements qui seraient jugés plus tard «indicibles».

Sans doute est-ce à travers cet ordre d'événements-Ià (en leur temps passés inaperçus ou, plutôt, censurés, scotomisés) que se dessine souvent l'Histoire. Ce sont eux qui en deviendront plus tard — trop tard — les signes lisibles qu'on avait, à l'époque, à peine remaxqués. Pour n'avoir pas été conscients de ce que signifiait, dès ce début, le sort de nos contemporains sacrifiés, tenus pour un troupeau sans nom, peut-être que, lorsqu'ils auront subi toutes les épreuves qui en auront résulté, épreuves qui se seront propagées, de plus en plus permissives — et si tant est qu'elles prennent fin-, peut-être en viendra-t-on à dire encore qu'elles étaient «indicibles» et qu'«il ne faut surtout pas oublier». Mais on ne pourra pas oublier: on n'aura jamais su.

Peut-être aussi y aura-t-il encore quelqu'un en situation de dire: «Plus jamais ça». Mais peut-être, un jour, n'y aura-t-il plus personne capable même de le penser. Exagérations ? C'est ce qui se dit «avant», alors qu'il serait encore temps de savoir qu'un ongle, un cheveu touchés, un outrage peuvent constituer déjà l'amorce du pire. Et que les crimes contre l'humanité sont toujours des crimes de l'humanité. Par elle perpétrés.

Ce siècle nous a appris que rien ne dure, pas même les régimes les plus «bétonnés». Mais aussi que tout est possible dans l'ordre de la férocité. Férocité désormais apte comme jamais à se déchaîner sans frein; on sait qu'avec les technologies nouvelles, elle disposerait aujourd'hui de moyens décuplés auprès desquels les atrocités passées paraîtraient n'avoir été que des brouillons timides.

Comment ne pas songer aux scénarios possibles sous un régime totalitaire qui n'aurait guère de difficultés à se «mondialiser», et qui disposerait de moyens d'élimination d'une efficacité, d'une ampleur et d'une rapidité jamais encore imaginées: génocide clés en main. Mais peut-être trouverait-on dommage de ne pas mieux profiter de ces troupeaux d'humains; de ne pas les garder en vie à des fins diverses. Entre autres, comme réserves d'organes à greffer. Cheptel d'humains sur pieds, stocks d'organes vivants où l'on puiserait à volonté selon les besoins des privilégiés du système.

Exagéré ? Mais qui d'entre nous hurle en apprenant qu'aux Indes, par exemple, des pauvres vendent leurs organes (rein, cornée, etc.) afin de subsister un temps ? On le sait. Et il Y a des clients. On le sait. Cela a lieu aujourd'hui. Ce commerce existe, et depuis les régions les plus riches, les plus «civilisées», on vient faire ses emplettes et à très bon marché. On sait qu'en d'autres pays, on vole ces organes — rapts, meurtres — et qu'il y a des clients. On le sait. Qui hurle, sinon les victimes ? Quels boucliers levés contre le tourisme sexuel ? Seuls à réagir, les consommateurs: ils se précipitent. On le sait. Et qu'il faudrait s'attaquer non pas tant aux épiphénomènes que sont la vente d'organes humains ou le tourisme sexuel, mais au phénomène qui en est l'origine: la pauvreté dont on sait, répétons-le, qu'elle conduit des pauvres à se faire mutiler au bénéfice de possédants, à seule fin de sUIVÎvre encore un peu. C'est accepté. Tacitement. Et nous sommes en démocratie, libres, nombreux. Qui bouge, si ce n'est pour refermer un journal, éteindre le téléviseur, docile à l'ÏIijonction de demeurer confiant, souriant, ludique et béat (si l'on n'est pas déjà caché, vaincu et honteux), tandis que le sérieux, la gravité s'activent, invisibles, souterrains et funestes, au sein d'un mutisme quasi général entrecoupé de jacasseries qui promettent de guérir ce qui est déjà mort ?

Discours sur discours annonçant «de l'emploi» qui n'apparaît pas, qui n'apparaîtra pas. Locuteurs et auditeurs, candidats et électeurs, politiciens et publics le savent tous, ligués autour de ces incantations pour oublier et nier, avec des motivations diverses, ce savoir.

Cette attitude-là, qui Mt le désespoir au moyen de mensonges, de camouflages, de Mtes aberrantes, est désespérée, désespérante. Prendre le risque de l'exactitude, le risque du constat, même s'ils conduisent à un certain désespoir, est au contraire le seul geste qm, lucide quant au présent, préserve l'avenir. il offre dans l'immédiat la force de parler encore, de penser et de dire. De tenter d'être lucide, de vivre au moins dans la dignité. Avec «intelligence». Et non dans la honte et la crainte, terré dans un piège à partir duquel plus rien n'est permis.

Avoir peur de la peur, peur du désespoir, c'est ouvrir la voie aux chantages que nous connaissons trop.

Les discours qm survolent les vrais problèmes ou les faussent, qui les font dévier sur d'autres, artificiels, les discours qui sans fin ressassent les mêmes promesses intenables, ces discours-là sont passéistes et remuent sans fin des nostalgies qu'ils utilisent. Ces discours-là sont désespérés, qui n'osent plus même approcher le désespoir, prendre le risque du désespoir, lequel est la seule chance de voir renaître la capacité de lutter. ils empêchent aussi de se faire le deuil si difficile de ces repères qu'étaient entre autres le salaire qm vous évaluait, les dates qui jalonnaient la vacuité du temps: horaires, congés, retraites, calendriers solides et contraignants qui offraient souvent, dans la chaleur des groupes, l'illusion de saturer le temps et de faire ainsi écran à la mort.

Ces discours-là font le jeu des partis populistes, autoritaires, qui sauront toujours mentir davantage et mieux. Oser réfléchir dans l'exactitude, oser dire ce que chacun redoute, mais souffre de prétendre ignorer et de voir ignoré, cela seul pourrait peut-être créer encore un peu de confiance.

Il ne s'agit pas de gémir sur ce qui n'est plus, de nier et renier le présent. n ne s'agit pas de nier, de refuser la mondialisation, l'essor des technologies[43], qui sont des faits, et qui auraient pu être exaltants autrement que pour les seules «forces vives». n s'agit au contraire de les prendre en compte. il s'agit de ne plus être colonisés. De vivre en connaissance de cause, de ne plus accepter telles quelles les analyses économiques et politiques qui les survolent, ne les mentionnant que comme autant d'éléments menaçants, obligeant à des mesures cruelles, lesquelles empireront si on ne les subit en toute docilité.

Analyses, ou plutôt comptes rendus péremptoires, selon lesquels la modernité, réservée aux sphères dirigeantes, ne s'applique qu'à l'économie de marché, et n'est opérante qu'aux mains de ses décideurs. Ailleurs, on est censé vivre à l'ancienne, dans une sorte de «Son et Lumière», de rétrospective où le présent ne joue aucun rôle et n'en confère aucun, où l'on est relégué dans un système qui n'a plus cours, où l'on est condamné.

Face à cela, il est tout de même étrange que l'on ne songe jamais à s'organiser à partir de l'absence de travail, au lieu de provoquer tant de souffrances, et de si stériles, de si périlleuses, en démentant cette absence, cette disparition, en les donnant pour un simple intermède que l'on ignore ou que l'on prétend combler, voire supprimer, dans des délais et des temps imprécis, sans cesse reconduits, tandis que s'installent le malheur, le danger.

Promesse d'une résurrection des spectres, qui permet de pressurer toujours davantage, tant qu'il en est encore temps, ou de mettre sur la touche ceux, toujours plus nombreux, que cette absence réduira bientôt, si ce n'est déjà fait, à l'esclavage. Voire acculera à la disparition. Al' élimination.

Plutôt que d'attendre dans des conditions désastreuses les résultats de promesses qui ne se concrétiseront pas, plutôt que de guetter en vain, dans la détresse, le retour du travail, les galops de l'emploi, serait-il insensé de rendre décente, viable par d'autres voies, et aujourd'hui, la vie de ceux qui, en l'absence, bientôt radicale, du travail ou plutôt de l'emploi, sont tenus pour déchus, pour exclus, pour superflus ? Il est à peine temps encore d'inclure ces vies, nos vies, dans leur propre sens, leur sens véritable: celui, tout bête, de la vie, de sa dignité, de ses droits. n est à peine temps de les soustraire au bon plaisir de ceux qui les bafouent.

Serait-il insensé d'espérer enfin, non pas un peu d'amour, si vague, si aisé à déclarer, si satisfait de soi, et qui s'autorise à user de tous les châtiments, mais l'audace d'un sentiment âpre, ingrat, d'une rigueur intraitable et qui se refuse à toute exception: le respect ?




[43] Ni, dans un autre ordre, de supprimer ou même de renier les bricolages tentés pour diminuer un tant soit peu ce que l'on nomme «chômage». Le moindre résultat jouant dans le présent, à l'avantage de toute personne, est trop précieux, mais à condition de le donner pour ce qu'il est, et non de l'utiliser pour conforter l'imposture, prolonger l'anesthésie.




Viviane Forrester
L'Horreur économique
Fayard

© Librairie Arthème Fayard, 1996.

Dépot légal: novembre 1996
N° d'édition: 9130 — N° d'impression: 36466
ISBN: 2-213-59719-7
35-9719-9/03