Viviane Forrester - L’horreur économique PRÉC. SOMM SUIV.

Trois


Paris ? Mais regardez Paris, direz-vous. Une ville parmi d’autres. Les passants passent, les voitures circulent. Voyez les magasins, les théâtres, les musées, les restaurants et les bureaux, les ministères. Tout fonctionne. Les vacances, les élections, les faits-divers, les week-ends, la presse, les bistrots. Entendez-vous le moindre gémissement, la moindre imprécation ? Observez-vous souvent des larmes, croise-t-on des gens qui pleurent dans les rues ? Remarquez-vous des ruines ? Les produits s’achètent, les livres se publient, la couture défile, les fêtes se fêtent, la justice se rend. De la Comédie Française à Roland Garros, on joue. Flâner le long des marchés — non pas financiers et mondiaux, mais qui proposent des fleurs, du fromage, des épices, du gibier — génère toujours le même charme. Imperturbable, la civilisation…

Certes, il y a les mendiants. Des cartons d’emballage tiennent lieu d’habitation; les pavés, de lits. Cette misère dans les coins. Mais la vie court, civile, amène, élégante, érotique aussi. Les vitrines, les touristes, les fringues, quelques arbres, des rendez-vous, tout cela n’est pas fini, ne tend pas vers une fin.

Vraiment ? Certes, si nous acceptons l’existence et ses paysages tels qu’ils se présentent ou qu’on nous les présente, si nous adhérons aux points de vue conseillés, pour ne pas dire autorisés, aux orientations encouragées, si nous apprécions que soient favorisés toujours davantage les favorisés et mis de côté les autres, si nous glissons selon l’ordre prévu au long de la voie tracée, si nous allons jusqu’à approuver ce que nous sommes tancés de laisser faire, nous ne percevrons que l’harmonie ainsi confectionnée; nous aurons accueilli et fait nôtre la perception d’un monde en accord avec ses habitants, du moins avec un nombre de plus en plus réduit d’entre eux (mais cela, on nous aura fourni tous les moyens de l’ignorer, tous ceux d’oublier de nous en inquiéter). Nous aurons bénéficié de tous les subterfuges censés nous convaincre que nous ne sommes ni ne serons, qui que nous soyons, du côté de l’infortune absolue.

Nous aurons esquivé la moindre question à propos des autres. Nous aurons préféré ignorer que, si Paris, comme toutes les grandes villes, offre des échantillons de la misère, elle relègue sa masse à l’écart en des ghettos perdus, dans certaines banlieues, certaines cités adjacentes à la ville, mais plus étrangères à elle qu’aucune ville étrangère, plus éloignées d’elle qu’un autre continent. Nous aurons obéi à l’interdit qui nous écarte de détresses stagnantes, simultanées à nos vies. Nous aurons oublié combien le temps que le malheur distille dans les veines est long, lent, suppliciant. Nous n’aurons pas détecté la souffrance honteuse d’être de trop, gênant. La terreur d’être inadéquat. L’obsession, la pesanteur du manque. La lassitude d’être tenu pour une nuisance, même par soi.

Jeune, d’être une énergie aussitôt et sans cesse, en permanence méprisée, châtrée; ou, vieux, une fatigue qui ne trouve aucune aire de repos et, bien entendu, pas le moindre bien-être ni le moindre égard. Détresse de ces «exclus», de ceux en passe de l’être et dont on oublie, dont on oubliera vite qu’ils sont chacun désespérément inscrits dans un nom, chacun dans une conscience, sinon toujours dans un «domicile fixe». Chacun la proie de ce corps à nourrir, abriter, soigner, faire exister et qui encombre douloureusement. Dg sont là avec leur âge, leurs poignets, leurs cheveux, leurs veines, la finesse compliquée de leur système nerveux, leur sexe, leur estomac. Leur temps détérioré. Leur naissance qui eut lieu et qui fut pour chacun le commencement du monde, l’orée sur la durée qui les a menés là.

Ce vieil homme, par exemple, usé, vaincu, malmené, rompu, depuis si longtemps terrifié, depuis si longtemps contraint, qui ne mendie même pas. Ce regard si vieux que la misère incruste même sur des visages jeunes, jusque sur ceux de nourrissons. Visages de ces bébés sur d’autres continents, par temps de famine, bébés aux visages de vieillards, aux visages d’Auschwitz, basculés dans la privation, la souffrance, l’agonie d’emblée, et qui semblent savoir, avoir d’emblée tout su de notre Histoire, plus savants que quiconque sur la science des siècles, comme s’ils avaient déjà tout éprouvé, tout connu de ce monde qui les chasse.

Regards d’adultes pauvres et de vieillards pauvres — mais peut-on encore décider de leurs âges ? Regards plus insoutenables lorsque, comme il arrive, quelque attente y survit. Il n’est souvent pire angoisse que l’espoir. Pire tremblement. Et il n’est pire horreur que la fin de soi advenue bien avant la mort et qu’il faut traîner de son vivant. Ces pas déchus. Cette absence désormais de parcours, et qu’il faut parcourir. Ces visages, ces corps de personnes que l’on ne tient plus pour des personnes, qui ne se tiennent plus pour telles, ou qui, se tenant pour telles ou se souvenant encore de la personne qu’ils furent, dont ils ont eu, dont ils ont cru avoir la charge, ont conscience de ce qu’elle est devenue. Se rappelle-t-on alors, ressasse-t-on les traces des saisons au cours desquelles tout a fui, tout s’est pétrifié dans la résignation ? Revisite-t-on ce temps d’une lenteur insidieuse au cours duquel on est devenu l’un de ceux qui, même vus, même entendus, ne sont pas regardés, ne sont pas écoutés, et qui, d’ailleurs, se taisent ? L’un de ceux que l’on ne «considère» ni ne reconnaît, sinon comme des fantasmes folkloriques, qui n’ont pas droit à la chair des mots, mais à des sigles, à ces spectres de mots: SDF, RMistes, SMICards, ou encore… rien.

Le péril s’accroît avec l’anonymat. Ces initiales ratifient le rejet dans l’insignifiance, redoublent la perte du nom, celle d’une intimité reconnue qui fonde l’individuel et, par là, l’égalité et le partage du droit. Elles sanctionnent l’amputation du passé, l’escamotage de toute biographie réduite à quelques majuscules qui ne désignent aucune qualité, même négative, et peuvent se comparer aux signes qui estampillent le bétail des troupeaux. Sigles qui tendent à banaliser l’inadmissible en le classant dans des catégories prévues, sous des lettres muettes qui taisent l’insoutenable et débarrassent du scandale en l’homologuant.

Le sigle, ici, n’indique pas la présence d’une personne attitrée, détenant une fonction, comme par exemple «PDG» ! Au contraire, il signifie la disparition d’une personne parmi des évincés, parmi des absents supposés être tous analogues, tous dans une désignation qui ne définit pas. Aucun détail possible, pas de trace d’un destin ni aucun commentaire. La normalisation dans l’annulation sociale ou, mieux (si l’on peut dire), dans l’inscription qui annule. Il n’y a plus personne ici. Il n’arrive donc ici plus rien à personne. Le calme se rétablit. L’oubli s’instaure, celui d’un présent d’avance consigné, déjà répertorié. S’impose davantage alors la distance aux autres et surtout celle des autres, qui échappent ainsi à l’angoisse d’avoir peut-être un jour à faire partie du tas. S’identifie-t-on à des ombres qui n’ont plus d’identité ?

Cette agrégation d’anonymats, on la retrouve, démultipliée, dans ces foules immenses abandonnées sur d’autres continents, des populations entières, parfois, livrées à la famine, aux épidémies, à toutes les formes de génocides, et souvent sous l’emprise de potentats agréés et soutenus par les grandes puissances. Foules d’Amérique, d’Amérique du Sud. Misère du sous-continent indien. Tant d’autres. Échelles monstrueuses, et l’indifférence occidentale à la mort lente ou aux hécatombes qui se déroulent à des distances qui sont celles de banales destinations touristiques.

Indifférence aux masses de vivants sacrifiés; quelques minutes d’émotion, toutefois, lorsque la télévision diffuse deux ou trois images de ces dérélictions, de ces tortures, et que nous nous grisons discrètement de nos indignations magnanimes, de la générosité de nos émotions, de nos serrements de cœur sous-tendus par la satisfaction, plus discrète encore, de n’être que des spectateurs — mais dominants.

Que des spectateurs ? Oui. Mais nous le sommes et sommes donc des témoins; nous sommes informés. Visages et scènes, cohortes d’affamés, de déportés, massacres parviennent jusqu’à nos fauteuils, nos canapés, parfois en temps réel, serait-ce par l’intermédiaire d’écrans, entre deux publicités.

Notre indifférence, notre passivité face à cette horreur distante, mais à celle aussi (moins nombreuse, mais non moins douloureuse) qui nous est contiguë, augurent du pire danger. Elles semblent nous protéger du malheur général en nous en séparant, mais c’est cela même qui nous fragilise, qui nous met en danger. Car nous sommes en danger, en son centre même. Le désastre est amorcé, tout à fait spécifique. Son arme majeure: la rapidité de son insertion, son aptitude à ne pas inquiéter, à paraître naturel et comme allant de soi. A persuader qu’à son implantation il n’est pas d’alternative. A ne se laisser deviner qu’une fois rendues inactives, une fois enrayées les logiques qui pourraient encore s’opposer à son emprise, et même en dénoncer les logiques.

Dans ce contexte, les SDF, les «exclus», toute la masse disparate de ces mis-de-côté forment peut-être l’embryon des foules qui risquent de constituer nos société futures si les schémas actuels continuent de se dérouler. Foules dont nous deviendrions alors tous, ou presque, les entités.

Il est d’ailleurs étrange de tenir pour une monstruosité virtuelle ce qui correspondrait, mais cette fois dans nos régions d’abondance, à la condition actuelle de populations entières sur d’autres continents, eux sous-développés. Cette pauvreté déferlante, si intégrée à certains paysages, peut-elle envahir nos régions sophistiquées ? Une telle «inconvenance» peut-elle devenir possible dans une société fort peu naïve, très informée, dotée d’appareils critiques raffinés, de sciences sociales acérées, d’un goût prononcé pour l’analyse de sa propre histoire ? Mais n’est-elle pas aussi, pour cela même, par saturation, cynisme, désillusion, parfois par conviction, souvent par négligence, devenue fort peu encline aux regards décapants, fort peu lucide quant à l’urgence qu’il y a à user de lucidité ?

Après tout, diraient certains, dans ce contexte de .i mondialisation, de délocalisation, de déréglementation, pourquoi quelques pays continueraient-ils d’être privilégiés: la mode n’est-elle pas à l’«équité» ?

Soyons sérieux. Le scandale tient à ce que, loin de voir les zones sinistrées sortir de leur désastre et rejoindre les nations prospères — comme on avait pu le croire, comme on avait cru pouvoir le croire —, on assiste à l’instauration de ce désastre dans des sociétés jusque-là en expansion et d’ailleurs toujours aussi riches qu’auparavant, mais où les modes d’acquisition du profit se sont transformés. Ont progressé, diront certains. Du moins ces modes s’affirment-ils dans le sens d’une capacité accrue d’appropriation à sens unique, concentrée sur un nombre de bénéficiaires de plus en plus ténu, tandis que la présence active jugée nécessaire, et par là rétribuée, des autres acteurs, elle aussi décroît.

Tant il est vrai que la richesse d’un pays n’en fait pas forcément un pays prospère. Elle correspond à la richesse de quelques-uns dont les propriétés ne sont qu’en apparence localisées, inscrites dans un patrimoine, dans une masse financière nationale. Elles participent en vérité d’une tout autre organisation, d’un ordre tout autre: celui des lobbies de la mondialisation. Elle ne débouche que sur cette économie-là, à des années-lumière de la politique officielle d’un pays, comme du bien-être ou même de la survie de ses habitants.

Le même phénomène, toujours, des puissants en petit nombre, qui n’ont plus besoin du labeur des autres, lesquels peuvent (leur en avait-on baillé la garde ?) aller se faire voir ailleurs avec leurs états d’âme, leurs bulletins de santé. Hélas, il n’y a pas d’ailleurs. Et, même pour les croyants, pas en cette vie-ci. Nous n’avons pas de géographie de rechange ni d’autre sol, et ce sont depuis toujours, sur la même planète, les mêmes territoires qui vont des jardins aux charniers.




Viviane Forrester
L'Horreur économique
Fayard

© Librairie Arthème Fayard, 1996.

Dépot légal: novembre 1996
N° d'édition: 9130 — N° d'impression: 36466
ISBN: 2-213-59719-7
35-9719-9/03