Viviane Forrester - L’horreur économique PRÉC. SOMM SUIV.

Onze


Mais, alternative au mode anglo-saxon, demeure le volet européen. Celui des fastes effrénés d'une aide sociale orgiaque! L'État-providence, c'est bien connu, s'offre sans relâche de ces danseuses en fin de droits, au chômage, sans domicile fixe, qu'il entretient dans un luxe coupable.

Les grandes sociétés, les organisations mondiales observent, réprobatrices, ces débauches d'un autre âge, responsables de tous les maux: salaire minimum, congés payés, allocations familiales, sécurité sociale, RMI, folies culturelles, pour ne citer que quelques exemples de cette gabegie. Autant de fonds dérobés aux visées de l'économie de marché pour entretenir des gens qui n'en demandent pas tant. Chercher du travail suffit bien à remplir une vie. Ne pas en trouver lui donne du piment. Comment ne pas regretter toutes les «créations de richesses» virtuelles ainsi dilapidées, parties à vau-l'eau, dont il est pourtant évident que tous eussent profité, ne serait-ce qu'à partir des kyrielles d'emplois qui n'eussent pas manqué d'en résulter ? n est tout à fait déplorable de ne pouvoir éradiquer plus rapidement des mœurs aussi vétustes.

C'est surtout surprenant et dû, en France, à la résistance discrète d'une opinion silencieuse, inorganisée, mais nerveuse, apte à de soudaines vigilances et, sur beaucoup de points, encore peu liée ou même étrangère à la«pensée unique». Une culture sociale et des acquis sociaux très enracinés nous maintiennent encore dans un ordre qui, pour être ébranlé, pour sembler céder, tient toujours d'un registre humain, lequel persiste à demeurer souvent une référence majeure. Même si, mondialisés comme il se doit, nous glissons plus ou moins insensiblement hors de cet ordre du droit, il est encore le nôtre.

Lutte comparable à celle menée pour sa vie par la chèvre pathétique de Monsieur Seguin ? n est certes question, ici encore, d'un côté de ne pas périr, de l'autre, d'assouvir un appétit inextinguible; mais il est moins question d'un combat que d'une présence, d'une mémoire qui s'obstinent.

De part et d'autre, les eI\Ïeux sont énormes. Les marchés savent évaluer les leurs. Ils ont les moyens de les défendre. Mieux — car ils n'en sont plus là —, d'éviter d'être freinés dans leur avancée stupéfiante. Au sein de leurs réseaux, ils forment ensemble une force unie, puissante comme aucune coalition ne le fut jamais. L'alibi de la concurrence et de la compétitivité, to1ijours mis en avant, masque au contraire une entente parfaite, une cohésion de rêve, une idylle absolue.

Certes, chaque finne et même chaque pays se prétendent aux prises avec la convoitise de congénères prédateurs et font mine de dépendre de leurs mœurs, d'être entraînés par eux dans leur fuite en avant. Ce sont les autres, tous les autres, entend-on répéter, qui imposent la concurrence, suscitent la compétitivité, obligent à les suivre sur les voies de la déréglementation générale qu'ils instituent: celle des salaires flexibles, c'est-à-dire naufragés, de la liberté de licencier, de la série des libertés dont ils jouissent tous, au point que s'en distinguer serait faire le jeu de ces rivaux, aller à la débâcle et (ce qu'à tout prix on tient à éviter, le cœur manque rien que d'y penser) y entraîner... les emplois. D'où la nécessité impérieuse, pour les préserver, de licencier librement (c'est à dire en masse), de «flexibiliser» les salaires (cela va de soi), de délocaliser, etc. En un mot, de faire comme tout le monde, de suivre le mouvement.

Discours général si souvent proféré: «Désolés, mais que faire ? Les autres sont là, dehors, toutes griffes sorties. Cette concurrence, ce monde en folie à l'extérieur nous contraignent, si nous ne voulons disparaître, et avec nous les emplois!» Discours qui peut se traduire par: «Grâce à nos soins coIijugués, tout se résume à ce que nous jugeons rationnel, équitable et profitable, et qui nous lie. Ce monde de la concurrence est le nôtre — initié, contrôlé, géré par nous. n impose ce que nous exigeons. fi est incontournable et ne fait qu'un avec nous qui voulons, pouvons, prenons tout, tous ensemble.»

Nouvel exemple du «un pour tous, tous pour un», auquel répond le «rien pour tous, tous pour rien» planétaire.

Et toujours ce moyen de chantage: le mythe des emplois qui, de toute façon, vont en se réduisant; une réduction que leurs prétendus champions activent avec un zèle qui ne se dément pas.

Se joue là, au lieu des conflits supposés, un seul jeu, mené il est vrai à plusieurs, mais tous ligués vers un même but, au sein d'une même idéologie tenue muette. fi se déroule à l'intérieur d'un même club, unique et très fermé. On peut y perdre ou gagner la partie, y créer des clans, des hiérarchies, y inventer des règles inédites, défavorables à certains, et même y tricher, y poser des pièges ou s'y entraider, s'y quereller, à la limite s'y poignarder, mais toujours entre soi, et tous d'accord sur la nécessité, le bien-fondé du club, le nombre infune de candidats admis et leur prépondérance. Sur l'insignifiance de ceux qui n'en sont pas.

La concurrence ? La compétitivité ? Elles sont internes au club, fonctionnent avec l'accord de tous ses membres. Une affaire intime. Elles font partie du jeu, qu'en fait elles commandent et qui ne regarde pas les étrangers au club. Elle ne mettent pas en rivalité une population contre une autre. Toutes les populations ont au contraire en commun de ne pas faire partie du club, même s'il prétend, dans un soudain accès de familiarité, les prendre pour alliées, presque pour associées, voire pour des complices qui auraient beaucoup à perdre ou à gagner avec l'un ou l'autre des soi-disant pugilistes de ces prétendus conflits. La partie se joue en vérité sans elles, pour ne pas dire contre elles. Une partie bien policée, organisée de telle sorte que les adversaires supposés gagnent à chaque fois, et tous ensemble, tout.

Concurrence et compétitivité n'agitent pas autant qu'il est dit, et surtout pas comme il est dit, les entreprises et les marchés. Les réseaux mondiaux, transnationaux, sont bien trop imbriqués, enchevêtrés, liés entre eux pour qu'il en aille ainsi. n s'agit plutôt là d'alibis qui recouvrent un intérêt commun à toute l'économie privée, intérêt qui réside précisément dans ces avantages, ces privilèges, ces exigences, ces permissivités auxquels elle se dit contrainte par des rivalités redoutables, menaçantes, alors qu'il s'agit d'abord d'alliances au sein d'un même programme — d'une volonté commune, gérée de façon magistrale. Les rivalités jouent certes un grand rôle dans l'économie de marché, mais pas dans les sphères ni aux niveaux qu'elle se plaît à indiquer. Ce qu'elle donne pour en résulter provient au contraire de la volonté coI\Ïointe de tous. Composée d'un seul groupe, elle n'en serait que davantage axée vers ce qui la favorise: l'exclusion de ce monde du travail dont elle n'a plus que faire.

D'où l'impatience suscitée par les «générosités» déplacées des protections sociales et autres prodigalités contestées; protestations si réitérées que l'on finirait par y adhérer, tant elles sont insistantes, agressives, certaines de leur fait, si l'on ne se rappelait qu'elles ne font aucun cas de ce qui disparaît derrière les statistiques: l'ampleur de la détresse, l'acuité de la misère, la vie si dégradée, tout espoir châtré. Elles ignorent aussi ou passent sous silence le fait que les «aides» en question, que ces «assistances» vilipendées, exposées comme autant d'aubaines réservées à des privilégiés qui se prélassent sans pudeur, vautrés au sein de ces pactoles, sont inférieures aux dépenses nécessaires à une survie normale et maintiennent leurs «obligés» bien au-dessous du seuil de pauvreté, tout comme le font d'ailleurs bien des retraites et des rémunérations de stages, contrats subventionnés et autres stratagèmes appelés à «dégraisser», mais, cette fois, les lancinantes statistiques du chômage[39]. Ce chômage qui sévit aujourd'hui à tous les niveaux de toutes les classes sociales, entraînant détresse, insécurité, sentiment de honte dus pour l'essentiel aux éga rements d'une société qui le tient chaque fois pour une exception à la règle générale à jamais établie. Une société qui prétend poursuivre son chemin sur un chemin qui n'existe plus, au lieu de chercher d'autres voies.

Mais, durant ce temps, être une unité de ces statistiques! Etre aux prises avec les complications innombrables, les vexations, les humiliations de tous ordres qui accompagnent ce chômage. Mais, dans certains cas, et nombreux, vivre avec 2 400 francs par mois, ou moins encore, ou rien si l'on est en «fin de droits» (entend-on ce que l'expression même signifie !). Et toujours l'effort inutile et répétitif aux fins de «se placer», comme on disait autrefois. Et la joie quotidiennement renouvelée de se savoir officiellement tenu pour une valeur nulle. Et qui n'a pas de place[40].

C'est si vite dit, si vite pensé, mais si long, si lent à vivre, cette sorte de malheur.

Entend-on qu'il ne s'agit plus ici de catégories brimées, de simples péripéties politiques, mais d'un système qui s'établit, s'il ne l'est déjà, et qui nous évince ?

Reste au grand nombre un dernier rôle à remplir, éminent: celui de consommateurs. n convient à chacun: n'arrive-t-il pas, même aux plus défavorisés de manger, par exemple, des nouilles aux noms célèbres, plus honorés que leurs propres noms ? des nouilles cotées en Bourse ? Ne sommes-nous pas tous les acteurs potentiels, en apparence fort sollicités, de cette «croissance» censée recéler toutes les solutions ? Consommer, notre dernier recours. Notre dernière utilité. Nous sommes encore bons pour ce rôle de clients nécessaires à la «croissance» tant portée aux nues, tant désirée, tant promise comme la fin de tous les maux, attendue avec une telle fièvre. Voilà qui rassure! Encore faudrait-il, pour tenir ce rôle et ce rang, en avoir les moyens. Mais voilà qui rassure davantage encore: que ne fera-t~n pas pour nous donner ces moyens ou pour préserver ceux que nous avons ? «Le client est roi», principe sacré: qui oserait l'enfreindre ?

Mais alors, pourquoi cette paupérisation méthodique, organisée, que l'on dit rationnelle, et même nécessaire, et même prometteuse, et qui va s'aggravant ? Pourquoi tailler presque avec rage, par dizaines de milliers, dans les rangs des consommateurs potentiels supposés représenter à leur tour les «poules aux œufs d'or» des «forces vives de la nation», championnes au jeu des «créations de richesses», elles-mêmes créatrices de tant de pauvreté ? L'économie de marché s'acharne-t-elle à scier la branche sur laquelle elle prétend se trouver ? Se saborderait-elle à coups de «plans sociaux», de «restructurations», de flexibilisation des salaires, de déflation compétitive et autres projets frénétiques visant à abolir les mesures qui permettent encore aux plus démunis de consommer un tant soit peu ? Est-ce par masochisme ?

Voyons ce que représente la croissance pour l'«apôtre de la productivité» aux États-Unis, Stephen Roach[41], qui renonce aujourd'hui à sa passion pour le downsizing (terme américain, à peine plus décent que le nôtre, pour «dégraissage»), ce qui ne le retient pas de conjurer l'Europe de s'extraire des temps mérovingiens où elle s'incruste, ni de s'indigner: elle «n'a pas même commencé d'envisager le type de stratégies que nous avons adoptées aux États-Unis»… celles-la mêmes qu'il récuse aujourd'hui!

Stratégies qu'en revanche il conseille vivement à cette Europe retardataire, lui promettant des résultats alléchants. Ainsi, «au fur et à mesure des progrès» qu'il prescrit — et qu'il définit comme «les déréglementations, la globalisation et les privatisations» —, il garantit qu'«inévitablement, aussi triste que cela puisse paraître, il y aura des licenciements»! S'il recommande à son propre pays de se résigner aujourd'hui à des embauches, l'Europe, en revanche, ne doit surtout pas s'arrêter à de pareils détails: nos pays arriérés ne doivent à aucun prix «s'abriter derrière l'expérience américaine ou prendre prétexte de (sa) nouvelle analyse de la situation pour se défendre contre la nécessité de restructurer; (ce) serait renoncer à être compétitif». Mais voyons !

Un homme d'expérience dans un pays en flèche! Nous serions bien sots de ne pas tirer parti de ses leçons, de ne pas interrompre nos piétinements afin d'atteindre, comme lui, avec les mêmes méthodes, au stade… où il s'est planté! A quoi juge-t-il d'ailleurs qu'il a fait «fausse route»: celle qu'il nous enjoint de prendre ? D'abord, il n'a pas fait «fausse route», enfin, pas vraiment: ce sont les autres qui n'ont pas suivi à la lettre ses prescriptions. Et puis, il n'a pu résister à ses penchants louables: dans son «scénario de la reprise économique par la productivité», il avait, nous dit-il, envisagé «un environnement de faible inflation et de croissance soutenue des profits, donc très positif pour les actions et obligations, même si la croissance de l'économie était très lente». La croissance n'aurait-elle plus de prestige à ses yeux ? Hélas! M. Roach ne poursuit-il pas: «Je voyais, parallèlement, une forte tendance au downsizing, à la compression des coûts de la main-d'œuvre, favorisant un climat économique très constructif» ? Non! La croissance n'est décidément pas le souci majeur de l'«apôtre de la productivité». Le pouvoir d'achat non plus, joyeusement «comprimé». Leur annihilation ou, à défaut, leur affaiblissement constituent, au contraire, les conditions d'un «climat économique» qu'il juge «très constructif». On voudrait connaître l'opinion de la «main d'œuvre» et des downsizés, héros de cette réussite!

Cette croissance, tant mise en avant, notre «apôtre» nous en dévoile ainsi un tout autre aspect, révélant avec quel enthousiasme elle est considérée par l'économie réelle. Enthousiasme partagé par les gouvernements pratiquant avec ardeur des coupes sombres (encore par dizaines de milliers) cette fois dans les rangs des consommateurs que sont, par exemple, les fonctionnaires, lesquels ne dépendent pas du secteur privé, mais n'en doivent pas moins être jugés «rentables )) selon les critères des marchés. Non pas nécessaires, compétents, mais «rentables)) — relativement à quelle instance sacrée ? Peu importe si, malgré les clichés ressassés avec tant de complaisance et qui les décrivent en nantis paresseux, profiteurs nonchaJants, vampires assoiffés, ils sont, par ailleurs, nécessaires en tant qu'enseignants, employés à la santé, aux services publics, ou même en tant que... consommateurs! Le manque de personnel dans les hôpitaux, les lycées, les collèges, les trains, etc., est un fait avéré, mais, par économie (en vue de quoi ? pour obtenir quoi d'autre ?), ce personnel fait l'objet de «dégraissages)) massifs. Ici, l'automatisation qui permet d'économiser de la main-d'œuvre tout en préservant les résultats n'est pas responsable de ces licenciements, de ces compressions d'effectifs. L'est seul le mépris.

Et aussi le fait (tout à fait remarquable) d'avoir pu faire partager ce mépris par un public sur lequel il s'exerce en priorité! Et qui subit ses conséquences.

Contradiction flagrante entre la précarisation créée tous azimuts et l'expression claironnée d'une croissance soi-disant ardemment espérée, présentée comme un remède à tous les maux. Est-il certain que le but véritable soit cette croissance-là, qui enrayerait ces maux-là ? Et non une croissance des spéculations financières et des marchés plus ou moins virtuels — du «capitalisme électronique» — si dissociés de la croissance en question ?

Mais, dans un tel contexte, qu'en estril de la publicité qui semble si capitale, et qui, paraissant tout coiffer, nous fait vivre dans un monde non plus réifié, mais labellisé, Où, si les gens voient souvent leurs noms remplacés par des sigles, les choses, elles, portent des noms propres, au point de former une population de labels qui hante les esprits, les obsède, focalise les pulsions ? Au point qu'à la limite, aux noms de «marques» poUlTait tout aussi bien finir par ne colTespondre aucun produit ?

Au moyen de plus de séductions et de ruses que n'en ont jamais cultivé aucune courtisane, aucun prosélyte, à coups d'évocations, d'associations libidinales, c'est pour des labels qu'on nous fait défaillir. Nos fantasmes, nos réactions les plus subliminales sont, sur la place publique, disséqués. Que nous soyons gens de droite ou de gauche, on sait comment nous vendre à tous les mêmes raviolis, de la même façon. Ou du paIfum, ou du fromage. Ou du chômage. Que nous soyons ou non preneurs, on sait que nous prendrons. Et ce que nous prendrons.

Peut-être l'intérêt véritable de la publicité réside-t-il de plus en plus dans ces dernières fonctions: dans la distraction puissante qu'elle suscite; dans l'environnement culturel qu'elle sature, le maintenant au plus près du degré zéro; mais, surtout, dans le détournement du désir, dans cette science du désir qui pennet de le conditionner, de persuader d'abord qu'il yen a; ensuite, qu'il y en a seulement là où il est indiqué. Et surtout pas ailleurs.

Peut-être le rôle de la publicité devient-il plus politique qu'économique, plus catéchistique que promotionnel. Peut-être sert-elle surtout à supprimer pour de bon Mallarmé et sa mitrailleuse ? Peut-être, à l'insu même de ceux qui la pratiquent, le rôle du consommateur, une fois assoupi, n'a-t-il que très peu d'importance et ne représente-t-il plus le véritable e~eu ? Peut-être nous en laisse-t-on l'illusion, mais comme par politesse. Par prudence aussi, non sans une certaine patience: on ne sait jamais, ces enfants peuvent se montrer tellement insupportables, comment deviner ce qu'ils pourraient encore inventer ?

Stephen Roach en est bien conscient, lui aussi. S'il se réjouit du fait que, «dans un monde où la compétition est de plus en plus intense, c'est toujours l'employeur qui a le pouvoir», il soupire néanmoins: «Mais, dans l'arène de l'opinion publique, les règles du jeu sont différentes: les chefs d'entreprises et les actionnaires font l'objet d'attaques sans précédent.» On se demande s'il ne fantasme tout de même pas quelque peu sur l'importance et les conséquences potentielles de ces attaques. Mais il est surtout intéressant de remarquer que toute résistance a un impact, puisque M. Roach se voit obligé de conclure: «La vérité, c'est qu'on ne peut pas éternellement presser la main d'œuvre comme un citron.» On croit entendre ici des sanglots dans la voix.

En attendant, on brade. On taille avec ardeur dans les effectifs de tous bords, tout en proclamant, en promettant (toujours la politesse) des lendemains qui travailleront. On sabote les niveaux de vie tout en faisant appel à la confiance. On désintègre des institutions, on dégrade des acquis sociaux, mais, chaque fois, pour les préserver, pour leur donner une dernière chance: «C'est pour mieux te sauver, mon enfant!»

Cela, toujours au nom de catastrophes suspendues, autant d'épées de Damoclès dont on nous entretient sans grand détail, à coups de «déficits», de «trous» à combler d'urgence. L'affolement géré, mais en fonction de quoi ? Qu'en est-il de ces calamités supposées prêtes à fondre sur nous et à nous dévorer... si nous ne nous laissons pas d'abord dévorer par ceux qui en font la publicité ? Quelles précisions nous donne-t-on ? Ce «déficit», par exemple, quel monstre représente-t-il ? Quel désastre exactement, qui serait pire que ceux fomentés par les mesures destinées à le combler ? N'y a-t-il pas d'alternative qu'il serait au moins possible d'envisager, quitte à garder le cap ensuite ? Que vise-t-on ? La bonne marche des marchés ou le bien-être, voire la survie des populations ?

Et puis, cet argent qui manque existe! Très particulièrement réparti, mais il existe. Nous n'insisterons pas, ce serait peu «correct». fi ne s'agit ici que d'une simple remarque — en passant, et d'un pas très rapide... Ne faut-il pas respecter avant tout le principe essentiel: ne pas troubler l'opinion ? Ne pas troubler son silence. Ce silence dont on se demande comment il a été obtenu. «La force est la reine du monde, et non pas l'opinion. — Mais l'opinion est celle qui use de la force. — C'est la force qui fait l'opinion.» On a reconnu Pascal. Mais Pascal n'est pas ni ne fut jamais, c'est l'évidence, une «force vive de la nation» !

Que visent donc ce désordre vague et méthodique, cette anarclùe économique, ce «dogme du laissez-faire»[42] qui nous entraînent irrésistiblement hors du champ de nos vies, de la vie ?

Ne voit-on pas que rien ne se passe, ne se décide sur la scène que l'on nous donne à voir, celle que nous occupons, alors qu'autour de nous tout s'affaire pourtant à le laisser croire ?

Nous est-il encore possible d'exercer d'autres choix que ceux ayant trait aux épiphénomènes de décisions déjà prises à l'intérieur d'un système unique, instauré déjà, mondialisé, dont on commence seulement à prendre (mais si peu) conscience ? Serait-il pensable de proposer — de proposer seulement — ce qui semblerait aller tant soit peu à l'encontre des intérêts des marchés privés (ou, même, ce qui ne semblerait pas se précipiter tout à fait dans leur sens) sans se voir objecter aussitôt, si même on a donné le temps à ces suggestions d'être émises: «Dieu du ciel! Mais, à entendre cela, rien qu'à l'entendre, elles vont fuir, déménager, vider le plancher, elles se barreront, se tireront, prendront la tangente, la poudre d'escampette, leurs cliques et leurs claques, elles se carapateront!» n s'agit, on l'aura compris, de nos chères «forces vives», si volages, véloces, volatiles, toujours prêtes à s'envoler avec leurs entreprises et leurs reliquats d'emplois, ces déchets menacés, ou plutôt menaçants (avec, en vérité, les menaces et les chantages attachés à l'emploi), vers ces ailleurs où les attendent en permanence des peuples sages, des populations soumises, des nations «adaptées».

II n'est de pays qui ne soit averti de l'aptitude des «forces vives» à quitter toute nation (la leur en particulier) pour aller vers celles qui seront plus dociles. n n'est de pays qui ne se veuille inscrit sur leur liste des contrées fréquentables et qui ne se soit converti en municipalité de l'ordre mondiaIisé.

Partout, donc, le même jeu. Plus un coin dans le monde qui ne soit investi. Partout — et de plus en plus dans cette Europe dévergondée que l'on ramène vigoureusement à la raison —, ces discours qui annonçent la réduction des dépenses publiques (à défaut de leur abolition), l'organisation de «plans sociaux» massifs, la flexibilité accrue du travail. Mais partout aussi les mêmes leitmotive qui ponctuent ces discours, affirn1ant que ce dispositif mondialisé qui installe et fait s'enraciner un système économique autoritaire, indifférent aux habitants de ce monde — mais par nature antagoniste à leur présence inutile, déjà proche d'être parasitaire, car désormais non rentable —, que ces mesures manifestement néfastes ont pour but essentiel, cela va sans dire, de «combattre le chômage», de «lutter pour l'emploi».

Leitmotivs formulés avec une nonchalance croissante, de plus en plus mécaniquement, car personne n'est dupe. Chacun semble au contraire étrangement complice: et ceux qui ont la bonté de bien vouloir encore se donner le mal d'user de ces périphrases courtoises à l'égard de populations qui n'ont plus d'avis à donner, mais qui leur réclament ces promesses, supportent leurs parjures, et ne demandent rien, après tout, que d'être exploitées; et ces dernières, qui, tels des enfants réclament sans fin la même histoire à laquelle ils ne croient pas mais font semblant de croire, car ils ont peur du silence et de ce qui n'est pas dit, qu'ils pressentent et ne veulent pas savoir.

Refus de jamais entendre, jamais voir que tout concourt à projeter leur absence, que tout rétrécit, se désertifie autour d'eux. Que les signaux d'un monde réduit à n'être plus qu'économique semblent bien avertir qu'ils en représentent la dépense superflue.

Celle que l'on chasse, à l'affût, et dont on n'a de cesse qu'elle soit supprimée. Et s'il s'agit d'êtres vivants ? La morale en cours exige avant tout, question d'éthique, des bilans irréprochables.




[39] Dans la majorité des cas, les allocations de chômage ne permettent de subsister qu'au-dessous, souvent très au-dessous du seuil de pauvreté. Tous les quatre mois elles diminuent de 15 à 25 pour cent. La durée des indemnisations a été raccourcie en 1992. Quant au RMI, il représente la somme fabuleuse de 2 300 F par mois! Sans compter le nombre impressionnant de cas non inscrits. Sans compter certaines retraites, comme celles de veuves «vivant» avec 2 000 francs par mois. Sans compter aussi les poubelles que sont bien des «asiles» de vieillards. Vieillards pauvres, punis si cruellement, en ces lieux qui font la honte d'une «civilisation», d'avoir vécu et d'encombrer encore.
[40] Sait-on que, dans le souci de ne pas voir les chômeurs risquer de se distraire de la chasse à l'emploi, il leur est interdit, sous peine de perdre toute allocation, de pratiquer le moindre bénévolat, de donner par là un sens à leur vie, d'avoir une activité et d'éprouver le sentiment (justifié) d'être utile ?
[41] Le Monde, 29 mai 1996.
[42] Karl Polanyi, La Grande Transformation: aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983. Première publication aux États-Unis en 1944.




Viviane Forrester
L'Horreur économique
Fayard

© Librairie Arthème Fayard, 1996.

Dépot légal: novembre 1996
N° d'édition: 9130 — N° d'impression: 36466
ISBN: 2-213-59719-7
35-9719-9/03