Viviane Forrester - L’horreur économique PRÉC. SOMM SUIV.

Dix


Mais, d'une Internationale l'autre, s'agira-t-il jamais de la «lutte finale» ? Toute conclusion apparente ne verra-t-elle pas comme toujours, et fort heureusement, ses conséquences remises en question ? «Tout lasse, tout passe, tout casse», disait la nounou Beppa, si savante, et tout lui donne raison.

Rien ne fut ni ne sera jamais définitif, même les situations les plus pétrifiées. On l'a bien vu au cours de ce siècle. Et il n'est pas question aujourd'hui d'une «fin de l'Histoire», comme on a tenté de nous en persuader, mais d'un déchaînement de l'Histoire, au contraire, comme jamais agitée, manipulée comme jamais, et comme jamais déterminée, comme jamais dirigée dans un sens unique, vers une «pensée unique» axée, malgré l'élégante efficacité de certains camouflages, vers le profit.

Face à cela, quelles analyses, quelles contestations, quelles critiques, quelles oppositions ou même quelle alternative ? Aucune, sinon l'écho. Avec tout au plus — effets d'acoustique ? — quelques variantes. Un déferlement surtout de surdités, d'aveuglements endémiques alors que nous sommes happés dans des accélérations vertigineuses, dans une fuite vers une conception désertique du monde, d'autant plus facilement masquée que nous refusons de la percevoir.

Nous vivons des temps majeurs de l'Histoire. Ceux-ci nous mettent en danger, à la merci d'une économie despotique dont il faudrait au moins situer, analyser, décoder les pouvoirs, l'envergure. Si mondialisée qu'elle puisse être, si acquis à sa puissance que puisse être le monde, il reste à comprendre, à décider au moins, peut-être, quelle place la vie est encore à même d'occuper dans ce dessin-là. n est impérieux d'au moins entrevoir ce dont nous participons, de déceler ce qui nous est encore loisible, jusqu'où vont, jusqu'où risquent d'aller les empiètements, les spoliations, la conquête.

Et, si cette conquête est approuvée de tous côtés, du moins entérinée comme incontournable par tous les partis — même si certains suggèrent la possibilité d'y apporter quelques vagues retouches, voire quelques réformes — ne peut-on acquérir au moins la liberté pour chacun de se situer, lucide, avec une certaine dignité, une certaine autonomie, même dans une situation de rejet ?

Voilà si longtemps que nous sommes aveugles même à des signes évidents! Les technologies nouvelles, l'automation, par exemple, depuis longtemps prévisibles, et alors comme autant de promesses, n'ont été prises en compte que du jour où les entreprises en ont usé et où, les ayant utilisées d'abord pragmatiquement, elles les ont intégrées sans y avoir beaucoup réfléchi, elles non plus, jusqu'à ce que, grâce à leur avance, elles se les soient en fin de compte appropriées pour s'organiser en fonction d'elles et en user à nos dépens.

Il aurait pu en aller tout autrement si des penseurs politiques avaient, dès 1948, lu les premiers ouvrages de Norbert Wiener[34] (qui fut non seulement l'inventeur de la cybernétique, mais un prophète très lucide quant à ses conséquences) et s'ils avaient su les prendre en considération, relever ce qu'à long terme ils impliquaient et d'espoir fou et de péril.

Tout y était perceptible de l'extinction du travail, du pouvoir technologique, des métamorphoses qui y étaient impliquées, comme d'une tout autre distribution de l'énergie et de définitions autres de l'espace et du temps, des corps et de l'intelligence.

On pouvait anticiper les bouleversements de toutes les économies, celles du travail en priorité. Souvent, au cours des années et même des décenIÙes suivantes, nous avons pu nous étonner de ne les voir pris en compte par aucun régime, aucun gouvernement, aucun parti dans leurs analyses ou dans leurs prévisions à moyen ou long terme. On parlait travail, industrie, chômage, économie sans jamais songer à ces phénomènes qui nous semblaient si déterminants et recélaient à l'évidence des potentialités qui paraissaient alors (et qui auraient pu être) annonciatrices de perspectives inespérées. En 1980 encore, nous pouvions écrire: «... n est surprenant que la cybernétique ne se soit développée sous aucun régime. Que l'on s'en tienne toujours au même marché bancal et opprimant. La cybernétique n'est pas forcément une «solution», mais que l'on ignore cette possibilité fait tout de même symptôme. Manque d'imagination ? Au contraire, trop d'imagination! Et que terrifie la liberté…»[35] Car l'idée de la fin du travail, ou de tout ce qui allait dans cette voie, ne pouvait alors être tenu que pour une libération!

La cybernétique, négligée par le politique, fut donc introduite dans l'économie presque distraitement, sans réflexion ni arrière-pensées stratégiques, machiavéliques, mais comme «innocemment», avec des visées pratiques et sans théories, plutôt comme un simple outil d'abord utile, bientôt indispensable. Elle s'est révélée être un facteur d'une portée incommensurable, prépondérant, responsable — comme il était prévisible, mais comme il ne fut pas prévu — d'une révolution d'ordre planétaire. Ses conséquences, inscrites dans nos mœurs, auraient dû être des plus bénéfiques, presque miraculeuses. Elles ont des effets désastreux.

Au lieu d'ouvrir la voie d'une diminution et même d'une abolition bienvenues, concertées du travail, elle suscite sa raréfaction, bientôt sa suppression, sans qu'aient été supprimées ou même modifiées pour autant l'obligation de travailler ni la chaûle des échanges dont le travail est toujours supposé être l'unique maillon.

L'innocence première des entreprises et des marchés a fait place à l'utilisation bien plus lucide et planifiée des nouvelles technologies, puis à une gestion des plus énergiques, ciblée sur le profit que l'on pouvait en attendre et dont les travailleurs de chair et d'os font les frais.

Loin de représenter une délivrance favorable à tous, proche d'un fantasme paradisiaque, l'évanouissement du travail devient une menace, et sa rareté, sa précarité, des sinistres, puisque le travail demeure très illogiquement, très cruellement, meurtrièrement nécessaire non plus à la société, ni même à la production, mais, précisément, à la survie de ceux qui ne travaillent pas, ne peuvent plus travailler, et pour qui travailler serait seul salvateur.

Est-il facile pour ceux-là mêmes qui sont les plus fragiles (la grande majorité) d'admettre dans un pareil contexte que le travail est lui-même condamné et qu'à Part cette utilité périmée qu'il conserve pour eux, à part la nécessité vitale qu'il représente pour eux, il n'a presque plus de raison d'être ? Même si, de cela, des preuves, des exemples sont donnés à longueur de temps ?

Et puis, lorsque l'on a si bien assimilé ce qui fut aussi ressassé depuis la nuit des temps: que nous n'avons d'utilité que celle conférée par le travail, ou plutôt par l'emploi, par ce à quoi l'on nous emploie, comment admettre que le travail lui-même n'a plus d'utilité, ne sert plus à rien, pas même au profit des autres, qu'il n'est plus même digne d'être exploité ?

La sublimation, la glorification, la déification du travail proviennent de cela aussi. Pas seulement de la détresse matérielle suscitée par son absence. Si l'Éternel aujourd'hui maudissait: «Tu travailleras à la sueur de ton front!», ce serait entendu comme une récompense, comme une bénédiction! On semble avoir à jamais oublié que le travail était souvent tenu, il n'y a pas si longtemps, pour contraignant, coercitif. Pour infernal, souvent.

Mais Dante a-t-il imaginé l'Enfer de ceux qui réclameraient l'Enfer en vain ? De ceux pour qui la pire damnation serait d'en avoir été chassés ?

C'est Shakespeare qui affirme par la voix d'Ariel: «L'Enfer n'existe pas. Tous les démons sont ici». La voie qui aurait pu s'ouvrir, non pas vers le manque, mais vers un déclin apaisant et concerté du labeur, de l'emploi, cette voie qui aurait pu mener vers leur disparition, telle une délivrance favorable à tous, telle une traversée plus libre, plus épanouissante de la vie, conduit aujourd'hui à la perte de statut, à la paupérisation, à l'humiliation, à l'exclusion, peut-être à l'éjection d'un nombre de plus en plus important d'existences humaines.

Elle ouvre aux risques du pire. Nos élans vers la fuite, notre enthousiasme pour l'évitement, nos réticences à la lucidité nous aident à stagner dans le drame actuel, lequel pourrait conduire à bien plus tragique. Rien n'est bloqué cependant, tout est possible encore. Il est seulement de la plus grande urgence de déceler au sein de quel contexte non encore officiellement officiel, mais opérant, au sein de quelles configurations, de quels dessins et desseins politiques, c'est dire économiques, et surtout au sein de quel subterfuge consenti s'inscrivent nos vies au présent.

Il faudrait pour cela nous délivrer d'un syndrome, celui de La Lettre volée qui, pour avoir été mise très en évidence, passe inaperçue. Mais, alors que dans la nouvelle de Poe la lettre était occultée de par la ruse de celui qui désirait la cacher, elle l'est aujourd'hui de par la réticence de ceux qui devraient la chercher, de par leur volonté éperdue de ne pas la découvrir ou de ne pas s'avouer qu'ils l'ont vue, afin d'être assurés d'éviter tout risque de la lire. Or, ne pas en connaître le contenu ne garantit aucunement contre ce qu'il pourrait révéler de néfaste. Au contraire.

Nous ne sommes pas indifférents, passifs, comme il semble. En vérité, toutes nos forces sont tendues, tous nos efforts, dans le but de ne rien reconnaître de ce qui nous empêche — et nous empêchera davantage encore — de poursuivre l'unique forme d'existence connue de nous, celle fusionnée au système du travail. La seule, selon nous, convenant à la planète. Et nous allons jusqu'à accepter d'en être spoliés, exclus, à condition d'en être encore au moins les spectateurs. Même ceux de sa déperdition.

Notre résistance va dans ce sens-là, qui nous rend aveugles et sourds précisément à ce qui pourrait susciter d'autres résistances, voire de simples mises en question. Nous nous cantonnons ferme dans les rôles de vestales!

Nous acceptons que l'on nous parle de «chômage», comme s'il s'agissait bien de cela, car, à écouter ce terme, c'est encore celui de «travail» qui s'entend en écho, et c'est bien là peut-être l'un des tout derniers liens qui nous restent avec lui.

Nous acceptons que le chômage s'aggrave sans fin, tandis que l'on nous promet sans fin de le résorber, et que ces promesses mêmes servent de prétextes à tous les abus, à la mise en place d'une scène planétaire insoutenable, car il nous semble ainsi nous maintenir encore, même indésirables, même répudiés, dans la sphère que nous ne voulons pour rien au monde quitter, celle du travail; 1'«absence de travail» appartenant encore, après tout, à cette sphère-là.

Nous nous savons entrés dans une histoire différente, irréversible, que nous ne connaissons pas, que nul ne connaît, et dont nous faisons mine d'ignorer l'existence. Mais n'est-il pas étrange et peu plausible qu'elle ait pris cet aspect funèbre, et qu'en admettre la réalité corresponde à un deuil, au point que la penser, la confronter seulement semble insoutenable ? Est-il si cruel d'admettre de ne plus être sous la coupe du labeur, comme on l'entendait auparavant, dans des conditions si difficiles alors à supporter ? Mais ne demeurons-nous pas, en vérité, davantage sous sa coupe, et ne sommes-nous pas, sous sa forme de carence, plus esclaves de lui que jamais ?

La délivrance du labeur obligé, de la malédiction biblique, ne devait-elle pas logiquement conduire à vivre plus libre la gestion de son temps, l'aptitude à respirer, à se sentir vivant, à traverser des émotions sans être autant commandé, exploité, dépendant, sans avoir à subir aussi tant de fatigue ? N'avait-on pas, depuis la nuit des temps, espéré une telle mutation en la tenant pour un rêve inaccessible, désirable comme aucun ?

Ce passage d'un ordre d'existence à celui qui s'établit de nos jours, et que nous refusons de découvrir, paraissait appartenir à l'ordre de l'utopie, mais, y songeait-on, c'était pour l'imaginer pris en charge par les travailleurs eux-mêmes, par tous les habitants, et non imposé par quelques-uns, en nombre infime, qui se comporteraient en maîtres d'esclaves désormais inutiles, en propriétaires d'une planète qu'ils seraient seuls à gérer et qu'ils aménageraient pour eux seuls, selon leurs seuls intérêts, des auxiliaires humains en nombre ne leur étant plus nécessaires.

On n'eût jamais imaginé qu'être délivré du carcan du labeur tiendrait de la catastrophe dans le mauvais sens du mot. Et que cela surviendrait, surgi soudain tel un phénomène d'abord clandestin. On n'aurait jamais deviné non plus qu'un monde capable de fonctionner sans la sueur de tant de fronts serait aussitôt (même dès avant) rapté, et que l'on s'y affairerait par priorité à coincer, puis acculer, pour mieux les rejeter, les travailleurs devenus superflus. Que cela se traduirait, non par la capacité de tous à mieux employer, apprécier, assumer un statut de vivants, mais par une coercition renforcée, porteuse de privations, d'humiliations, de carences, et surtout de plus de servitude encore. Par l'instauration de plus en plus manifeste d'une oligarchie. Mais aussi par l'improbabilité proclamée de toute alternative. Par la mise en place générale d'un acquiescement, d'un consensus qui atteignent à des dimensions cosmiques.

Cependant, l'absence, non pas tant de toute lutte, mais de toute concertation critique, de toute réaction, atteint aujourd'hui de telles proportions, semble si absolue que les décideurs, ne rencontrant aucun obstacle sérieux à leurs projets si graves, semblent avoir presque le vertige devant le calme plat d'une opinion absente, ou qui ne s'exprime pas, devant son consentement tacite face à des phénomènes pourtant radicaux, face à des événements — des avènements, plutôt — qui se déchaînent avec une ampleur, une puissance, et à des vitesses encore inédites.

La «cohésion sociale» semble inébranlable, malgré la «fracture» du même nom, au point de paraître déconcerter ceux-là mêmes qui craignent de la voir se rompre; d'autant plus qu'ils repèrent, eux, les signaux aptes à déclencher toutes les contestations qui ne se font pas entendre.

D'où la prudence, la patience dont ont longtemps fait montre les discours. Une patience, une prudence de moins en moins nécessaires. Le terrain est dès à présent tout à fait préparé, les vocabulaires vulgarisés, les idées... reçues! Tout semble aller de soi.

Ainsi, par exemple, en dépit d'une tentative vaillante, mais sans effet, du chef de l'État français qui retrouvait là un peu l'esprit de sa campagne présidentielle pour proposer au moins une déclaration d'intentions qui évoquât le «social», les sept pays les plus industrialisés, soit les plus riches du monde, au cours de la réunion du G7 sur l'emploi organisée à Lille en avril 1996, ne jugeant pas même utile de donner le change, ont pu se mettre tranquillement d'accord — cette fois sans les détours, les circonlocutions, sans les non-dits usuels — sur la nécessité absolue d'une déréglementation, d'une flexibilité, en un mot d'une «adaptation» du travail à une mondialisation de plus en plus confinnée, banalisée même, et qui s'affinne résolument hors du «social». Cela semble désormais aller de soi. On «régularise», sans plus, et sans difficulté. On entérine la routine. L'adaptation s'accélère à présent au grand jour.

Elle a de quoi faire. A la même réunion, le directeur général de l'Organisation internationale du travail précisait que «de 1979 à 1994, le nombre de chômeurs, dans les pays du G7, est passé de 13 à 24 millions», c'est-à-dire qu'il a pratiquement doublé en quinze ans, «sans compter les 4 millions qui ont renoncé à chercher un emploi et les 15 millions qui travaillent à temps partiel, faute de mieux».

Accélération ? Depuis peu de temps, ce qui déjà se glissait dans certaines analyses, quelques effets d'annonce, s'affinne en termes clairs, sur le ton d'un diktat, mais donné, il est vrai, sous la forme d'une alternative, ce qui paraît nous réserver une marge d'autonomie et même d'initiative: nous sommes devant un choix. Nous avons, désormais, la faculté de décider — c'est à la carte! — si nous préférons le chômage à l'extrême pauvreté, ou l'extrême pauvreté au chômage. Dilemme! Et ne venez pas vous plaindre ensuite: c'est vous qui en aurez décidé. Mais que l'on se rassure: nous obtiendrons les deux ! ils vont de pair.

On l'a compris, il s'agit là du choix entre deux modèles, l'européen et l'anglo-saxon.

Ce dernier obtient depuis quelque temps une baisse du chômage dans les statistiques grâce à une aide sociale qui frôle le degré zéro, à une maestria spectaculaire de la flexibilité du travail, et surtout grâce au fait que, selon le secrétaire au Travail américain lui-même, Robert Reich[36], par ailleurs grand économiste, souvent visionnaire, «les États-Unis continuent de tolérer une grande disparité dans les revenus — la plus importante de tous les pays industrialisés —, laquelle serait sans doute intolérable dans la plupart des pays d'Europe occidentale». Mais cette misère «intolérable», fondée sur ce qui est présenté pudiquement comme une «grande disparité» entre l'indigence indicible d'un nombre impressionnant et l'opulence sans pareille d'une petite minorité, permet à Robert Reich de poursuivre: «En revanche, le pays a opté pour une plus grande flexibilité qui s'est traduite par davantage d'emplois».

Voilà.

En clair, on est aussi pauvre, mais, en plus (si l'on ose dire), sans aide sociale, et tout en travaillant! Triomphe des principes de l'OCDE et autres organisations mondiales. Non seulement les chômeurs davantage châtiés, le dénuement social accentué offrent au plus bas prix une main-d'œuvre dressée, manipulable à souhait, mais ils font baisser le taux du chômage. Cela se traduit par l'institutionnalisation d'une misère impensable dans un pays aussi puissant, où les fortunes s'amplifient dans des proportions jusqu'ici inconnues — à la mesure d'une pauvreté croissante, d'une détresse partagée par des travailleurs qui, malgré (ou plutôt avec) leurs salaires, vivent au-dessous du seuil de pauvreté, et par des classes moyennes très appauvries, aux emplois de plus en plus précaires, souvent des lambeaux, des bribes, des débris d'emplois très mal rémunérés. Et, comme toujours, sans la sécurité d'aucune aide, même en matière de santé.

Mais on est tout de même parvenu, comme s'en faisaient forts l'OCDE, le FMI, à mettre au travail quelques tire-au-flanc. Restent, hélas, d'innombrables fainéants qui font encore la grasse matinée sur les trottoirs à l'abri de leurs cartons, qui bayent aux corneilles dans les queues devant les ANPE, ou même qui se prélassent et se gobergent dans ces lieux caritatifs, au profit desquels les «forces vives» se sont bien souvent donné le mal de dîner au caviar, comme il est coutumier de le faire au bénéfice des affamés. n n'est d'efforts bienfaisants qui leur soient refusés.

Cependant, afin de répondre aux constats si lucides de l'économiste Robert Reich[37], le ministre Robert Reich s'efforce, avec bien moins de bonheur, de trouver des solutions. n propose une hausse des salaires, mais les moyens dont il dispose pour y parvenir, les obtenir, deviennent soudain étrangement flous. Il rêve de sempiternelles «formations» (cette fois sur toute la vie: «life long education») et autres gadgets usés. Mais il prononce aussi un mot qui, semble-t-il, sonne neuf et paraît promis à un bel avenir: «employabilité», qui se révèle être un très proche parent de la flexibilité, et même l'une de ses formes.

n s'agit, pour le salarié, d'être disponible à tous les changements, les caprices du destin, en l'occurrence des employeurs. n devra s'attendre à changer sans arrêt de travail «comme on change de chemise», eût dit nounou Beppa). Mais, contre la certitude d'être ballotté «d'un emploi à un autre», il aura une «garantie raisonnable»[38] — c'est-à-dire aucune garantie — «de retrouver un emploi différent du précédent qui aura été perdu, mais qui paie autant». Tout cela déborde de bons sentiments, mais être trimballé de plus ou moins petits boulots en boulots plus ou moins petits n'a rien de neuf, et quant aux «garanties raisonnables», on se doute qu'elles seront chaque fois immédiatement tenues pour «déraisonnables», et non avenues. On aura toutefois inventé le nom d'un gadget qui distraira les foules. Souvenons-nous: employabilité.

Le terme aura du succès. On imagine le degré de professionnalisation de ces «employ­abilisés», du moins celui qu'on leur suppose, le degré d'intérêt qu'ils pourront porter à leur travail, le progrès, l'expérience qu'ils y acquerront. La qualité de pion interchangeable, de nullité professionnelle qui leur sera conférée. Et il ne s'agit en aucune façon d'une vie d'aventure à opposer à une existence de rond-de-cuir, mais de l'accentuation d'une fragilité qui les mettra davantage à merci. Avec, sans cesse renouvelé, le souci d'un apprentissage, sans avoir grand-chance de devenir compétent. Bien entendu, il ne saurait être question ici d'un métier ou de «métier». A chaque nouvelle tentative, il faudra se mettre au courant, veiller à ne pas déplaire à des inconnus, sans l'espoir de se faire des amis ni d'obtenir une place, une situation, un statut à soi, fussent-ils des plus infimes. Un «lieu» de travail, encore moins. L'existence oscillera sans fin entre l'obsession de ne pas perdre trop vite ce poste, même indésirable, indésiré, et celle, l'ayant perdu, d'en retrouver un. Obsessions telles que, malgré les heures chômées, elles ne laisseront guère de place à d'autres investissements, alors que ce mode de vie, même agrémenté d'une «garantie raisonnable», n'en proposera et n'en permettra pas non plus.

On pourra au moins se réjouir du fait qu'il ne sera plus question pour les syndicats de sévir en pareils paysages. Les allées et venues permanentes, la brièveté des séjours en des entreprises dont on n'a pas le temps d'intégrer le fonctionnement, où l'on ne fait que passer, où l'on est isolé, les rendront inopérants. Pas même envisageables. Quant aux accords, aux réunions, aux solidarités, aux contestations collectives, aux comités d'entreprise, autant de vieilleries oubliées!

Du «sous-intérim» permanent, généralisé, pour lequel on trouvera bien quelque euphémisme ronflant, puisqu'un intérim, aujourd'hui, s'intitule «une mission». Du James Bond sur toute la ligne!

Il y a mieux. Une invention géniale: le «travail à heure zéro» (zero hour working), prati­qué en Grande-Bretagne. Les employés ne sont rémunérés que lorsqu'ils travaillent. Normal. Oui. Mais… ils ne sont employés que de temps à autre et doivent impérativement, dans l'intervalle, attendre chez eux, disponibles et non payés, d'être appelés par leur employeur lorsqu'il l'estimera désirable, pour le temps qu'il jugera bon! il leur faut alors s'empresser de se remettre à la tâche pour un temps limité.

Une vie de rêve! Mais qu'importe! A tout se permettre, on peut tout obtenir. On peut aussi faire n'importe quoi. Du travail, s'il n'en reste pas pour tout le monde, il en demeure encore un peu. Mais, pour avoir une chance d'en profiter, il faut ne pas demander l'impossible, il faut savoir se tenir au rang qui vous est échu: déchu.

Aux États-Unis, remarquait Edmund S. Phelps, l'emploi est favorisé au détriment des salaires, alors qu'en Europe les salaires le sont au détriment de l'emploi. Peut-être. Mais rien, nulle part, ne joue au détriment du profit!

Tout a lieu au sein de marchés florissants, l'essentiel étant qu'ils s'épanouissent sans cesse davantage. On nous expliquera combien leur prospérité est indispensable à l'emploi, au bien-être général. A moins qu'il soit jugé plus utile de ne rien nous expliquer.




[34] Norbert Wiener. Cybernetics, or Control and Communication in The Man and The Machine, 1948; The Human Use of Human Beings. Cybernetics and human beings, 1950.
[35] La Violence du calme, op. cit.
[36] Le Monde, 7-8 avril 1996
[37] Le Monde, 7-8 avril 1996.
[38] Souligné dans le texte de l'entretien. (N.d.A.)




Viviane Forrester
L'Horreur économique
Fayard

© Librairie Arthème Fayard, 1996.

Dépot légal: novembre 1996
N° d'édition: 9130 — N° d'impression: 36466
ISBN: 2-213-59719-7
35-9719-9/03